Un soir, comme l’abbé Pellegrin, las d’une longue et dure journée de
travail, rentrait à l’_Humanitaire_, un des «militants» lui dit d’un air
grave et mystérieux:
--Nous allons peut-être avoir besoin de toi, camarade... Mais c’est au
prêtre que nous ferons appel.
--C’est pour un baptême ou pour un mariage? plaisanta le curé...
--Non, ce sera sans doute pour confesser quelqu’un.
--Est-ce si pressé que cela? Le client ne peut-il pas attendre à demain?
Il ira à l’église et y trouvera un confesseur de tout repos. Car moi...
--Impossible. C’est urgent.
--Il s’agit donc d’un malade?
--C’est cela, oui, d’un malade en danger de mort.
--Alors, allons-y... Je lui balancerai une absolution qui, sans doute,
en vaudra bien une autre devant Dieu.
--Mais auparavant tu auras peut-être un autre office à remplir. Et il
n’y a que toi, ici, qui puisse s’en charger. Suis-moi.
L’abbé Pellegrin fut conduit dans une arrière-salle du rez-de-chaussée
où une demi-douzaine de révolutionnaires siégeaient autour d’une table:
chacun d’eux avait devant lui un revolver.
Dans un angle de la pièce était assis un homme étroitement ligoté.
Cet homme était Pierre Rouge.
--Alors, quoi, qu’est-ce qu’il se passe? questionna l’abbé Pellegrin
stupéfié par cet étrange spectacle.
--Camarade, fit un des révolutionnaires, nous sommes réunis pour juger
un espion... Nous aurions pu l’exécuter purement et simplement, car nous
sommes en état de guerre et nous avons le droit de supprimer ceux qui
servent l’ennemi en abusant de notre confiance. Mais la justice du
peuple veut rester humaine, malgré tout. Nous avons donc décidé que
l’accusé aurait un défenseur... Acceptes-tu de plaider sa cause?
--Bien sûr... Mais ce n’est pas possible, vous blaguez. C’est une farce.
--Non, c’est un drame. Il y va pour cet homme de la vie...
--Ah! ça, vous m’en bouchez un coin!
--Les débats vont se dérouler devant toi, camarade. Tu sauras tout et
ainsi tu pourras remplir ton rôle d’avocat selon ta conscience.
--Enfin, quoi, se révolta l’abbé, c’est bien Pierre Rouge que je vois là
ficelé comme un saucisson? Pierre Rouge serait un espion, lui qui...?
--Silence! Tu parleras à ton tour, librement, quand le moment sera venu.
Et s’adressant au prisonnier qui, pendant ce dialogue était resté
impassible, le président de cette cour martiale questionna d’une voix
dure:
--Accusé, comment vous appelez-vous?
--Pierre Rouge, vous le savez.
--Je vous demande votre vrai nom. Allons, répondez franchement... C’est
le meilleur moyen de sauver votre peau.
--Louis Maîtrot.
--Votre âge?
--Quarante-six ans.
--Votre profession?
L’homme hésita, puis relevant la tête avec une sorte d’orgueil:
--Brigadier de la Sûreté générale, service des renseignements
politiques.
--Vous êtes accusé de vous être introduit dans nos milieux pour nous
surveiller, pour nous entraîner à commettre des imprudences qui nous
auraient exposés aux rigueurs de la justice bourgeoise. Vous nous avez
espionnés, mouchardés, trahis. Plusieurs de nos camarades sont en
prison: c’est vous qui, après les avoir conseillés et excités à faire
œuvre de révolutionnaires, les avez livrés... Mais cela ne vous a pas
suffi ou, si vous préférez, cela n’a pas suffi à vos chefs. Vous avez
cherché à donner à notre mouvement un caractère de plus en plus menaçant
pour la société. Vous nous reprochiez sans cesse d’être des
«trouillards», c’est votre mot, et de reculer devant les actes
nécessaires. Vous êtes allé jusqu’à ordonner à notre camarade Jeanne
Réveil, qui avait confiance en vous, qui vous écoutait et qui, pour un
peu, vous aurait obéi, vous êtes allé jusqu’à lui ordonner de tirer des
coups de revolver sur le ministre de l’Intérieur, quitte, bien entendu,
à intervenir au bon moment. «Cela devait, disiez-vous, donner le signal
de la révolution.» Et cette révolution, vous prétendiez la préparer en
créant de l’agitation dans les faubourgs. C’est dans ce but que vous
avez attiré à l’_Humanitaire_ le curé de Sableuse, ici présent. Vous
vous souvenez, vous nous disiez: «Il nous servira, ce bonhomme... Il
faut semer des grains de folie dans les masses pour faire lever la
moisson révolutionnaire...» Ce sont là vos propres expressions. Nous les
avons tous entendues ici... Et c’est vous--notre enquête nous l’a
révélé--qui, avec des compères, avez combiné les fameux miracles de
l’abbé Pellegrin. Les paralytiques, c’étaient aussi des roussins de la
Sûreté générale!
L’abbé Pellegrin, qui n’en pouvait croire ses oreilles, se récria,
douloureusement:
--Alors, quoi, j’ai été roulé? C’est moi qui ai marché, comme une
tourte!
--Nous avons tous été roulés, reprit le président... Pierre Rouge avait
très bien machiné son affaire: tout cela devait se terminer par un vaste
coup de filet... Nous étions tous pris. Et après ce grand soir raté, la
société bourgeoise, croyant avoir échappé à un danger mortel, prenait
d’implacables mesures contre nos frères, contre ceux qui luttent pour
faire triompher la cause du peuple. Voilà votre crime, Pierre Rouge, et
nous ne l’avons découvert que parce que nous avons, nous aussi, nos
agents d’information, nos espions. Il y en a même à la Sûreté générale,
parmi vos collègues. Et maintenant que nous savons tout, que nous avons
les preuves, nous vous jugeons... Avez-vous quelque chose à dire, non
pour vous justifier--c’est impossible--mais pour vous soustraire au sort
qui vous menace?
Pierre Rouge n’avait pas bronché. Il répliqua d’une voix ferme:
--Je ne nie rien et je ne vous demande pas grâce. En acceptant la
mission qui m’était proposée, j’acceptais d’en courir les dangers... La
partie m’intéressait, car ce que j’aime dans mon métier, c’est le
risque: j’ai joué, j’ai failli gagner, j’ai perdu... Mais vous ne
m’empêcherez pas de vous dire que je vous méprise. Vous êtes des
farceurs et des lâches... Chaque fois que je vous ai parlé d’agir, vous
avez canné. Évidemment votre peau, vous ne la risquez pas, vous! Chez
vous, je n’ai trouvé que deux caractères et il n’y a qu’eux que je
regrette d’avoir trompés, mais il le fallait: c’est l’abbé Pellegrin et
Jeanne Réveil. Le grand soir? Ah! s’il n’y a que vous pour le faire, les
bourgeois peuvent dormir tranquilles... Et je me suis parfois demandé
pourquoi mes chefs vous prenaient tellement au sérieux: c’est que, sans
doute, ils ne sont pas comme moi, ils ne vous ont pas vus de près, ils
ne vous connaissent pas. Cela dit, jugez-moi, condamnez-moi, faites de
moi ce que vous voudrez--vous êtes les plus forts--mais ne croyez pas
que j’aie peur de vous... Je suis soldat à ma façon, je vous combats
avec tous les moyens et je ne serais pas le premier dans la corporation
qui montrerait comment un roussin meurt pour six cent cinquante francs
par mois!
Puis, ayant promené son regard sur les six visages sombres qui se
penchaient vers lui, il ajouta:
--Seulement, je vous préviens, prenez garde... Cela pourrait vous coûter
plus cher!
Le président haussa les épaules et se tournant vers un de ses voisins
lui dit:
--Tu es l’accusateur public... Parle.
Ce Fouquier-Tinville de la Sociale était un petit homme replet, au
visage rond, aux yeux vifs cachés sous des lunettes rondes d’écaille. Il
se leva et d’une voix posée, lentement, il prononça:
--L’affaire est très claire, camarades... Inutile de faire des phrases.
Pour les espions, pas de pitié. Aussitôt pris, aussitôt supprimés. Je
propose donc la peine de mort... Seulement, il s’agit de ne pas
s’exposer aux représailles de la société bourgeoise. Le mieux serait, je
crois, de faire faire au camarade une promenade à la campagne. Voici mon
idée: à cette époque de l’année, il y a, dans la forêt de Montmorency,
des endroits que je connais où il ne passe personne pendant de longs
jours... Les amoureux eux-mêmes n’y vont pas: il fait trop froid. Dès ce
soir, nous conduirons le condamné, après l’avoir bâillonné, dans un de
ces coins discrets: nous ne manquons pas d’amis sûrs qui ont une auto et
qui la mettront à notre disposition. Arrivés à l’endroit choisi, nous
déshabillerons monsieur--s’il ne fait pas la mauvaise tête, nous lui
laisserons sa chemise--nous l’attacherons, aussi confortablement que
possible mais très solidement, à un arbre... Et, lui ayant souhaité
bonne nuit, nous le laisserons à ses réflexions... Cinq ou six jours
après--au maximum--il aura suffisamment joui du calme de la belle nature
et il rendra son âme au dieu des flics. Qu’en dites-vous, camarades?
Personne ne pourra prouver que c’est nous qui avons eu l’idée de cette
petite partie de campagne et nous nous serons vengés non sans une
élégance assez originale, nos ennemis eux-mêmes le reconnaîtront!
Pierre Rouge se dressa et, s’efforçant de rompre ses liens, s’écria:
--Tas de lâches!
Mais il ne pouvait rien et, vaincu, retomba sur sa chaise.
Le président de l’étrange tribunal se tourna vers l’abbé Pellegrin et
lui dit d’un air parfaitement calme:
--A ton tour, camarade... Tu es le défenseur. Parle librement...
Mais l’avocat improvisé ne songeait guère à prononcer une plaidoirie en
forme. Bouleversé par ce qu’il venait d’entendre, il ne put que
s’exclamer:
--Non, mais ce n’est pas possible, vous ne pensez pas sérieusement à
faire ce que vous dites!...
--Tout ce qui se passe ici est très sérieux, fit le président.
--J’ai à me plaindre plus que vous de Pierre Rouge... Il était avec
Jeanne Réveil lorsqu’elle est venue à Sableuse. C’est poussée par
lui--je comprends tout maintenant--qu’elle m’a parlé de ce qu’elle
appelait mon vrai devoir, de ma mission... Il s’est servi d’elle pour
faire de moi ce que je suis aujourd’hui. C’est lui qui m’a conseillé de
flatter les appétits et les passions de la foule, c’est lui qui m’a
empêché plus d’une fois de parler à ceux qui m’écoutaient non pas
seulement de leurs droits, mais aussi de leurs devoirs, c’est lui
enfin--et ça c’est le plus dur à avaler--qui m’a fait faire des miracles
à la noix de veau. Dire que j’ai cru à mon pouvoir surnaturel!... Non
seulement, j’ai été gourde, mais encore, j’ai été orgueilleux... Car
enfin qu’est-ce qui pouvait me donner le droit de supposer que moi,
Jean-Joseph Pellegrin, un type quelconque, pas saint pour deux sous,
j’étais capable de rendre leurs guibolles aux paralytiques ou leurs yeux
aux aveugles? C’est Pierre Rouge qui m’a monté ce bateau-là... Je suis
sa victime, mais ça ne fait rien, je lui pardonne.
--Ça te regarde, camarade. Mais nous, nous ne lui pardonnons pas...
--Et c’est vous, vous qui vous dites des humanitaires, qui faites les
implacables?... Vous condamneriez cet homme à une mort horrible, car
enfin, ce n’est pas rigolo de claboter à force d’avoir froid, d’avoir
faim, comme qui dirait crucifié. Vous feriez ça, vous autres?
--Nous le ferons.
--Dieu a dit: «Tu ne tueras point.» Vous n’avez pas le droit de tuer...
--Nous le prendrons.
--Voilà ce que vous appelez la fraternité?
L’accusateur lança d’une voix sifflante:
--Et ça se dit révolutionnaire! Mais on en verra bien d’autres quand le
moment sera venu. Est-ce que tu crois, camarade, que la révolution se
fera gentiment, sans violence, sans exécutions, sans massacres? Pierre
Rouge nous a dit que l’acte nous faisait peur... Nous lui prouverons
avant peu que nous savons agir quand il le faut. Pas de sensiblerie!
Quant à moi, je te dis, camarade curé, je ne reculerai devant rien pour
faire régner dans le monde la Bonté et la Fraternité. Tel que tu me
vois, je suis prêt à étrangler le dernier des bourgeois avec les boyaux
du dernier des flics... La Révolution, vois-tu, ce sera beau, mais ce
sera terrible, tiens, comme une vengeance!
--Une vengeance? Et moi qui la voyais comme une immense réconciliation
des hommes dans la cité de Dieu!
--Tu n’y comprends rien, camarade.
--Non, fit le prêtre, je m’aperçois que je n’y ai rien compris.
Se dressant brusquement, il prononça avec force:
--Mais ce n’est pas la peine de plaider ni de discuter... J’en ai marre
à la fin. Et je vous dis: vous ne toucherez pas à un cheveu de la tête
de cet homme!
--Par exemple!...
--Je vous le défends, au nom de Celui que vous appelez le camarade
Jésus.
Les six hommes s’étaient levés et Pierre Rouge s’écria:
--Vous ne pouvez rien... Ils sont trop!
--Je m’en fous! répliqua l’abbé Pellegrin... On fera de son mieux, mais
je vous promets que, moi vivant, ils ne vous feront pas de mal. On m’a
chargé de vous défendre... Soyez tranquille, je vous défendrai. Et quant
à me faire faire, à moi aussi, une balade à la campagne, c’est midi
sonné...
--Camarade, fit le président en saisissant son browning, laissez passer
la justice du peuple.
--Ta gueule, fit simplement le curé.
Puis avec un bon sourire tranquille:
--Vous allez reposer ce joujou-là sur la table... Qu’est-ce que vous
voulez en faire? Me tirer dessus? Dites donc, ça en ferait du potin dans
la boîte, dans le quartier, dans Paris! Et vous parlez d’une
publicité... Mes petits agneaux, vous attigez la cabane en ce moment et
vous commencez à me courir sur le haricot!
Les révolutionnaires firent mine de se précipiter sur l’abbé, mais
celui-ci avait empoigné une chaise et la faisait tournoyer avec une
vigueur intimidante en criant:
--Qu’est-ce que vous voulez, fallait pas m’inviter à votre petite
soirée. C’est mon habitude à moi, de me tenir mal, de me ruer dans les
brancards...
Mais des coups de poings ébranlèrent la porte tandis qu’une voix criait:
--Ouvrez, camarades... Il y a du nouveau, des choses graves!
Le président alla lui-même tirer le verrou et un homme entra. Il était
essoufflé et paraissait très ému. D’une voix haletante, il prononça:
--Jeanne Réveil vient de tuer Raymond Maxy! Elle lui a mis trois balles
dans la peau. Après quoi, elle a disparu. Cela s’est passé dans un
hôtel, rue de Turin... Maxy était avec une femme... On dit que c’est Mme
Cousinet, la femme du député, mais ce n’est qu’un bruit.
Les camarades, abasourdis, se récrièrent:
--Pas possible!... En voilà, une histoire!... Jeanne Réveil a tué ce
jeune idiot? Pourquoi?
--Pourquoi? intervint Pierre Rouge.
Et après un silence:
--C’est bien simple, parce qu’elle l’aimait!
L’abbé Pellegrin avait reposé la chaise sur le sol et tirant son vaste
mouchoir à carreaux, s’essuyait le front en murmurant:
--C’était donc vrai?... Elle ne pensait qu’à lui. Mais ça, au moins, je
m’en doutais.
--Camarades, reprit l’homme, la police va venir chercher Jeanne Réveil
ici... D’une minute à l’autre, elle peut être à l’_Humanitaire_... Il
faut vivement mettre nos papiers en sûreté et nous tenir prêts à tout.
Car vous pensez bien que de ce drame passionnel, on fera une affaire
politique...
--Mais qu’allons-nous faire de celui-là? demanda le président du
«tribunal du peuple» en montrant Pierre Rouge. S’il parle, nous sommes
perdus!
--Je m’en charge, répondit l’accusateur d’un air farouche en saisissant
son browning. Tandis que vous vous préparerez à recevoir les flics, je
le conduirai dans le sous-sol, et s’il bronche, c’est bien simple, je le
supprime!
Les «humanitaires» sortirent en hâte, laissant seuls Pierre Rouge, le
curé et le terrible Fouquier-Tinville. Aussitôt, celui-ci dit au
prisonnier à voix basse:
--Ça va, chef... Je crois que nous pourrons nous en tirer.
--Ah! bien joué, mon vieux. Mais j’ai cru, à un certain moment, que
l’affaire allait tourner mal.
--Non, cela se serait arrangé quand même, grâce à mon idée de la balade
dans la forêt. Une heure après, vous étiez délivré. Mais vous auriez pu
attraper un gros rhume...
L’abbé Pellegrin commençait seulement à comprendre.
--Alors, quoi, vous en êtes tous les deux? demanda-t-il de l’air d’un
homme qui se réveille en plein rêve.
--Chut! fit Pierre Rouge... Mais ça ne fait rien, monsieur l’abbé, vous
êtes un chic type. Aussi, qu’est-ce que vous faites au milieu de ces
gens-là? Vous n’êtes pas comme eux, ni comme nous. Oui, qu’est-ce que
vous faites ici?
--Je me le demande, répondit le curé.
Et tandis que «l’accusateur» desserrait les liens du chef en se gardant
bien de les lui enlever, car les camarades pouvaient revenir, l’aumônier
de la Sociale se dirigea vers la porte et sortit... Comme il quittait
sans même songer à se retourner la maison couleur sang de bœuf, il vit
descendre de deux taxis une demi-douzaine d’hommes, parmi lesquels
plusieurs agents.
«Il y a du bon, se dit-il, pour Pierre Rouge et son copain...
L’excursion dans la forêt est remise à plus tard. Tant mieux, car ce
n’est pas un temps pour ce genre de balade, surtout en liquette.»
Et le curé s’éloigna à grandes enjambées... Mais au premier coin de rue,
il rencontra Jeanne Réveil qui, seule, remontait la rue de Belleville.
Le cœur battant, il s’arrêta devant elle et lui dit:
--Prenez garde... La police vient d’arriver à l’_Humanitaire_; elle vous
cherche.
--Elle ne tardera pas à me trouver, répondit Jeanne Réveil avec un
étrange sang-froid.
--Alors, c’est vrai, vous avez fait cela?
--Il le fallait.
--Il ne faut jamais tuer... Mais quelles raisons aviez-vous?
La meurtrière haussa les épaules et, le regard plus sombre, répondit:
--Maxy était des nôtres, nous comptions sur lui... Il nous avait quittés
et quand je lui ai demandé de revenir, il m’a répondu qu’il n’avait plus
rien de commun avec nous. Alors, j’ai résolu de le punir... C’est fait.
Elle avait dit cela d’une voix indifférente, comme une leçon apprise...
Et l’abbé Pellegrin ressentit une impression de soulagement qui l’étonna
mais dont il n’osa chercher l’explication. Doutant encore, il prononça:
--On ne tue pas un homme pour un motif aussi vague... Il doit y avoir
autre chose.
--Il n’y a rien de plus, fit-elle en détournant les yeux.
--C’est bien la révolutionnaire qui a tué?
--Sans doute...
Mais, brusquement, l’expression du visage de Jeanne Réveil changea. Le
masque était tombé et voici que se révélait une autre femme.
L’intellectuelle orgueilleuse et impassible avait disparu. Devant le
prêtre surgissait une créature ravagée par la passion: la haine et le
désespoir éclataient en elle, la secouaient d’un frémissement invincible
tandis que, d’une voix saccadée, elle avouait:
--Eh bien, non, ce n’est pas pour cela que je l’ai tué... C’est parce
qu’il était devenu l’amant de cette grue. Ah! j’ai résisté tant que j’ai
pu... Je me disais: «Ce serait indigne... Est-ce que la jalousie est un
sentiment digne de Jeanne Réveil? Est-ce que je suis une femme comme les
autres?» Il paraît que oui, puisque je l’aimais... Et l’idée du meurtre
est entrée en moi. J’ai tout fait pour la chasser... Impossible! Moi!
qui me croyais forte, qui me vantais de n’obéir qu’à ma propre loi, j’ai
tué un homme par jalousie, comme font celles qui obéissent à
l’instinct... Jeanne Réveil n’était que cela, une femme amoureuse! Je
suis allée trouver ma rivale et elle a vu clair en moi, plus clair que
je n’y voyais moi-même. Je suis allée supplier Raymond Maxy de rompre
cette liaison... Je lui parlais de l’Idée comme si j’y croyais encore:
il s’est moqué de moi en me disant qu’il se comportait en vrai militant
puisqu’il avait fait sa maîtresse de la femme d’un politicien bourgeois!
M’ayant ainsi bafouée, il m’a fait chasser par ses domestiques. Je
devais me venger, cela me tenait, cela me brûlait... Mais je regrette de
ne pas avoir pu l’abattre aussi, l’autre, cette ignoble créature, cette
salope...
Elle chercha un mot plus méprisant encore et, l’ayant enfin trouvé,
lança avec dégoût:
--Cette sexuelle!...
C’était pour elle, évidemment, la honte suprême.
Mais elle ajouta aussitôt:
--Sexuelle? Nous le sommes donc toutes?... Rien à faire: toujours, à un
moment donné, nous redevenons femmes, rien que femmes!
Et, n’en pouvant plus, elle se mit à pleurer.
L’abbé Pellegrin souffrait aussi: une sorte d’amertume, mêlée de dépit,
avivait cette douleur, la rendait comme physique. Et c’est avec une
colère qu’il ne pouvait contenir qu’il prononça:
--Et dire, Jeanne, que j’ai cru en vous!... Vous étiez pour moi un être
supérieur planant au-dessus de ces choses. Souvenez-vous de votre visite
à Sableuse, la première fois. Pierre Rouge vous accompagnait, ce Pierre
Rouge qui... Comme vous, il jouait un rôle. Vous m’avez trompé tous les
deux. Et cela me fait du mal...
Jeanne Réveil ne répondant pas, il ajouta, durement:
--Oui, vous êtes comme les autres, fourbe, vaniteuse, féroce... Vous
avez tué ce malheureux parce qu’il vous préférait une rivale. Vous
n’êtes plus maintenant qu’une poule qui, lâchée par son amant, l’a
bousillé à coups de rigolo...
--Mon amant? Pour qui me prenez-vous? Je n’ai jamais eu d’amant!
La «Vierge Rouge» avait relevé son front orgueilleux et ainsi elle
redevenait pour l’abbé Pellegrin la Jeanne Réveil des premiers jours. Il
balbutia, s’accrochant à un espoir:
--Enfin, qu’allez-vous faire, maintenant?
--Me constituer prisonnière.
--Je voudrais vous tirer de là. Tenez...
Il fit un effort pour refouler, pour chasser l’idée qui lui était venue,
pour retenir les mots qui allaient s’échapper de ses lèvres, mais il ne
put, et il continua:
--Tenez, sauvons-nous ensemble. Nous nous débrouillerons...
Mais Jeanne Réveil, haussant les épaules:
--Monsieur le curé, sauvez-vous tout seul... Il est temps. Vous êtes
plus en danger que moi...
Comme le pauvre homme restait devant elle, gauche, hésitant, à la fois
pathétique et ridicule avec sa bonne grosse figure de pauvre type aussi
peu fait que possible pour de telles aventures, elle lui ordonna:
--Fuyez, mais fuyez donc!
--Moi, que je foute le camp? Non, mais des fois... Ça ne m’est jamais
arrivé.
Il avait l’air très malheureux et il transpirait, bêtement.
Alors, le quittant, elle reprit son chemin dans la direction de
l’_Humanitaire_, de la maison couleur de sang, non sans avoir dit d’une
voix sèche:
--Il est fou!...
Et lui, traduisant, se lamenta:
--Fou? Ce serait trop beau. Les premiers apôtres étaient peut-être des
espèces de dingos sublimes... Mais moi, je n’ai été qu’un ballot.