--Non, balbutia-t-il, je ne veux pas... Je ne veux pas que nous
divorcions.
--Moi, je veux.
--Je t’en supplie... Écoute, oublions cet incident; j’ai été un peu vif,
je l’avoue, je te demande pardon.
Mme Cousinet se redressa, magnifique:
--T’accorder mon pardon? Soit, bien que tu ne le mérites guère... Mais
il y a une condition.
--Tout ce que tu voudras.
--Je veux être décorée de la Légion d’honneur!
--Je t’ai déjà dit que...
--Il ne s’agit pas de ce que tu m’as dit, mais ce que je te dis, moi.
Cette croix, je l’exige! Débrouille-toi pour me la faire donner, en
vitesse. Au titre d’infirmière... infirmière-major! Je sais qu’une
fournée est prochaine... Je veux en être. C’est bien mon tour,
j’imagine, d’être embrassée par un maréchal de France!
--Tu veux être embrassée par un maréchal de France maintenant?
--Oh! pour le bon motif... Sur les deux joues, tout simplement.
D’ailleurs, tu seras là, dans la cour d’honneur des Invalides, et
j’espère que cette fois, tu ne me feras pas une ridicule scène de
jalousie!
Les jours suivants, Mme Cousinet revint à la charge. Elle menaçait son
mari de se livrer aux pires excentricités, de machiner les plus
déplorables scandales, si elle ne décrochait pas enfin la croix qu’elle
avait si glorieusement méritée en se prodiguant aux jeunes et gentils
aviateurs soignés au Casino de Deauville.
Le haut-commissaire à l’éducation physique dut s’employer à fond pour
réussir... Toutes les croix disponibles étaient déjà attribuées. Mais la
politique est, en ces choses comme en bien d’autres, toute puissante. Au
dernier moment, le nom de Mme Cousinet remplaça, sur la liste des élues,
celui d’une certaine Mme Anatoline Leperchot, infirmière blessée dans
une ambulance du front mais qui manquait évidemment d’utiles relations à
Paris.
* * * * *
Tous les journaux--à commencer par _Comœdia_ et à finir par la _Semaine
religieuse_ de Merville--annoncèrent que Mme Cousinet, la femme du
haut-commissaire à l’éducation physique, l’héroïque infirmière, recevait
enfin la juste récompense de son dévouement et que le maréchal Fabre lui
remettrait l’étoile des braves dans la cour d’honneur des Invalides, au
cours d’une cérémonie où devaient figurer nombre de blessés qui avaient
obtenu la croix de guerre.
--Là aussi, dit Lisette de Lizac à son mari, j’ai la vedette... Veux-tu
parier que la cour des Invalides sera trop petite, qu’on refusera du
monde? Tout Paris viendra... Je vais m’occuper des invitations.
Connais-tu le secrétaire général des Invalides?
L’abbé Pellegrin, qui avait lu la note publiée par les journaux, s’était
récrié:
--Décidément cette poule-là se fourre du rouge partout. Et c’est aux
Invalides qu’elle recevra la croix d’honneur des mains de ce pauvre
maréchal Fabre. On va rigoler... Il faut que j’aille voir ça!
* * * * *
Ce fut, en effet, une solennité très parisienne... Le Tout-Paris des
premières était venu voir Lisette de Lizac dans son rôle d’«héroïque
infirmière». Naturellement les mauvaises langues allaient leur train.
--Ce que c’est tout de même que d’avoir épousé un politicien!
--Non, mais qu’a-t-elle fait pour être décorée, ma chère?
--Elle a tout fait, ma chère.
--Elle a soigné des aviateurs...
--Pauvres petits! Elle les achevait.
--C’est dégoûtant... Penser que tant de braves femmes, qui se sont
vraiment dévouées dans les ambulances et les hôpitaux, n’ont pas obtenu
quoi que ce soit!
--On a pensé que la satisfaction du devoir accompli leur suffisait
largement.
--Il paraît que le maréchal qui va la décorer l’a connue alors qu’elle
débutait à la Fourmi comme figurante et qu’il était simple capitaine...
C’était bien entendu avant la guerre.
--Laquelle?
--Ça ne fait rien, quel scandale!
--Je vous assure, chère amie, que je suis enchantée de ne pas avoir la
Légion d’honneur... Ça me vexerait de porter une décoration aussi
galvaudée!
Le maréchal Fabre parut très embarrassé en s’approchant, une croix à la
main, de Mme Cousinet qui, bombant la poitrine, les mains dans le rang,
se tenait au garde-à-vous, entre un sous-intendant militaire et un
médecin-major nommés ou promus dans l’ordre national. Le maréchal se
souvenait, en effet, de la débutante de la Fourmi... N’allait-elle pas
le reconnaître aussi? Et puis, cette croix, où l’attacher? La dame
portait un corsage si largement échancré et, de plus, si léger, si
transparent, qu’il était peut-être imprudent d’y risquer une épingle...
Les clairons sonnaient aux champs et les opérateurs de cinéma tournaient
leurs manivelles.
--Au nom de la République française et en vertu des pouvoirs qui me sont
conférés...
Le maréchal parvint à attacher, sans effusion de sang, la croix
d’honneur sur la poitrine haletante de Lisette de Lizac. Puis, d’un air
décidé, il embrassa sur les deux joues l’«héroïque infirmière» qui eut
le temps de lui dire, à voix basse:
--Oh! monsieur le Maréchal, autrefois, ce n’était pas là.
Le vieux militaire ne put que répondre en rougissant comme un
saint-cyrien de première année:
--Très heureux, madame... Toutes mes félicitations... Vous êtes une
bonne Française.
Un spectateur fit cette réflexion peut-être osée:
--Hein, croyez-vous que voilà un ruban bien placé! Que le corsage
descende encore un peu et le maréchal pourrait dire à la poule: «Mais il
me semble que vous avez déjà deux rosettes!»
Un monsieur qui avait entendu, recula vivement d’un pas en s’exclamant:
--Dites donc, c’est ma femme!
En effet, le haut-commissaire avait tenu à assister à cette manière
d’apothéose de Mme Cousinet et il se rengorgeait, lui aussi... Mais la
remarque du monsieur--qui avait pris la fuite après avoir commis cette
irréparable gaffe--venait de gâcher son orgueilleux plaisir. Il eut
même, brusquement, le sentiment du ridicule...
L’abbé Pellegrin, qui était parvenu à se faufiler au premier rang des
invités, contemplait ce spectacle avec un sourire sarcastique... Une
fois de plus, il assistait au triomphe du mensonge, du simulacre, du
chiqué. A mi-voix, il murmura:
--Décidément, tout cela est très pharisien!
Un blessé, hospitalisé aux Invalides, l’avait entendu, sans d’ailleurs
bien le comprendre. Mais il le devina et dit d’une voix amère:
--On finira par croire que c’est les poules de luxe, les profiteurs et
les politiciens qui ont sauvé la France!
--Mon pauvre vieux... Qu’est-ce que t’as?
Le prêtre regarda son voisin, d’autant plus pitoyable qu’il était plus
glorieux.
--Ce que j’ai, monsieur l’abbé?... Comme vous, la croix de guerre. Le
ruban rouge, c’est trop chic pour nous.
--Tu te plains?
--Mais non... On me soigne aux Invalides et, par-dessus le marché, j’ai
une belle pension: dix-huit cents balles. Une thune par jour... Et quoi
encore?
--Écoute, fit le curé, tu n’as cependant pas la prétention, vieux frère,
d’être traité comme la belle dame que tu viens de voir décorer. Des
comme toi, et des comme moi, il y en a eu des tas et il y en aura
toujours.
--N’en croyez rien. Si c’était à refaire...
--Tu le referais. Nous sommes là pour un coup, surtout si c’est un sale
coup.
--On nous a pour pas cher, quoi. Ce n’est sans doute pas le cas de cette
rombière...
--T’en fais pas. Tiens, moi, je connais un type qui en avait fait encore
plus que toi... Il a donné sa vie, non seulement pour sauver la France,
mais pour sauver le monde. Il est allé jusqu’au bout, celui-là. Et
c’était plus dur qu’à Verdun.
--Non?
--Je te le dis...
--Et qu’est-ce qu’il a eu, pour la peine?
Le curé haussa les épaules et, promenant son regard gouailleur sur ceux
qui, offusqués, l’écoutaient, il proféra:
--Mon vieux, il faut reconnaître qu’on a été très chic avec lui... On
lui a foutu la croix!