LA CROIX DE MADAME COUSINET

Léa, femme de chambre et confidente de Mme Cousinet, annonça à sa

maîtresse:

--Il y a là une espèce de poule pas ordinaire qui veut voir Madame.

--Encore quelque ancienne du Casino qui vient me taper. Je n’y suis pas.

--Elle m’a dit qu’elle ne s’en irait pas sans avoir vu Madame. C’est,

paraît-il, pour une affaire très importante.

--Comment s’appelle-t-elle?

--Jeanne Réveil.

--Un nom d’artiste, évidemment. Mais je ne connais pas. Dites-lui que je

suis avec M. Cousinet qui préside une fête de gymnastique en province.

Léa sortit mais revint bientôt en insistant:

--Rien à faire... Elle a vu Madame rentrer. Elle prétend que Madame la

recevra quand elle saura qu’il s’agit...

Et Léa, avec un sourire discret, ajouta:

--Il s’agit de M. Raymond Maxy.

Mme Cousinet eut un mouvement de surprise inquiète, parut hésiter, puis:

--Faites-la entrer.

Un instant après, Jeanne Réveil et l’ancienne Lisette de Lizac se

trouvaient en présence, l’une brune, mince, nerveuse, garçonnière,

l’autre blonde épanouie, un peu molle, très féminine.

Les deux femmes échangèrent des regards pareillement scrutateurs, déjà

hostiles... Elles étaient ennemies, instinctivement.

Jeanne Réveil attaqua, dès les premiers mots:

--Madame, dit-elle, vous êtes la maîtresse de Raymond Maxy. Il faut que

cette liaison cesse... Je suis chargée de vous en informer.

--Vraiment? fit Mme Cousinet avec une ironie supérieure. Mais de quoi

vous mêlez-vous? Auriez-vous des droits sur M. Maxy?

--J’en ai.

--Il a été votre amant? Il l’est peut-être encore?

--Personne n’a été mon amant.

--Ah!

--Il ne s’agit pas de moi, mais de vous... Je désire que vous me

compreniez à demi-mot, Raymond Maxy ne peut vous appartenir... Il est à

nous et vous nous l’avez pris. Il faut nous le rendre...

--Je ne comprends pas.

--C’est cependant très clair.

--Je devine peut-être quelque chose... Vous voulez me faire chanter.

Mais je vous préviens que cet air-là n’est pas dans mon répertoire.

--Madame, répondit froidement Jeanne Réveil, nous userons de tous les

moyens pour vous obliger à nous obéir. Rien ne nous arrêtera... Nous ne

pouvons admettre, en effet, qu’un de nos camarades, un de ceux sur

lesquels nous comptions le plus, nous soit enlevé par vous. Car vous

nous l’avez enlevé physiquement et moralement... Raymond nous abandonne:

il a été séduit, lui aussi, par une de ces femmes qui transforment les

serviteurs de l’Idée en...

--Ah! ça, interrompit l’ex-Lisette de Lizac dans un éclat de rire, mais

c’est fantastique, ce que vous me racontez là! On dirait, ma parole, que

j’ai des comptes à vous rendre... Je ne sais pas si Raymond vous

abandonne et si j’ai détourné un serviteur de l’Idée, comme vous dites,

mais je suis sûre que vous m’ennuyez. Et je vous prie de vous retirer.

Jeanne Réveil, dont le regard était devenu plus dur, répliqua:

--Je vous déteste, je vous méprise.

--Vous osez venir m’insulter chez moi? Mais... Au fait, c’est bien

simple et tout s’explique: vous êtes amoureuse de Raymond et vous me

faites, tout bêtement, une scène de jalousie.

--Vous êtes ma rivale, oui, mais non pas pour ce que vous croyez. Je

n’aime pas Maxy à votre façon... Pour moi, il était comme un disciple

que j’avais formé, modelé, créé en quelque sorte. Nous vivions en

parfaite communauté d’idées, prêts à tout, le moment venu, pour

atteindre notre but. Il était le meilleur de notre élite... Depuis qu’il

est votre amant, il est retombé dans sa classe sociale, il est repris

par ses origines, son éducation, sa fortune. Il n’est plus avec nous...

--C’est ça, il est avec moi. Et après? Vous me parlez de ces choses en

des termes que je ne comprends pas. Vous n’allez tout de même pas me

tenir des discours politiques? Des femmes sont venues, parfois, me faire

des scènes de jalousie, mais jamais dans le genre de celle-ci. Les idées

de Maxy? Mais je ne m’en occupe pas... Croyez-vous donc que nous passons

notre temps à parler de la question sociale? Nous avons mieux à faire,

croyez-moi, ma petite.

Et Mme Cousinet se leva pour mettre fin à cet étrange entretien. Mais

Jeanne Réveil, qui paraissait s’exalter de plus en plus, lança d’une

voix frémissante:

--Vous n’êtes qu’une bourgeoise éprise de plaisirs et de luxe... Moi, je

suis une révolutionnaire et je veux détruire cette société qui vous

couvre de perles. Je vais dans la vie non pas avec de l’amour au cœur,

mais avec de la haine... Et je vous hais, vous, parce que vous êtes une

de ces femmes aux pieds desquelles certains hommes apportent l’argent

gagné en exploitant le travail et la misère des autres. Vous êtes, vous

aussi, une idole dressée au milieu de la foule des esclaves... Aussi,

quand vous nous arrachez un des nôtres pour le joindre à votre troupeau

d’adorateurs stupides, j’interviens et je vous ordonne de ne pas abuser

à ce point de votre pouvoir malfaisant. Prenez garde!...

Lisette de Lizac avait écouté ces invectives avec un sourire de plus en

plus dédaigneux.

--Vous m’amusez, fit-elle avec nonchalance.

--Comment, je vous amuse?

--Je vous trouve godiche.

--Oh!

Jeanne Réveil parut complètement désorientée... Godiche, elle qui se

croyait pathétique et terrifiante!

--Oui, reprit Mme Cousinet, depuis que vous êtes ici, vous ne débitez

que des bêtises... C’est vous, Jeanne Réveil, la révolutionnaire? Eh

bien, laissez-moi vous dire que vous me faites l’effet d’une ingénue à

la cervelle pleine de niaiseries. D’abord, vous venez me mettre en

demeure de vous restituer un monsieur qui ne vous appartient pas: vous

n’auriez quelque chose à réclamer--et encore--que si vous aviez couché

ou si vous vouliez coucher avec lui. Les idées? Vous me faites rire...

Vous croyez qu’une communion d’idées vous donne des droits? Les idées,

mais ça se fourre dans la table de nuit, quand l’homme et la femme se

mettent au lit pour faire l’amour... Vous avez cru tenir Raymond Maxy en

lui parlant politique? Quelle naïveté! Moi, je le tiens, et solidement,

quand je le serre dans mes bras. C’est le vrai moyen et il y a longtemps

qu’il fait ses preuves...

Jeanne Réveil semblait avoir été touchée au vif: elle souffrait,

visiblement. Et c’est d’une voix étouffée qu’elle prononça:

--Vous voulez me faire du mal...

--Moi? Pas du tout. Maxy, d’ailleurs, vous ne l’aimez pas. N’est-ce pas

que vous ne l’aimez pas? Alors quel mal peut vous faire ce que je vous

dis?

--Finissons-en... Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire.

Mme Cousinet triomphait... Elle dominait cette cérébrale, cette créature

qui luttait en vain contre son sexe et qui, en jouant les vierges

fortes, venait de révéler sa secrète blessure et sa faiblesse...

L’ex-Lisette de Lizac se plaça devant la porte en disant:

--Maintenant, c’est moi qui trouve que cette conversation n’a pas assez

duré! J’ai encore quelque chose à vous dire. Vous vous croyez une force

destructrice? Pauvre petite, vous n’existez pas. Et ce sont des femmes

comme moi qui font ce que vous êtes bien incapable de faire. Nous ne

prononçons pas de discours, nous ne montrons pas le poing aux bourgeois,

aux riches... Nous leur sourions, et c’est bien plus terrible pour eux.

Nous sommes à Paris quelques milliers qui nous y entendons, à chambarder

la famille, la propriété et le reste... Je vous assure que j’en ai fait,

moi, des ravages dans la société! J’en ai démoli des façades imposantes

et sans avoir l’air d’y toucher... C’est nous, les vraies

révolutionnaires! Cela ne nous empêche pas d’avoir des perles... Au

contraire! Chacune d’elles représente une reprise, comme vous dites dans

vos boniments. Je reprends, je reprends tant que je peux. Et moi, je ne

donne rien en échange, que du chiqué! Dame, je suis la fille d’une

concierge de la rue Dancourt et je leur en fais voir, à tous ces types

qui s’imaginent qu’avec leur galette, ils sont les maîtres. Non, il y a

nous, et c’est nous qui les avons, alors qu’ils croient nous posséder.

La voilà, vous ne trouvez pas, la revanche du peuple!

Mme Cousinet changea brusquement de ton pour ajouter, avec une gaieté

désinvolte:

--Moi, maintenant, je n’en suis plus. J’ai fait ce que je pouvais.

Aujourd’hui, je m’amuse... Par exemple, avec ce petit Raymond qui est

gentil, passionné, tout neuf, quoi! L’amour pour l’amour est un plaisir

de femme arrivée. Je m’offre ce luxe. C’est peut-être bien mon tour!

--Entre une femme comme vous, dit Jeanne Réveil, et une femme comme moi,

il n’y a rien de commun. Nous ne sommes pas de la même race.

--Possible. Mais je me trouve très bien comme je suis. Et M. Maxy est de

cet avis, croyez-moi.

--Je vous traiterai en ennemie.

--Dites plutôt «en rivale»... Si vous croyez que je ne vois pas clair!

Mais vous n’êtes pas de taille...

L’autre, dont le visage dur avait pâli, fit un pas en avant, comme pour

se jeter sur Lisette de Lizac, mais celle-ci venait de sonner, et déjà,

Léa qui avait entendu le bruit de la discussion, entrait.

--Reconduisez mademoiselle, ordonna Mme Cousinet d’un air parfaitement

calme.

Jeanne Réveil comprit qu’elle était vaincue: la sexuelle l’avait emporté

sans peine, une fois de plus, sur la cérébrale.

Restée seule, l’ex-vedette du Casino de Paris alla se placer devant une

glace, se mit du rouge aux lèvres, ébouriffa ses cheveux courts et,

contente d’elle-même, murmura:

--Je n’ai pas trop mal joué cette scène-là!

* * * * *

Elle devait en jouer une autre, peu de jours après, avec Raymond Maxy et

son mari.

M. Cousinet était sorti de l’hôtel de l’avenue de Messine en annonçant

qu’une séance probablement mouvementée le retiendrait à la Chambre

pendant tout l’après-midi.

«Une séance mouvementée à la Chambre, se dit Mme Cousinet. C’est dans le

programme pour moi aussi... Mais le compte rendu n’en paraîtra pas au

_Journal Officiel_!»

Vers cinq heures, le haut-commissaire à l’éducation physique rentra

brusquement chez lui et, suivi de Léa qui s’efforçait en vain de

l’arrêter, se précipita à la porte du studio de sa femme.

--Ouvrez! s’écria-t-il d’une voix tonnante, ouvrez ou je fais un

malheur!

Une voix étouffée prononça dans le studio:

--Zut! C’est mon mari!

De longues minutes s’écoulèrent pendant lesquelles M. Cousinet

tempêtait, sans souci des lamentations de Léa:

--Je m’en doutais... Tandis que je me consacre au service de la France

et de la République, ma femme me fait cocu! mais attendez, cela ne se

passera pas ainsi. Foi de Cousinet, je vais me venger... Ouvrez, mais

ouvrez donc, si vous ne voulez pas que je brise tout!

Enfin, la porte s’ouvrit, lentement... Et Mme Cousinet, souriante, dit à

son mari avec un petit air espiègle:

--Qu’est-ce que tu as? Tu en fais, une tête!

M. Cousinet se précipita dans le studio où il trouva Raymond Maxy

installé sur un canapé et contemplant avec une attention extraordinaire

la première page de l’_Illustration_. C’était assez bien imité...

Malheureusement, les bretelles du jeune homme--on ne pense pas à tout

dans ces cas-là--s’étalaient, mauves et cyniques, sur un fauteuil.

M. Cousinet fit mine de s’élancer sur le fils du banquier, mais, le

voyant se dresser d’un air résolu, il préféra se laisser retenir par sa

femme qui, jouant l’étonnement, questionnait:

--Mais qu’est-ce qui te prend, mon chéri? Tu es fou! Enfin, tu ne

supposes cependant pas que ce garçon... Voyons, c’est invraisemblable!

D’un geste noble, M. Cousinet montra les bretelles, puis:

--Madame, et ça?

Lisette de Lizac parut ne rien voir et répondit:

--Et ça... quoi?

--Ces bretelles!

--Il y a des bretelles?

--Oui, sur ce fauteuil...

--Ah! c’est curieux!

--Ce ne sont pas les miennes. Les vôtres non plus, je suppose... Ce sont

donc celles de monsieur.

--Mon gros, écoute... En effet, je me souviens maintenant, M. Maxy s’est

trouvé mal à l’aise tout à l’heure. Alors, je l’ai autorisé à...

--Il suffit, madame: je suis édifié!

Et s’adressant au jeune homme:

--Monsieur, vous pouvez vous retirer... en emportant vos bretelles. Vous

n’avez plus rien à faire ici, je suppose. Quant à moi, j’ai à causer

avec ma femme.

Raymond prit un air digne pour déclarer:

--Je ne m’en irai que si vous me jurez sur l’honneur de ne pas vous

livrer sur madame à...

--Je ne me livrerai sur madame à rien du tout. Je ne suis pas une

brute... Un homme de mon caractère et de ma situation n’oublie jamais

qu’il doit donner l’exemple en toutes circonstances. Comptez sur moi...

Monsieur, je vous salue.

Et comme le jeune Maxy se retirait--après avoir repris, d’un geste

discret, ses bretelles--M. Cousinet lui dit en lançant un regard

courroucé à sa femme:

--Mes souvenirs à monsieur votre père, je vous prie.

Resté seul avec Lisette de Lizac, le haut-commissaire à l’éducation

physique s’exclama:

--Ouf! Enfin, ça y est! Ce n’est pas trop tôt...

L’ex-divette était en train de se composer un visage pathétique pour

répondre aux invectives attendues de son mari, mais elle comprit

qu’aucune espèce de drame n’était à prévoir: M. Cousinet, assis sur le

canapé que venait de quitter le jeune Maxy, se frottait les mains d’un

air infiniment satisfait.

--Ça y est... quoi? questionna-t-elle d’une voix douce.

--Nous divorçons.

--Comment, nous divorçons? En voilà, une idée!

--Oui, nous divorçons, et c’est précisément ce que je souhaitais. Tout

s’arrange très bien.

Mme Cousinet répliqua, formelle:

--Mon petit, tu t’imagines qu’en te débarrassant de moi, tu feras plus

rapidement ton chemin dans la carrière politique? Eh bien, pas du

tout... Si tu insistes pour le divorce, je te couvrirai d’un tel

ridicule que tu seras fini, complètement fini. Ah! tu ne me connais pas!

D’abord, tout Paris saura que tu es cocu, et même cocu de père en fils,

puisque j’ai couché avec MM. Lazare et Raymond Maxy! Je donnerai des

détails, tous les détails... Ah! ce sera une affaire bien parisienne! Et

j’en profiterai pour faire ma rentrée au music-hall... Elle sera

sensationnelle, je te prie de le croire. On en parlera! Tu imagines

l’effet produit sur tes amis, sur tes électeurs, sur tes collègues...

Mon pauvre ami, tu ne pourras plus te montrer. Tu deviendras impossible

à l’Éducation physique... L’éducation physique! Tu imagines les

plaisanteries, la rigolade. Tu devras renoncer à toute ambition...

Adieu, sous-secrétariats et ministères! Ton avenir politique sera fichu

et moi, je serai vengée!

Et, après un court silence, elle ajouta:

--Dis, mon petit, as-tu pensé à tout ça?

M. Cousinet venait, en effet, d’y penser... Et son imagination, quoique

peu vive, lui avait représenté, très nettement, cet avenir effroyable.

--Ma chérie, bredouilla-t-il d’un air accablé...

Mme Cousinet n’était pas femme à se contenter d’un tel succès. Elle

voulut exploiter la victoire et lança, implacablement, sa cavalerie.

--Après tout, reprit-elle, tu as raison.

--Comment, j’ai raison?

--Mais oui, divorçons. C’est ça, divorçons et le plus tôt possible. J’en

ai assez de cette existence de bourgeoise grotesque qui ne peut même pas

s’offrir un amant sans que cela fasse un tas d’histoires. Divorçons, mon

cher! j’ai hâte de reprendre ma liberté et de faire parler de moi... De

toi aussi, par ricochet.

Mon curé chez les pauvres · 第 30 / 45 题