LES DEUX ÉCOLES

Brusquement, l’abbé Pellegrin avait perdu le pouvoir qu’il croyait tenir

de Dieu et qui lui permettait de faire des miracles.

En vain, il avait ordonné à un aveugle d’y voir... Le pauvre diable

était resté dans sa nuit. Un paralytique avait bien «balancé» ses

béquilles comme le lui avait dit l’ancien curé de Sableuse, mais au

premier pas qu’il avait tenté, le malheureux s’était étalé de tout son

long et n’avait pu se relever. Même insuccès avec une brave dame sourde

qui, constatant que le miracle ne s’était pas accompli, en était

devenue, par surcroît, muette.

«Décidément, se disait l’abbé Pellegrin, ça ne colle plus. Le bon Dieu

n’a plus l’air de m’avoir à la bonne... Le malheur, c’est qu’il ne me

dit pas pourquoi.»

Mais, du fond de sa conscience montaient des avertissements. Après avoir

enthousiasmé ces foules qui l’écoutaient comme s’il eût été le

Messie--et ne l’était-il pas pour nombre de ses sectateurs de plus en

plus fanatisés?--il se demandait avec inquiétude s’il ne se laissait pas

entraîner par le goût des applaudissements, par l’amour de la

popularité. En somme, ce peuple, il le courtisait, lui aussi; comme les

autres, il lui donnait raison en tout, il lui attribuait toutes les

vertus, il le traitait en innocente victime et il se permettait de moins

en moins souvent de lui lancer, parmi tant de flatteries et de

promesses, quelques bribes de la dure vérité qu’il apercevait

maintenant. Était-ce donc ainsi que les évangélistes, les apôtres, les

premiers propagateurs de la foi avaient rempli leur mission? Non certes,

car ils se souciaient peu de flagorner ceux qui les écoutaient; sans

souci de l’accueil qui leur était fait, ils parlaient aux uns et aux

autres avec la même franchise, la même rudesse. Et puis, ils ne

promettaient que des félicités idéales qu’il fallait conquérir par des

privations, des renoncements, des pénitences.

«Moi, songeait l’abbé Pellegrin, je canne quand il me vient à l’idée de

leur faire l’éloge de la pauvreté... La pauvreté est une vertu

chrétienne, le travail est saint et nous n’avons pas été tirés du limon

uniquement pour faire la bringue. Il faut cependant que je me décide à

leur envoyer ça un peu plus souvent, aux camarades. Après tout, si

Notre-Seigneur a fait distribuer aux gens qui le suivaient des pains et

des poissons, il ne leur a tout de même pas fait servir des poulets

rôtis et du foie gras!»

Son indécision, son découragement n’échappaient pas à Jeanne Réveil qui,

un jour, lui dit en le fixant de son regard pénétrant:

--Dites donc, vous n’allez pas nous abandonner, vous aussi?

--Quelle idée!

--Vous n’êtes plus le même... Vous changez. Je vous devine.

--Oh! ce n’est pas malin. Il n’y a pas moins compliqué, moins cachottier

que moi.

--C’est que, déjà, Raymond Maxy nous a quittés. Il a déserté le parti,

trahi la cause pour une femme, une ignoble créature couverte de fards et

de perles.

--Je la connais. Pensez donc, elle a été ma paroissienne! Lisette de

Lizac, aujourd’hui Mme Cousinet... Un phénomène!

La «vierge rouge» prononça d’une voix sourde:

--Je la hais... Et lui, je le méprise.

--Pourquoi? Parce qu’il nous à plaqués? Mais ce fils de banquier n’avait

rien à faire parmi nous... Laissez-le donc où il est. Après tout, il est

libre.

Et comme Jeanne Réveil paraissait secouée d’un frémissement de colère et

de révolte, il questionna, innocemment:

--Vous y tenez donc tellement, à ce Maxy?

Elle ne répondit pas, mais l’aveu qu’elle ne pouvait faire, dans son

orgueil, s’exprimait, aussi clairement que possible, sur son visage

bouleversé.

Soudain, un sentiment inconnu surgit dans le cœur du prêtre, un

sentiment violent, douloureux, insupportable; cette souffrance était à

la fois aiguë et profonde, morale et physique et elle torturait tout

l’être, férocement. L’abbé Pellegrin se raidit sous le choc et il

questionna encore, d’une voix qu’il eût voulue indifférente:

--Je vois ce que c’est, car, moi aussi, je vous devine: vous l’aimez, ce

garçon.

Et Jeanne Réveil s’obstinant à garder le silence, il ajouta:

--Je m’en doutais...

L’abbé Pellegrin venait d’être mordu par cette bête cruelle qui

s’appelle la jalousie, mais, secouant la tête, il se refusa à

reconnaître son mal. Avec une gaieté mal jouée, il plaisanta:

--Et moi qui vous croyais au-dessus de ces fariboles, moi qui vous

prenais pour une femme éprise de la seule Idée... Alors, quoi, comme les

autres?

Jeanne Réveil n’avait pas remarqué son émotion et c’est avec dureté

qu’elle répliqua:

--De quoi vous mêlez-vous? Non, je ne suis pas comme les autres... Je

n’ai pas de cœur, moi!

Mais, en même temps, une larme perla à sa paupière...

* * * * *

L’abbé Pellegrin entendait parfois parler, à l’_Humanitaire_, de

Célestin Fleury, le théoricien socialiste qui avait été un des grands

hommes du parti, mais qui, passé de mode, avait perdu tout prestige et

toute autorité. Il lut quelques ouvrages du pontife dégommé: l’idéalisme

généreux, éloquent, romanesque qu’il y trouva lui plut. Et il résolut

d’aller rendre visite, un dimanche après-midi, à l’auteur de la _Cité

heureuse_.

Célestin Fleury, vieillard maigre, pâle, au regard rêveur, aux cheveux

rares mais très longs, le reçut avec empressement.

--Vous m’intéressez beaucoup, lui dit-il, et je voudrais aller vous

entendre, mais mon âge et ma mauvaise santé ne me le permettent pas. On

me dit que vous exercez une action extraordinaire sur la foule et,

naturellement, avec des moyens très simples. Des gens s’étonnent et même

s’indignent de voir un prêtre se transformer en propagandiste de la

Sociale. Il y en aura sans doute d’autres que vous: vous êtes le

premier, vous ouvrez la marche, car vous êtes dans la vraie ligne de

votre religion qui a été fondée par un juif internationaliste et

antimilitariste: vous voulez détruire, comme l’a fait votre maître.

L’abbé Pellegrin se récria:

--N’abîmez pas Notre-Seigneur. Il a prêché la bonté, la justice...

--Je respecte votre foi en regrettant de ne pas la partager. Je n’ai pas

l’intention de vous offenser. Bien au contraire, je cherche à comprendre

votre cas et je lui trouve l’explication la plus logique: vous avez pris

dans la doctrine chrétienne ce qu’elle a de démocratique, de socialiste,

de révolutionnaire même, vous êtes du peuple, vous avez une hérédité de

plébéien et vous répandez à votre manière l’Évangile dans les faubourgs.

C’est là un événement qui ne manque pas d’importance et vous êtes,

monsieur le curé, un personnage très curieux, très original. Seulement,

permettez-moi de vous donner mon avis: vous arrivez trop tard.

--Vous me dites que j’arrive le premier et vous trouvez que je retarde?

--Oui, religion mise à part, vous êtes, en somme, de mon école.

Et, avec un sourire amer, Célestin Fleury prononça:

--Mon école, c’est le vieux jeu... Le croirez-vous? On me traite de

poète. Moi, poète? Et j’ai consacré mon existence à la sociologie!

--J’ai lu vos bouquins... Je les trouve épatants!

--Vous voyez, vous êtes dans mes idées. Malheureusement, mes idées n’ont

plus cours. Oh! je le sais, vous allez me répondre que la foule vous

écoute, vous applaudit, vous acclame... Ne vous y trompez pas, vous

devez tout votre succès à votre soutane: vous seriez évêque, on vous

applaudirait encore davantage. Mais, au fond, on ne vous suit pas... A

part quelques centaines peut-être, quelques milliers de bonnes gens qui

ont gardé la foi catholique ou quelque chose qui lui ressemble et que

votre révolutionnarisme mystique émeut, à part ces fidèles conscients ou

inconscients, vous n’avez personne avec vous. On va vous entendre,

tenez, comme Mayol!

--Non, mais!...

--Vous êtes un comique.

--Ah! ça, dites donc...

--Je vous parle un peu rudement, mais vous ne devriez pas vous en

plaindre, vous qui ne mâchez guère ce que vous avez à dire. Oui, la plus

grande partie de cette foule immense vous échappe ou vous échappera

quand vous oserez enfin remplir votre devoir de prêtre, c’est-à-dire lui

parler de choses qui ne sont pas bassement matérielles, quand vous

tâcherez de lui faire admettre que la vraie révolution à organiser est

d’ordre moral, que l’homme est heureux par l’esprit et non par les sens,

enfin quand vous lui parlerez de Dieu... Je lui en ai parlé, moi,

seulement Dieu, je l’appelais Idéal, noblesse du cœur, amour de la

vertu, sentiment du devoir. On m’a applaudi aussi, moins que vous, il y

a très longtemps. Maintenant, si je me risquais à prêcher cet

évangile-là, je serais hué. Et je ne voudrais pas d’une popularité

conquise ou gardée en flattant les haines et les appétits de la masse.

Voilà pourquoi on me traite de poète... C’est une injure en ces temps

prosaïques.

Célestin Fleury, qui portait une cravate flottante et un veston de

velours noir, promenait ses mains longues et fines dans sa barbe de

vieil idéaliste. Il soupira et dit:

--Je rêvais d’une humanité rendue meilleure par l’art et par la science.

Dans «ma» Cité future, il devait y avoir des musées, des académies, des

bibliothèques, des temples élevés à la Fraternité, à la Beauté, à

l’Amour. Le peuple, éduqué, intellectualisé, y eût retrouvé la liberté

et le bonheur de l’âge d’or. Autrefois, ce projet que j’ai développé en

dix-huit gros volumes, ravissait les masses. J’étais entouré de

disciples et quand je prenais la parole à la Chambre--j’y ai siégé

pendant seize ans--les tribunes étaient remplies de mes admirateurs et

de mes admiratrices. Je peux le dire aujourd’hui sans passer pour un

vaniteux, car il semble que je parle d’un autre homme, d’une autre

époque, d’un autre monde. Et le fait est que tout est changé... Le

voilà, le grand chambardement: le peuple a perdu la foi pure et

généreuse qui l’élevait au-dessus du dégoûtant sensualisme des

bourgeois, il réclame, il exige des plaisirs vulgaires, il veut

travailler de moins en moins et godailler de plus en plus. Et quand on

lui parle de ma Cité future, dont les frontons et les colonnades se

profilent sur le ciel clair, l’ignoble plèbe moderne proteste ou se met

à rire. Évidemment, pour elle la Cité future ne vaut pas la Cité

présente, ce Paris où il y a tout ce qu’il faut pour amuser Trimalcion

et où le peuple ne demande qu’à s’installer en maître, à la place toute

chaude des jouisseurs qu’il envie...

L’abbé Pellegrin protesta:

--Vous l’arrangez bien, le populo! Il vaut mieux que ça...

--Non, non, je le connais. Et vous verrez que je n’exagère pas du tout.

--Alors, rien à faire?

--Si, le flatter dans ses passions, dans ses vices et en vivre, comme

font vos amis de l’_Humanitaire_.

--Vous ne m’avez pas regardé!

--Ou lui tenir tête et être chassé, comme un courtisan qui a déplu. Moi,

je suis parti avant...

Et Célestin Fleury, reconduisant l’abbé, ajouta:

--N’importe, l’expérience que vous avez tentée me paraît très curieuse.

Je n’ai pour vous que de la sympathie, car vous, au moins, vous êtes un

sincère... Mais, pour réussir, il faut que vous rendiez à vos

contemporains l’âme qu’ils ont perdue. En voudront-ils encore?

Permettez-moi d’en douter...

Le curé de Sableuse se sentit troublé par ces propos amers et

désenchantés. Il comprenait que le plus dur de sa tâche restait à faire:

bientôt, il lui faudrait s’élever au-dessus de son rôle trop facile

d’agitateur de réunion publique pour remplir sa mission d’évangéliste

des temps nouveaux... Il avait des vérités rudes à dire aux pauvres

comme aux riches et sa popularité, qui n’était pas un but, mais un

moyen, ne pouvait être mise en balance avec son vrai devoir: elle devait

être sacrifiée, sans regret, si elle n’était que le salaire des

flatteries et des complaisances exigées par la foule.

L’abbé Pellegrin alla voir, rue Vavin, non loin du boulevard Raspail, un

autre docteur et prophète de la Sociale, mais celui-là n’était pas,

comme Célestin Fleury, un vaincu, un oublié... Au contraire, Pétrow

Stromsky passait pour le grand maître de la pensée révolutionnaire et

ses adeptes fanatiques se multipliaient dans le monde entier.

Cet Oriental au teint jaune, aux yeux légèrement bridés, au rictus

mongol, reçut l’abbé Pellegrin dans une pièce décorée de tableaux

cubistes, encombrée de livres et de brochures en toutes langues. Et lui

ayant offert une tasse de thé et des cigarettes, il lui dit, avec cet

accent slave qui adoucit les paroles les plus dures:

--Je vous ai entendu deux ou trois fois... Mais je vous ai tout de suite

compris: vous faites du socialisme chrétien à la mode de 1848. Votre

Christ charpentier, votre évangélisme de faubourg, votre mélange de

mysticisme et d’argot, tout cela, c’est connu; nous avons eu, nous

aussi, en Russie, des popes qui travaillaient, comme vous, de leurs

mains et qui parlaient avec exaltation aux moujiks d’un Dieu comme eux

fils du peuple et ennemi des seigneurs, des _barines_, des riches...

Après tout, Tolstoï s’est inspiré de ces idées puériles: il a cru à je

ne sais quelle révolution humanitaire où tout le monde s’embrasserait en

versant de douces larmes... Espèce de vieux rêveur! Espèce de romancier

pour personnes sensibles! Celui-là aussi ignorait l’art de faire le

bonheur du peuple. Rien n’est cependant plus simple: il faut user de la

force, implacablement. Mes propagandistes, à moi, ce sont les

mitrailleuses... Vous me faites rire avec votre Christ qui bavarde aux

carrefours et qui ayant négligé d’organiser son groupe d’apôtres,

d’armer ses disciples et de les réunir dans une maison fortifiée, se

laisse arrêter par la police, condamner en deux temps trois mouvements,

et crucifier bêtement au milieu d’une population prête à marcher pour

lui. Ce genre de révolutionnaires poétiques, touchants, pleurnichards a

fait son temps. Nous ne cherchons pas à convaincre: nous soumettons à

notre loi la masse amorphe et méprisable en faisant répandre la terreur

par une minorité décidée à tout. La force, monsieur le curé, la force,

il n’y a jamais eu que cela de vrai, d’efficace, de créateur et tant

qu’elle a osé ou pu l’employer, l’Église a été grande... Depuis qu’elle

se contente de discutailler et de se plaindre, elle décline, elle

dégringole: crois ou meurs, voilà le sermon qui porte... Tout le reste,

c’est de la phraséologie superflue.

--Vous n’y allez pas avec le dos de la cuiller, fit l’abbé Pellegrin

tout éberlué.

--Nous ne croyons pas à votre révolution sentimentale, romanesque,

littéraire... La nôtre est scientifique.

--Alors, vous ne cherchez pas à convaincre? Et le peuple, pour vous, est

un troupeau qu’il faut faire marcher à coups de trique?

--Le peuple est fait pour obéir, même sans comprendre.

--Notre Seigneur lui parlait, lui montrait, lui expliquait la vérité.

--Nous, nous la lui imposons. Et puis, qu’importe si nous atteignons

notre but? La fin justifie les moyens. Je crois que cela se dit aussi

chez vous.

L’abbé répliqua, bonhomme:

--Non, pas chez moi... Vous savez, je n’ai jamais été qu’un pauvre curé

de campagne. Et je m’aperçois que je continue à manquer de dispositions

pour devenir Jésuite...

Le camarade Stromsky haussa les épaules et prononça avec un sourire

mince:

--N’importe, continuez votre besogne, monsieur l’abbé. Vous travaillez

pour nous. Tout ce qui dissocie les éléments de la société actuelle nous

aide. Vous êtes un merveilleux instrument de désagrégation et de

désordre: l’Église tenait bon, et vous donnez de grands coups de hache

dans cette maîtresse poutre... Vous annoncez le Christ des temps

nouveaux, mais en jetant ainsi dans les esprits le grain

révolutionnaire, vous préparez l’avènement de notre Messie à nous, celui

qui fera régner sur le monde la vérité communiste... Vos miracles même

nous servent. Troublez les cœurs et les cerveaux. Les peuples mystiques

se livrent plus facilement à nous que les autres. Allez-y, camarade!

Et Stromsky se mit à rire, d’un rire silencieux, étrange, un peu

effrayant.

Lorsque l’abbé Pellegrin se retrouva dans la rue, il se sentit plus

désorienté, plus troublé que jamais... Plus seul aussi. Il doutait

maintenant de sa mission et de lui-même, il ressentait cruellement le

besoin d’un réconfort, d’un conseil. Mais qui pouvait le lui donner? Il

entra dans une église et y pria, longuement, mais aucune réponse ne fut

faite à son invocation ardente. Il ne se sentit pas soulagé et c’est

avec tristesse qu’il se dit: «Le bon Dieu me laisse tomber.» Un prêtre

traversait la nef, un prêtre replet à face de sociétaire à part entière

de la Comédie-Française et qui portait sous le bras l’_Écho de la Bourse

et de la Banque_. L’abbé Pellegrin s’approcha de lui en demandant:

--Je voudrais voir M. le Curé.

--C’est moi... Vous désirez me parler? Tout à votre disposition...

Allons à la sacristie.

Mais aussitôt, il s’exclama:

--Je vous reconnais... Vous êtes l’abbé Pellegrin!

--En effet...

--Vous êtes ce prêtre révolté qui a déserté son poste, qui mène une

existence scandaleuse, qui répand dans le peuple d’affreuses théories,

qui prétend mettre la religion au service des anarchistes? Retirez-vous,

monsieur... Vous déshonorez la maison de Dieu!

--Mais...

--Non, non, ne me dites rien, je ne veux rien entendre. Sortez...

Des larmes jaillirent des yeux du pauvre abbé Pellegrin qui balbutia:

--Je vous demande un peu de charité.

--Repentez-vous d’abord.

--Je n’ai pas fait de mal... On ne fait pas le mal en aimant les

pauvres, les misérables, en leur disant: «Le Christ était comme vous et

il ne vous a jamais abandonnés malgré les apparences... Il est pour vous

contre les pharisiens, les mauvais riches et la religion qu’il a fondée

est avant tout celle de la Justice.»

Mais l’élégant ecclésiastique, ayant jeté un regard horrifié sur le

«mauvais prêtre», s’éloigna précipitamment.

Encore tout étourdi par le choc, l’abbé Pellegrin sortit de l’église. Il

souffrait atrocement et son découragement était extrême: «Dire que

j’étais si bien, songea-t-il, dans mon presbytère de Sableuse, à l’ombre

de ma vieille église où je n’avais qu’à faire mon petit truc de curé, à

me laisser vivre et à m’engraisser pieusement avec l’approbation de

toutes les personnes bien pensantes. J’ai cru que cela ne suffisait pas,

que je devais redevenir poilu au service de Dieu, du vrai, celui qui a

chassé les marchands du temple et fouaillé les dégoûtants. Paraît que je

me suis trompé. Je m’aperçois maintenant que la route ne conduit pas où

je croyais... Ça ne fait rien, autrefois, il était plus commode de se

faire apôtre: on recevait des tuyaux d’en haut et on ne risquait, en

somme, que d’être boulotté par une bête féroce ou de servir

d’allume-pipe à Néron. Aujourd’hui c’est autrement difficile: on ne

rencontre personne sur le chemin de Damas!»

Le curé de Sableuse se mit à errer dans Paris et cette longue marche lui

fit du bien. Parfois, des passants le reconnaissaient, le désignaient à

d’autres en disant: «C’est lui, c’est l’abbé Pellegrin!». Mais cette

popularité lui déplaisait maintenant, estimant qu’il l’avait trop

facilement conquise. Un ouvrier lui tendit la main en disant:

--Ah! vous, vous êtes un copain... A quand la révolution? On leur

passera quelque chose, à tous ces sales bourgeois!

Et ce prolétaire lui parut un peu ivre.

Mais, au long des rues qu’il suivait en flânant, le prêtre recueillit

des impressions nouvelles où il espéra trouver comme une réponse aux

questions dont il était obsédé... Dans cette soirée printanière, faite

de douceur et de paix, Paris semblait avoir perdu de sa dureté: son

masque de ville moderne, vouée à des travaux et à des plaisirs

pareillement tyranniques, paraissait moins brutal... Et les gens qui

passaient semblaient heureux: il y avait, dans l’air, de la joie de

vivre. «Pourquoi leur proposer mieux, songea l’abbé Pellegrin,

puisqu’ils ont l’air de trouver que tout va bien ainsi?... La Société ne

doit pas être tellement mal faite: la preuve, c’est qu’ils s’y plaisent.

Les restaurants débordent, les bistros sont envahis et on se bouscule à

la porte de tous les cinémas... Ce n’est peut-être pas tout à fait la

même chose à la porte des églises. Pas d’erreur, ces gens-là n’ont pas

l’air de s’en faire une miette... Faut-il leur faire croire qu’ils sont

malheureux? Et s’ils le sont, faut-il le leur rappeler?»

Le promeneur traversa d’autres quartiers où certaines rues avaient un

aspect sinistre... Là, il aperçut, plus distinct, le visage de la

misère, et il lui trouva une expression haineuse. Des sarcasmes, des

injures le poursuivaient... Il eût voulu y répondre par des paroles qui

pacifient les âmes, les consolent et les élèvent. Mais à quoi bon?

Personne ne les eût comprises...

L’abbé Pellegrin, dont le désarroi moral s’accroissait, atteignit

Montmartre. La nuit s’était faite et partout des enseignes éclatantes

faisaient de l’œil aux chercheurs de plaisirs. Le prêtre regarda un

instant le Moulin-Rouge dont les ailes tournaient, lumineuses, dans le

ciel où s’effaçaient les étoiles superflues... «La voilà, se dit-il,

l’église des temps nouveaux... Elle ne manque ni de paroissiens ni,

surtout, de paroissiennes. Si j’allais leur faire un petit sermon?

J’aurais pas mal de boniments à leur servir... L’aumônier du

Moulin-Rouge, quel effet! On parlerait de moi dans les journaux, pour ne

pas changer... Et après? Ce ne serait qu’un succès de plus, un succès de

comique populaire, comme m’a dit Célestin Fleury qui, lui, n’a jamais dû

faire rigoler personne... Et ça finirait peut-être au poste. Ainsi, du

moins, je deviendrais martyr, et à peu de frais, car les sergots

n’oseraient même pas me passer à tabac. Il y en a qui m’en offriraient

pour bourrer ma pipe! Le martyre, aujourd’hui, ce n’est plus souffrir

dans sa chair, mais dans son esprit, c’est douter de son devoir, c’est

ne pas voir clair devant soi... On doit être heureux sur le gril, comme

saint Laurent, quand on se dit: «Pas d’erreur, je suis dans le vrai...

J’ai le derrière au chaud, mais mon âme est rafraîchie par la

bienfaisante, douce, suave certitude... Et les ailes des anges me

servent d’éventails!»

Le curé de Sableuse continua sa promenade nocturne. Autour de lui, le

Montmartre des rastas et des filles étalait sa godaille insolente. Des

nègres, entourés d’esclaves blanches, régnaient sur les trottoirs,

encombraient les terrasses; ce n’étaient qu’Américains bruyants et

hilares, Levantins au regard luisant, Chinois et Japonais discrets,

insinuants, au sourire narquois. Et partout, des femmes maquillées, dont

les visages violemment éclairés par les lumières multicolores de cette

Cosmopolis sexuelle, semblaient des masques. «Mince de Madeleines! se

dit Pellegrin. Seulement, elles ne sont pas repenties. Au fait, elles

auraient plutôt le droit de se plaindre, car leurs fautes ne doivent pas

les amuser beaucoup. Il y a des Pharisiennes qui les méprisent et qui

cependant en font à peu près autant qu’elles, avec cette différence

qu’elles n’y sont pas obligées et qu’elles goûtent la saveur du péché.

Je comprends mieux le pardon de la pécheresse que celui de la femme

adultère. J’espère que Notre-Seigneur ne m’en voudra pas, mais je me dis

qu’en passant l’éponge sur les frasques de l’épouse coupable, il s’est

conduit en célibataire que la question n’intéressait pas... On voudrait

savoir ce qu’en a pensé le mari.» L’abbé Pellegrin regretta d’ailleurs

aussitôt cette réflexion irrespectueuse. «Mon Dieu, fit-il en lui-même,

je vais peut-être un peu fort... Et bien sûr, c’est vous qui avez

raison: il faut pardonner aux faiblesses humaines, surtout quand elles

sont, par surcroît, féminines... Après tout, j’ai bien donné

l’absolution à des femmes adultères--elles ne manquent pas à

Sableuse--et cela m’était d’autant plus facile que, moi non plus, je ne

suis pas marié.»

Le bonhomme soliloquait ainsi, au milieu de la cohue des noctambules,

quand une petite marchande de fleurs s’approcha de lui en disant:

--Achetez-moi des violettes, monsieur le curé.

L’enfant, qui était vêtue de haillons, avait un visage déjà flétri et

son sourire était équivoque: beaucoup de misère et sans doute déjà un

peu de vice.

L’abbé Pellegrin s’arrêta et acheta un petit bouquet.

--Quel âge as-tu? demanda-t-il.

--Onze ans.

--Tu as encore tes parents?

--Maman, oui, et un nouveau papa depuis la semaine dernière. Seulement,

ils se flanquent déjà des coups...

--Vas-tu à l’école?

--Je me couche trop tard.

--As-tu fait ta première communion?

--Non... Mais j’aurais bien voulu, à cause de la robe blanche.

--Tu n’es pas malheureuse?

--Pas de trop... quand je rapporte assez d’argent à la maison.

--T’es-tu déjà demandé ce que tu feras plus tard, quand tu seras grande?

--Je ferai la noce...

--Tu n’as pas honte de dire ça?

--Pourquoi?... Ma grande sœur fait la noce et elle est bien habillée,

elle va au restaurant, elle prend des taxis. Je voudrais bien être à sa

place... Mais il faut que je grandisse encore un peu: c’est long.

--Pauvre gosse!... Si j’osais, je t’emmènerais avec moi.

--Ah! non, pas avec un curé... Merci! D’abord, on ne voudrait pas de

nous à l’hôtel. Déjà, l’autre jour, avec un vieux type, ça a failli mal

tourner. La patronne nous a fichus dehors...

L’abbé Pellegrin, attristé, prit dans son bréviaire une image de

sainteté qu’il donna à la petite bouquetière, puis il voulut s’éloigner.

Mais une jeune personne à la mise excentrique, à l’air canaille,

l’arrêta:

--Et moi, m’sieu le curé? Je veux une image aussi...

--Ce n’est pas de refus, mon enfant.

Le prêtre lui remit en souriant un chromo qui représentait un

Enfant-Jésus joufflu, rose, aux cheveux frisés...

--Ah! chic! fit la poule... Ce qu’il est gentil!

Et elle l’inséra, précieusement, dans son sac à main encombré, entre une

boîte à poudre et un bâton de rouge...

--Eh bien, et moi?

--Et moi?

--Et nous?

D’autres petites femmes entouraient le curé de Sableuse, tendant leurs

mains impatientes aux doigts chargés de bagues, aux ongles peints...

--Non, vous blaguez? fit l’abbé en se défendant contre cet assaut.

Elles riaient en se bousculant... L’une d’elles prononça:

--Cela nous portera bonheur!

Il leur distribua les images qui lui restaient, non sans avoir dit:

--Vous savez, je n’en donne qu’aux enfants sages.

--Sages? On l’a été et on aurait bien continué si on avait pu... Même on

le redeviendrait s’il y avait moyen. Mais ce n’est pas dans nos prix,

c’est trop cher pour nous. Nous n’avons pas été faites pour ça, pas

d’erreur.

--Vous devriez renoncer à ce triste métier, vous marier, vous faite une

existence honnête...

Celle qui avait parlé gouailla:

--Nous marier, nous? C’est bien la première fois qu’on nous en parle...

Il est tordant, le curé! Pas possible, il débarque de sa paroisse! Ça ne

fait rien, il a une bonne tête!...

Et, soudain, le reconnaissant, elle s’exclama:

--C’est l’abbé Pellegrin! Sûrement, c’est lui, ce ne peut être que

lui...

Les passants s’étaient attroupés et se répétaient le nom populaire. Mais

un important monsieur en smoking et en pardessus clair qui venait de

descendre d’une vaste limousine et qui était flanqué de deux femmes

couvertes de perles et de cabochons, proféra sentencieusement:

--C’est indécent... Entre deux sermons révolutionnaires à Belleville, ce

déplorable personnage vient faire la noce à Montmartre!

--Moi, je fais la noce à Montmartre? Dites donc, l’enflé, il me semble

que vous allez un peu loin...

--C’est vous qui dépassez les bornes permises. Vous déshonorez une

soutane que vous n’êtes plus digne de porter! Il n’y a donc pas de

police pour mettre fin à ce scandale? Je vais l’inviter à intervenir.

Et, haussant le ton, il proféra:

--Je suis sénateur!

--Et moi, dit l’abbé, je suis missionnaire... Les missionnaires, ça va

partout et ça ne craint pas les femmes sauvages. Justement vous en avez

une à chaque bras. Regardez-moi ces museaux peints, ces tétons au vent,

ces colliers et ces bracelets de verroterie...

--Il nous insulte! s’écria l’une des femmes sauvages.

--Il dit que nous portons du toc! ajouta l’autre, indignée.

Mais l’abbé Pellegrin continuait:

--Espèce de Pharisien, vous venez nous la faire à la décence, à la

vertu? Non, mais, vous ne manquez pas d’astuce! Si mes sermons sont

révolutionnaires, ils le sont moins, en tout cas, que le numéro que vous

nous présentez en ce moment avec vos deux poules de luxe. Vous parlez

d’un succès si vous vous exhibiez ainsi, monsieur le Sénateur, devant

les bonnes gens qui viennent m’écouter au faubourg! Ah! je n’aurais pas

besoin de l’ouvrir. Mais peut-être le populo se contenterait-il de rire,

car il n’est pas méchant et ce qui devrait le faire ressauter, le plus

souvent, ça l’amuse...

--Allons-nous-en, dit le père conscrit en entraînant ses compagnes...

Nous n’allons cependant pas discuter avec un fou!

Le trio s’éclipsa, non sans recevoir une nouvelle averse de brocards et

l’abbé Pellegrin, qui avait décidément l’oreille de son singulier

auditoire, déclara avec un bon rire:

--Est-ce que je lui demandais l’heure qu’il est, à ce vieux

vadrouilleur? Ça ne fait rien, j’y reviendrai à Montmartre. C’est un

pays de mission: il y a des tas de nègres et ce ne sont pas les petites

esclaves qui manquent... Elles sont toutes à vendre. Malheureusement, je

ne suis pas assez riche pour les racheter.

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Mon curé chez les pauvres · 第 35 / 45 题