SAINT PELLEGRIN CHEZ LES GENTILS

Tout en haut de la rue de Belleville, une bicoque dressait son étroite

façade entièrement peinte en rouge sang de bœuf. Entre le premier et le

deuxième étage s’inscrivait, en lettres noires, cette réclame:

L’HUMANITAIRE

_Organe de la révolution mondiale_

PARIAS

Lisez tous L’HUMANITAIRE

Au rez-de-chaussée, une boutique étalait les portraits de Proud’hon,

Victor Considérant, Lassalle, Karl Marx, Ravachol, Émile Henry, Jean

Jaurès, Anatole France, Lénine... Au milieu de cette galerie

d’illustrations plus ou moins révolutionnaires, était exposée une image

grossièrement bariolée représentant le Christ sur la croix, entouré de

généraux plaqués de crachats, de bourgeois à têtes de financiers véreux,

de femmes du monde largement décolletées et couvertes de perles, de

juges à favoris et à robes fourrées d’hermine, de cardinaux et d’évêques

ventrus qui, tous, semblaient narguer le supplicié... A droite et à

gauche de celui-ci, crucifiés comme lui, un terrassier en large pantalon

de velours et un chemineau loqueteux et barbu remplaçaient les deux

larrons de l’Écriture. Un gendarme à bicorne et à longues bottes

dirigeait la pointe de son grand sabre vers le flanc décharné du Christ

et sous cette étrange gravure, une pancarte portait ces mots écrits en

belle ronde et à l’encre rouge: _Exécution du camarade Jésus condamné

par les bourgeois._

Tout autour s’étageaient, s’alignaient des livres, des brochures, des

tracts révolutionnaires aux couvertures uniformément écarlates et sur la

vitrine même se lisaient ces inscriptions peintes aussi en rouge:

LIBRAIRIE DU PEUPLE

_Parias, instruisez-vous!_

SIÈGE CENTRAL DU PARTI DE LA RÉVOLUTION HUMANITAIRE

Dans l’arrière-boutique, les dirigeants du parti s’étaient réunis et

discutaient... Il y avait là, entre autres, Pierre Rouge, Jeanne Réveil

et Raymond Maxy, un jeune camarade au profil sémitique, aux cheveux

longs et crêpelés, aux yeux de gazelle comme embués de songe et de

nostalgie.

--Voyons, disait Pierre Rouge d’une voix rude, nous ne sommes pas venus

ici pour entendre parler seulement de questions d’argent... C’est

entendu, l’_Humanitaire_ est en progrès au point de vue des abonnements

et de la vente au numéro; la publicité commence à donner et nos

brochures ont du succès. Le business marche, tant mieux, mais cela ne

suffit pas. Nous sommes installés dans une boutique: prenons garde de

devenir des boutiquiers!

--C’est vrai, dit Jeanne Réveil, nous devons être autre chose que des

marchands de papier.

Raymond Maxy lui lança un regard avivé par une flamme soudaine et

prononça:

--Vous avez raison, Jeanne... Toutes ces questions commerciales ne nous

intéressent pas.

--Facile à dire! s’exclama un personnage à lorgnons qui était

l’administrateur de l’_Humanitaire_ et de la librairie. Mais il faut

vivre d’abord. Nous avons des frais... On voit bien que notre jeune

camarade n’a pas l’habitude de s’embarrasser des questions d’argent: il

est riche. En nous quittant, il remontera dans son auto qui l’attend à

la porte et qui le reconduira chez son papa, le grand banquier!

Maxy rougit et allait répliquer sans doute avec violence, quand Pierre

Rouge, lui imposant silence d’un geste, reprit:

--Raymond Maxy est avec nous et il faut lui en savoir gré... C’est un

esprit libre, généreux, vraiment révolutionnaire: nous pouvons compter

sur lui, j’en suis sûr. Mais laissez-moi reprendre le fil de mon

discours. Il ne s’agit donc pas de limiter notre effort à la propagande

par le journal et le livre. Nos idées se répandent, mais trop lentement.

Et cependant, nous le sentons, elles possèdent une force qui n’attend

qu’une occasion pour exploser et bouleverser une société à laquelle nous

avons déclaré la guerre: cette occasion, il faut la chercher, la créer.

Nous y avons pensé, Jeanne et moi, et je crois que nous avons trouvé...

Pierre Rouge observa pendant un instant ceux qui l’écoutaient, puis,

baissant la voix, il s’expliqua:

--Notre plus redoutable adversaire, c’est l’Église. L’Église est le

véritable rempart de cette société capitaliste et bourgeoise qui est

cependant assez bête pour la renier et même la persécuter. L’Église nous

offre un front d’autant plus puissant qu’elle nous combat avec une armée

qui devrait être à nous: certes, ses effectifs ont diminué depuis

quelques dizaines d’années, mais elle dispose encore de millions

d’hommes. Elle les garde en les abusant de vaines promesses, d’illusions

puériles, en leur prêchant la résignation pour cette vie et en leur

faisant croire que là-haut, toutes les injustices dont ils souffrent

seront splendidement réparées. Le truc a pris pendant des siècles et,

s’il prend moins aujourd’hui, il reste cependant encore le principal des

moyens employés contre nous. Eh bien, nous avons pensé qu’il fallait

combattre l’Église avec ses propres armes... Elle nous les offre

elle-même, car son évangile n’est, en somme, que l’histoire du plus

grand révolutionnaire qui ait jamais existé, de ce Jésus qui haïssait

les riches, les porteurs d’épée, les prêtres asservis à l’État, les

Juges, tous les défenseurs de l’ordre qui était alors romain et qui,

aujourd’hui, est capitaliste et bourgeois. La morale du Christ est avant

tout destructrice et la preuve en est qu’elle a complètement anéanti une

société plus fortement organisée que la nôtre... Ce sont les esclaves,

les ouvriers, les pauvres gens qui, les premiers, ont accueilli avec

enthousiasme l’évangile chrétien où tout parle d’égalité, de fraternité.

Servons-nous donc, nous aussi, de ce merveilleux moyen de toucher le

cœur du peuple moderne qui est tout pareil à la plèbe de l’antiquité.

Ainsi nous arracherons à l’Église les esclaves qu’elle berne en leur

cachant le véritable sens des paroles du camarade Jésus. Quand nous les

aurons amenés à nous, nous aurons abattu la plus puissante des colonnes

de la Société et nous pourrons enfin renverser l’édifice si savamment

bâti contre lequel nous nous épuisons actuellement en assauts stériles!

Raymond Maxy s’écria, orgueilleusement:

--Les vrais révolutionnaires sont de ma race... Attendez le Juif qui

reprendra l’œuvre du Juif Jésus!...

Mais Pierre Rouge répliqua:

--Non, j’ai un homme tout prêt et qui, peut-être, réussira. Il n’est pas

juif... C’est même un prêtre catholique. Vous le connaissez de nom, car

il est entre tous populaire: c’est l’abbé Pellegrin, le fameux curé de

Sableuse!

Un militant gouailla:

--Pas de ratichons parmi nous!

Pierre Rouge répliqua, méprisant!

--Camarade, vous pensez comme un petit bourgeois voltairien. Rien de

plus plat, de plus rococo, de plus réactionnaire.

--Enfin, risqua un autre, il y aura tout de même un curé parmi nous...

On dira que c’est notre aumônier et les camarades ne comprendront pas.

Mais Pierre Rouge, haussant les épaules, poursuivait:

--L’abbé Pellegrin est une force que nous devons employer. Cet homme

pense comme nous sur l’essentiel, il est pour les parias contre les

puissants, pour les pauvres contre les riches, et son action sur les

foules peut être formidable, grâce à son genre d’éloquence, à son

aspect, à sa sincérité, à son fluide... Quant à ses idées religieuses,

qu’est-ce que vous voulez que cela nous fasse? Il est d’ailleurs

probable que, parmi nous, ce curé de la Sociale ne les gardera pas

longtemps. Mais je souhaite qu’il ne les abandonne pas trop vite, qu’il

ne jette pas trop tôt sa soutane aux orties: nous avons besoin de l’abbé

Pellegrin tel qu’il est pour nous amener les catholiques des usines et

des champs, pour faire venir à nous les femmes, pour briser le bloc de

résignations formé par l’Église... Tout cela agitera les esprits,

fomentera des troubles, créera de l’inquiétude, de la peur chez nos

ennemis et, ayant ainsi miné la citadelle capitaliste, nous la ferons

sauter quand nous voudrons.

Maxy s’exclama:

--Au fond, ce sera encore une révolution née de la pensée juive. Le

camarade Jésus va reprendre son œuvre de destruction. Décidément il n’y

a que nous et nos élèves pour bien démolir!...

Un autre dirigeant du parti observa:

--La fin justifie les moyens et, pour ma part, j’approuve tout ce qui

sera fait pour attirer dans nos rangs les nombreux prolétaires qui

subissent encore, souvent même sans s’en douter, l’influence de la

Sainte Église bourgeoise, capitaliste et conservatrice. Il y a peut-être

là, en effet, un beau coup à faire et je crois même que la popularité

extraordinaire du curé de Sableuse serait, dans notre jeu, un atout de

premier ordre. Mais, ce curé, est-il notre homme?

--Oui, répondit Jeanne Réveil.

--Marchera-t-il avec nous?

--Oui.

--En êtes-vous bien sûre, Jeanne? Je n’y croirai que lorsque j’aurai vu

l’abbé Pellegrin parmi nous, ici-même. Viendra-t-il?

Jeanne Réveil eut un sourire mystérieux et prononça:

--Il viendra, je vous le promets.

--Quand?

--Bientôt...

* * * * *

L’abbé Pellegrin arriva vers onze heures du matin à la gare

Montparnasse. Une pluie fine s’éparpillait dans le vent aigre de cet été

à caprices. Et le transfuge, que le voyage avait transi, éprouva, en

faisant ses premiers pas sur le trottoir luisant, dans la cohue des

indifférents, une désolante sensation de solitude et de découragement.

«Si je m’écoutais, se dit-il, je ferais demi-tour et je rappliquerais à

Sableuse, en vitesse... Mais les premiers apôtres qui débarquèrent à

Rome ne devaient pas rigoler non plus. Et encore, ils ne risquaient sans

doute pas, comme moi, d’être écrasés par les autobus et les taxis! Ça ne

fait rien, je ne suis pas dans mon assiette, ce matin... Pour me

rattraper, je vais aller faire une bonne prière à l’église que je vois

d’ici. M’étant remis l’âme d’aplomb, je m’occuperai du corps: je

casserai la croûte et je boirai un bon coup de blanc. Après tout ça,

c’est bien rare si je ne me sens pas d’attaque!»

Le curé de Sableuse s’agenouilla dans un coin de l’église

Notre-Dame-des-Champs et fit cette oraison: «Mon Dieu, je ne sais pas

trop ce que vous pensez de moi, mais je vous demande de ne pas me juger

en cinq sec... Il est bien possible que je me mette le doigt dans l’œil

en croyant que je vous servirai mieux dans ce grand Paname que dans mon

petit village. Mais puisque vous voyez clair dans les consciences, vous

ne pouvez douter de ma bonne volonté et de ma sincérité: je lâche un

truc de tout repos pour un devoir qui ne me permettra pas d’engraisser

tranquillement à l’ombre de votre croix... En somme, j’étais aussi à

l’arrière dans mon presbytère de Sableuse, je me tenais à l’abri, sans

m’en faire une miette: je me suis engagé pour aller au front, pour

combattre en première ligne ceux que vous avez vous-même combattus, les

mauvais riches, les faux docteurs, les pharisiens, les sales types,

quoi! Ai-je eu tort? Avais-je le droit de choisir moi-même ma consigne?

Vous voyez, déjà, je souffre, car c’est dur de ne pas être bien certain

d’avoir raison de faire ce qu’on fait; et je me dis que ceux qui ne

connaissent pas cette inquiétude-là sont des veinards. Mais je me dis

aussi qu’il n’est pas possible que vous ayez fait de moi ce que je suis

pour ne pas m’imposer un devoir plus grand et par conséquent, plus

lourd. Si, pour tant de pauvres bougres de tous poils, l’abbé Pellegrin

est le porteur de la bonne nouvelle depuis si longtemps attendue, c’est

que vous l’avez voulu, et je ne pense pas que vous m’approuveriez de

leur poser un lapin... Vous n’aviez qu’à me laisser dans mon coin, si

j’étais fait pour confesser à perpète les bonnes femmes de Sableuse qui

n’ont même pas besoin d’absolution vu qu’elles se vantent un peu en

s’imaginant qu’elles peuvent être de vraies pécheresses. Ah! bien sûr,

je regrette que vous m’ayez choisi dans le tas... Il y en avait d’autres

plus maouss et plus dessalés que moi! Mais enfin, ça y est... Trop tard,

maintenant! Il faut que je m’y colle. Mon Dieu, je vous offre tout ce

que j’ai, ce n’est d’ailleurs pas grand chose: mes forces, mon cœur, ma

vie... Mais faut pas que je vous fasse du boniment. Vous auriez le droit

de vous gondoler, ô mon Dieu, si je vous disais «Comme martyr, je suis

un peu là!» Je sais très bien que, quoi qu’il m’arrive, je ne serai pas

boulotté par un tigre dans l’arène du Cirque Médrano... Votre service

est moins aride et moins dangereux aujourd’hui qu’autrefois. Et c’est

sans crainte d’être arrêté par les cognes de Néron que je vais aller en

face boire un verre d’honnête pinard à la santé du Père, du Fils et du

Saint-Esprit. Amen.»

L’abbé Pellegrin, ayant fait cette oraison, sortit de l’église, traversa

le boulevard Montparnasse et entra chez un traiteur dont l’enseigne

portait: _Au rendez-vous des compagnons._ C’était l’heure du déjeuner.

L’étroite salle était remplie d’ouvriers maçons qui, avec leurs visages

et leurs vêtements couverts de plâtre, semblaient autant de pierrots.

L’apparition de l’homme noir au milieu de tous ces hommes blancs,

produisit une certaine sensation. Tous les regards se dirigèrent,

curieux, vers ce prêtre qui s’aventurait ainsi chez un simple mastroquet

et qui, tranquillement, s’approchait du comptoir en disant:

--Avez-vous un coin pour moi? Ce serait pour casser la croûte...

Un silence stupéfait était tombé, brusquement. Mais, bientôt, une voix

gouailleuse lança:

--Eh! le curé, tu dis donc la messe sur le zinc?

Le prêtre se retourna et, souriant:

--Si tu veux, l’ami... Mais tu me serviras d’enfant de chœur!

Un autre homme blanc s’écria:

--Les curés à la porte!

Des camarades l’approuvèrent en disant:

--Ce marchand d’oremus n’a rien à faire ici... Qu’il aille bouffer chez

les patrons, chez les bourgeois!

--Les curés, ça se fout du peuple!

--Sortez-le, le ratichon!

L’abbé Pellegrin accrocha son parapluie au rebord du zinc, enleva son

chapeau qu’il posa sur un siphon d’eau de seltz et articula en promenant

son regard calme sur les compagnons:

--Qu’il s’amène celui qui veut me sortir...

Personne ne bougea. Mais des rires saluèrent la réplique du curé de

Sableuse qui paraissait très décidé à se défendre. Cette attitude ne

déplut pas: un revirement s’amorçait dans l’opinion des ouvriers qui

cessèrent de railler. Cet abbé costaud, prêt à faire le coup de poing,

les séduisait...

D’ailleurs, un des hommes blancs réclama le silence en vociférant:

--Vos gueules, tas de ballots!... Qu’est-ce qu’il vous a fait, ce

curé-là? Et n’a-t-il pas le droit d’entrer ici, comme tout le monde?

Moi, ça me fait même plaisir de l’y voir... Au moins, en voilà un qui

n’est pas fier, qui n’a pas peur de se plâtrer la soutane en se

rencontrant avec nos blouses, qui nous trouve assez chics pour être de

sa compagnie. Il vient boulotter au «Rendez-vous des compagnons», ça,

c’est gentil. Il y a des députés révolutionnaires qui n’en feront jamais

autant: ce n’est pas leur genre de cuisine! Alors, les amis, foutez la

paix à ce brave type... Et serrons-nous pour lui faire une place.

Aussitôt les hommes blancs qui avaient si mal accueilli l’homme noir

s’écrièrent:

--Ici, le curé!

--Voici un bon coin.

--Non, vous serez mieux près de nous. Eh! la patronne, un couvert pour

notre invité... Car c’est Populo qui régale!

--On y va, fit l’abbé Pellegrin.

Et il alla prendre place entre deux ouvriers qui lui recommandèrent,

l’un le miroton, l’autre le bœuf bourguignonne.

--Entendu, je mangerai des deux, car j’ai une de ces dents... Mais j’ai

la pépie aussi. Qu’on m’apporte un litre de blanc.

La bonne humeur, la simplicité populaire du nouveau venu enchantèrent

ses voisins. Et quand il récita, à voix basse, le _benedicite_, personne

ne broncha...

--C’est son idée, fit un compagnon, et ça ne gêne personne.

--Nous, dit un autre, on n’en veut qu’aux curés qui nous promettent de

la brioche là-haut pour nous consoler de ne manger que du gros pain noir

ici-bas.

--Mon vieux, répondit le prêtre, ton pain me paraît très appétissant et

tu n’as pas l’air de te les caler avec des briques.

--Dame! On n’est pas des feignants, nous autres. Alors, c’est bien le

moins qu’on se soigne un peu. Mais ça ne fait rien, nous avons le droit

de nous plaindre: nous sommes des exploités. Il y a des ventrus qui

boivent notre sueur...

--Moi, fit l’abbé Pellegrin, je préfère le pinard. Vous permettez, les

amis: à votre santé!

Et d’un trait, il vida son verre.

--Vous avez l’air d’un bon zigue, dit un plafonneur au visage moucheté

de plâtre, et bien que je n’aime pas les curés, j’avoue que s’il y en

avait un peu plus qui viennent manger du miroton ou du bœuf

bourguignonne au milieu des gens du peuple, je les aurais un peu moins

dans le nez. Seulement, voilà, ils boulottent des ortolans chez les

duchesses et ils voyagent en première dans le métro. Moi, ça me dégoûte

de la religion...

L’abbé Pellegrin commanda d’une voix sonore:

--La patronne, envoyez-moi une portion de frites!

Puis, se tournant vers l’ouvrier qui venait de parler, il prononça,

gravement:

--Le Christ était un ouvrier--et il était même, comme vous, un gars du

bâtiment--il mangeait avec des ouvriers, des pêcheurs, des gens du

peuple, quoi! Seulement, je ne garantis pas que c’était du miroton, du

bœuf bourguignonne, ni même des frites. Il n’allait jamais dîner chez

les duchesses et il ne voyageait pas en première dans le métro de

Jérusalem, car il n’a été, toute sa vie, qu’un trimardeur, un chemineau

qui s’en allait, pieds nus, le long des routes, pour prêcher aux hommes

le mépris des richesses, la bonté, l’égalité, la fraternité...

--Oui, fit un compagnon, c’était un chic type, mais ses prêtres nous

l’ont changé. Aujourd’hui, il est contre nous...

A ces mots, l’abbé Pellegrin se dressa, rouge d’indignation, et s’écria:

--Non, mais des fois! Vous l’abîmez... Tout ce que vous voudrez, mais

pas ça! Où est-il, celui qui traite le Christ de lâcheur? Je vais lui

casser la gueule, aussi vrai que je suis l’abbé Pellegrin!

A ce nom populaire, tout l’auditoire sursauta et des exclamations

s’élevèrent de toutes parts:

--L’abbé Pellegrin! Le fameux curé de Sableuse!

--On aurait dû s’en douter!...

--C’est vrai, c’est bien lui! On a assez vu son portrait dans les

journaux...

--Dire qu’on ne l’a pas reconnu avec sa bonne gueule. Il n’y a cependant

que lui pour envoyer ces boniments-là...

Mais un ouvrier lança d’une voix sarcastique:

--Oui, c’est le curé qui pose au révolutionnaire pour nous reprendre ou

pour mieux nous avoir, les amis. Chiqué! On la connaît... Rien à faire

avec nous! Votre Christ, votre Église, votre religion, vous-même, tout

ça, nous le fourrons dans le même sac à malices: le peuple ne veut plus

marcher... Il a été refait et, maintenant, il se rebiffe. Vous l’avez

eu, vous ne l’aurez plus.

--Il a raison! firent des hommes blancs.

--Non, répliqua l’abbé Pellegrin avec force, il se gourre, le frère, et

comment! Il croit qu’on envoie comme ça le bon Dieu à la gare? Ce serait

trop commode... Et puis, vous ne pouvez vous passer de lui. Seulement,

voilà, vous ne le connaissez pas, vous ne savez pas qu’il est votre

meilleur ami, et que si son évangile était suivi dans son esprit comme

dans sa lettre, il n’y aurait pas de guerres, pas de révolutions: pas la

peine, puisque nous serions tous frères! Je suis venu à Paris pour vous

réconcilier avec lui: il n’est pas possible que le peuple soit plus

longtemps l’ennemi de Celui qui n’a aimé que les malheureux et les

simples et qui a donné sa peau pour faire régner ici-bas la paix entre

tous les hommes de bonne volonté.

--Amen! fit un loustic au milieu des rires.

Il y eut aussi des protestations. Mais les contradicteurs, les

récalcitrants eux-mêmes le trouvaient sympathique, ce curé bon enfant

chez qui tout était peuple et qui, les coudes sur la table de marbre, en

face d’un café dans lequel il avait versé un petit verre de marc, tenait

tête à tout le monde avec une éloquence à la fois émouvante et cocasse.

L’abbé Pellegrin sentit ce contact: certes, il y avait de la résistance,

mais enfin, il devinait autour de lui comme une amitié chaude qui

naissait. Et il en tira une grande espérance, une grande promesse...

Les hommes blancs se levaient: l’heure était venue de reprendre le

travail. Ils sortirent et plusieurs, en passant, serrèrent la main à

l’abbé Pellegrin.

--Ah! dit l’un d’eux, avec vous, on pourrait peut-être s’entendre...

--On s’entendra, camarade!

--Vous reviendrez ici?

--Non, bien qu’on y bouffe pas mal du tout et que le vin se laisse

glisser... Mais j’ai beaucoup de gens à voir, un peu partout. Il va même

falloir que je me grouille. J’apporte quelque chose qui est attendu avec

impatience par un tas de pauvres bougres.

--Quoi donc?

--La bonne nouvelle.

--Quelle bonne nouvelle?

--T’occupe pas... Tu ne tarderas pas à la connaître: on en parlera!

Le curé de Sableuse régla son addition, malgré la résistance de ses

voisins et, ayant allumé sa pipe, sortit... Il remonta, à tout hasard,

le boulevard Montparnasse: l’air vif, fouettant son visage quelque peu

congestionné, lui faisait du bien.

Comme il passait au pied d’un échafaudage, un vieillard vêtu de haillons

tendit devant lui une latte de bois en disant:

--Au large!...

Surpris, l’ecclésiastique questionna:

--Je n’ai pas le droit de passer?

--Si vous y tenez... Mais vous risquez de recevoir un moellon sur la

tête. Passez plutôt sur la chaussée.

--Mais vous, vous êtes donc verni? Le moellon peut aussi bien vous

dégringoler dessus que sur bibi...

--Oh! moi, je suis là pour me faire tuer à l’occasion, moyennant quatre

francs par jour. Et encore, faut pas se plaindre: la place est

recherchée...

Le bonhomme s’était approché de l’abbé Pellegrin, pour mieux le

dévisager. Puis:

--Mais je vous reconnais... Vous sortez du «Rendez-vous des bons

compagnons». J’y étais, dans un coin, en train de manger un

«ordinaire»... Je m’offre ça les jours de paie, car pour moi,

l’ordinaire, c’est du luxe. J’ai entendu ce que vous avez dit aux

ouvriers. Ah! tenez, vous m’avez l’air d’un brave homme, bien que vous

fassiez un drôle de métier. Eh bien, permettez-moi de vous donner mon

avis: il n’y a rien à faire avec ces gens-là.

--Quelles gens?

--Les ouvriers d’aujourd’hui... Moi, je suis un ouvrier d’autrefois et,

tel que vous me voyez, j’ai été un des compagnons du tour de France.

Nous autres, les anciens, nous avions la fierté de notre travail: les

jeunes, eux, ça les dégoûte de travailler, de porter une blouse, de se

servir d’un outil... Ils ont la haine des bourgeois et cependant ils ont

tous des goûts, des âmes de bourgeois. Vous croyez les intéresser avec

vos histoires? Pour eux, rien ne compte que ce qui se touche, que ce qui

se mange, que ce qui se met dans la poche ou dans le gosier...

Autrefois, les compagnons s’emballaient pour des idées: c’est ainsi

qu’ils ont fait la Commune... J’en étais! En ce temps-là, je ne tenais

pas à la main un bout de bois mais un flingot: nous luttions pour un

principe, quelque chose qui était au-dessus de nous et qui nous faisait

battre le cœur. Maintenant, il y en a encore qui veulent marcher, mais

c’est pour turbiner moins, pour rigoler plus, pour pouvoir s’offrir la

poule qui passe et qui est trop chère pour eux. Et c’est à ces gens-là

que vous vous adressez, vous qui ne leur promettez rien de tout ça? Ils

ne vous comprennent pas... Ils n’écoutent que ceux qui leur disent: «A

votre tour de rigoler... Faisons la révolution et après on fera la

noce!» Proposez-leur ça, le curé, si vous l’osez, alors peut-être

pourrez-vous vous faire écouter et vous faire suivre. Sinon, pas la

peine, c’est comme, sauf votre respect, si vous pissiez dans un

bénitier. Ah! c’est que je les connais, moi, un peu mieux que vous, et

je sais ce qu’ils valent!

L’abbé répondit après avoir rallumé sa pipe:

--Eh bien, grand-père, moi, je suis certain qu’ils valent mieux que vous

ne pensez. Et je parie qu’ils m’écouteront, bien que je ne sois pas venu

chez eux pour leur parler bombe et ribouldingue. Ce sont de bons types

et on trouve facilement le chemin de leur cœur. Le populo, il n’y a que

lui pour comprendre, aujourd’hui comme il y a deux mille ans, la parole

de Dieu. Allons, ne vous en faites pas pour lui, ni pour moi. J’ai bon

espoir: le champ n’a pas été cultivé depuis longtemps, mais je vais m’y

coller et comme la saison s’annonce bien, j’ai dans l’idée que la

moisson sera belle. Au revoir, l’ancien!

Et le curé de Sableuse s’éloigna tandis que le vieux communard, le

suivant des yeux, haussait les épaules avec un sourire désabusé.

Le nouvel évangéliste arriva dans les parages de la place Saint-Sulpice.

Il se souvint de son séjour à l’hôtel du grand Fénelon[2], mais,

secouant la tête, il songea: «Mieux vaut ne pas m’y risquer... Je ne

suis pas en permission régulière et Mlle Badinois m’en ferait une tête!

Mes confrères me regarderaient aussi d’un sale œil... Pensez donc, cet

abbé Pellegrin dont on a tant parlé, ce mauvais esprit, ce phénomène, ce

dingo, ce n’est pas un type à fréquenter. Il n’en faut pas dans la

maison. Ah! c’est ça qui va être le plus dur à avaler, la réprobation,

le mépris, la haine peut-être de ceux qui croient que je suis un

déserteur passé à l’ennemi. Ce que je vais prendre, mes frères!» Et

l’abbé Pellegrin, ouvrant son parapluie sous l’averse, sentit renaître

en lui cette impression douloureuse où il y avait de l’angoisse et du

découragement. Mais il la rejeta, d’un effort violent, et s’approchant

d’un sergent de ville, il lui demanda son chemin pour aller rue de

Belleville, aux bureaux de l’_Humanitaire_.

[2] Voir _Mon Curé chez les Riches_ (même éditeur).

--Vous n’y êtes pas, répondit l’agent... C’est loin d’ici.

--L’étape la plus longue et la plus dure est faite. Maintenant, ce n’est

plus rien.

--Vous connaissez Paris, monsieur l’abbé?

--Non...

--Vous voulez aller à Belleville à pied?

--J’aime autant me dérouiller les guibolles. Et puis, c’est plus dans

mon genre. Je ne suis pas de ceux qui prennent une voiture pour aller au

peuple.

--Il y a des autobus, le métro...

--A pattes, vous dis-je. Je n’ai pas la prétention de me comparer aux

prophètes et aux apôtres, mais j’ai peut-être le devoir de les imiter de

mon mieux: c’est en marchant qu’ils ont répandu la vérité, comme le

semeur répand le grain.

L’agent, éberlué, indiqua d’un geste vague la rue Bonaparte en disant:

--Alors, descendez là, traversez la Seine et continuez dans la même

direction... En demandant de temps en temps, vous finirez bien par

arriver.

Et il ajouta, narquois:

--Tous les chemins conduisent à Rome...

Le bon curé se mit en route. Pendant plus d’une heure, il marcha au

milieu de la cohue des gens qui se bousculaient, qui jouaient des

coudes. Il lui parut tout d’abord que nombre de visages avaient une

expression dure, hostile... «Ces Parisiens, se dit-il, semblent avoir le

feu au derrière: ils n’ont vraiment pas l’air de s’en remettre à la

Providence pour arranger leurs petites histoires... Que ces types-là ont

l’air désagréable!» L’abbé Pellegrin avait besoin de sympathie, de

cordialité et ce Paris américanisé, où la lutte pour la vie prenait un

caractère si fiévreux, ce Paris prosaïque et brutal lui déplut, lui fit

même un peu peur. «Jamais, songea-t-il, je n’arriverai à faire écouter

la bonne parole par des gens aussi pressés. Et puis, il y a trop de

boucan. Allez donc parler de bonté et de fraternité au milieu des

tramways, des autobus et des camions! Notre sainte religion devait

naître dans des pays où la vie est plus calme et plus facile: si c’était

à refaire et s’il venait à Paris pour nous sauver--ce ne serait

peut-être pas du luxe--je me demande comment Notre-Seigneur s’y

prendrait pour se faire entendre dans les carrefours.» Mais après avoir

traversé les quartiers où les affaires et les plaisirs avaient le même

caractère rude et maussade, le prêtre arriva--non sans avoir demandé

plusieurs fois sa route--dans ces faubourgs où la bonne humeur populaire

l’emporte encore sur la neurasthénie agressive du _business_ moderne...

Aussitôt, l’âme simple de l’abbé Pellegrin s’y trouva plus à l’aise. En

gravissant la longue rue de Belleville, il redevint optimiste: «Chez ces

bonnes gens, pensait-il, j’ai tout de suite l’impression que ça ira,

qu’on m’écoutera tout au moins. Le populo est gai, il est nature et il a

du cœur... Avec lui, on peut s’expliquer: n’est-ce pas au cœur que le

Christ s’est toujours adressé? Le cœur est à Dieu, c’est couru, mais la

cervelle est au diable.»

L’abbé s’attendrissait ainsi au spectacle du faubourg cordial et joyeux,

quand un homme en casquette, ceinturé de rouge, et qui, un mégot collé à

la lèvre, se dandinait sur le trottoir, s’arrêta brusquement devant lui

en grasseyant:

--Quequ’ tu viens foutre chez nous, sale ratichon? Va-t’en chez les

bourgeois, les amis!

En même temps, du revers de la main, il frappa le prêtre au visage.

--Non, mais des fois! répliqua l’ancien poilu qui, bondissant sur

l’apache, le saisit à bras le corps, le renversa dans le ruisseau et, le

maintenant sur le sol, se mit en devoir de lui aplatir le nez à grands

coups de poing...

Aussitôt, des badauds, vivement intéressés par ce spectacle sportif,

s’amassèrent et firent cercle... Des exclamations fusèrent.

--Qu’est-ce qu’il prend, le frère mironton!

--Le curé est costaud... Garde voir s’il en met!

--Vas-y... Sonne-le!

--C’est l’autre qui a commencé. Je l’ai vu... Il s’est posé devant le

curé et il l’a attaqué. Mais il est tombé sur le bec...

Et une femme en cheveux qui s’était placée au premier rang, s’exclama:

--Ça fait plaisir de voir corriger une de ces gouapes de temps en

temps... Y en a-t-il dans le quartier!

Pellegrin se redressa, laissant son insulteur sur le carreau. C’est

alors qu’un jeune homme élégamment vêtu, au fin profil oriental, aux

yeux de gazelle, s’avança et dit d’une voix douce:

--Oh! monsieur l’abbé, vous avez fait cela, vous, qui prétendez obéir

aux préceptes de Jésus?

--Bien sûr, j’ai fait cela et je suis prêt à repiquer au truc. Ce

salopiau s’est permis de m’allonger une tarte, à moi qui ne lui

demandais pas l’heure qu’il est!

Le jeune homme, qui paraissait navré, reprit:

--Jésus a cependant dit, monsieur l’abbé: «Si quelqu’un te frappe sur la

joue droite, tends-lui la joue gauche.»

Mais le curé de Sableuse répliqua, avec un gros rire auquel les badauds

firent écho:

--Permettez, il y a de l’erreur, c’est sur la joue gauche que j’ai reçu

la baffe de ce zigotto... Et Notre-Seigneur n’a pas dit que, dans ce

cas-là, il fallait présenter la joue droite!

Le boxeur en soutane, qui avait évidemment conquis les spectateurs de

cette scène, ajouta, bonhomme:

--Du reste, je pardonne à ceux qui m’ont offensé. La preuve c’est que je

ne lui en veux plus du tout à ce pauvre amoché. A propos, qu’est-il

devenu? Tiens, il s’est barré. C’est dommage, car je lui aurais dit:

«Quand on a les poings en mou de veau et les biceps en pâté de foie, on

n’attaque pas les gens, on se tient peinard!» Mais ce n’est pas tout

ça... Je cherche l’_Humanitaire_: est-ce encore loin d’ici?

--Vous allez à l’_Humanitaire_? se récria, surpris, le jeune homme aux

yeux fendus en amande. Mais je m’y rends moi-même... C’est tout en haut

de la rue de Belleville. Voulez-vous me permettre de vous y emmener?...

Ma voiture est là.

Il désigna une limousine très longue et très basse qui stationnait le

long du trottoir d’en face. L’abbé était las d’avoir tant marché, il

oublia que les apôtres et les prophètes vont à pied, il voulait

d’ailleurs s’éloigner d’une foule qui s’était encore accrue et qui

menaçait de l’escorter: il monta donc dans la luxueuse automobile. Et

cela lui fit perdre--d’un seul coup--sa popularité.

--Naturellement, dit un ouvrier en cotte bleue, le curé et le richard

s’en vont ensemble. Toujours la même chose, quoi!

Et une huée s’éleva que le prêtre et son compagnon entendirent.

--Je crois bien qu’ils nous engueulent! fit le premier...

--Ils ne savent pas, répondit l’autre, qui je suis ni qui vous êtes...

Je me présente: Raymond Maxy, membre du Comité directeur du parti de la

Révolution humanitaire. Et vous, vous êtes l’abbé Pellegrin!

--Soi-même, répondit simplement l’ancien brancardier. Vous m’avez donc

repéré?

--Ce qui m’étonne, c’est de ne l’avoir pas fait plus tôt... Les journaux

ont publié assez souvent votre portrait! Et puis, je savais que vous

deviez venir à l’_Humanitaire_.

--Oui, mais moi, je ne savais pas que j’y serais conduit dans une si

belle voiture, par un jeune révolutionnaire qui m’a l’air d’être aux as

et de ne pas aimer la manière forte.

--Je crois à la révolution par la douceur, par la bonté, par l’amour...

Cependant, le moment venu, je ne désapprouverai pas une violence

nécessaire, à la condition qu’elle soit scientifiquement organisée. Mais

nous reparlerons de cela, monsieur l’abbé. Nous sommes arrivés.

Un instant après, guidé par Raymond Maxy, le curé de Sableuse pénétrait

dans la boutique couleur sang de bœuf où fonctionnait l’état-major du

parti de la révolution humanitaire. Dans la demi-obscurité, il aperçut

des visages tourmentés, des silhouettes bizarres. Mais il n’avait pas le

temps d’observer, de réfléchir. Déjà, il se sentait encerclé, embarqué:

une force irrésistible l’entraînait...

Et soudain, une porte s’ouvrit, livrant passage à Jeanne Réveil qui,

apercevant le prêtre, ne parut pas surprise le moins du monde. Elle lui

tendit sa main nerveuse et fine en disant:

--Cher ami, je vous attendais.

Mon curé chez les pauvres · 第 22 / 45 题