DANS LA NUIT

--J’ai à vous parler, monsieur le curé, dit Valérie avec une étrange et

cérémonieuse gravité.

--Allez-y... Vous allez encore me faire un sermon, comme si c’était

votre affaire! Car vous êtes comme les autres, ma pauvre Valérie, vous

me jugez sévèrement.

--Bien pis, monsieur le curé, je vous quitte.

L’abbé Pellegrin, tout ému, s’exclama:

--Vous me lâchez? Ce n’est pas possible. Vous ne ferez pas ça!

--Si, que je le ferai. J’en suis toute retournée, mais il n’y a plus à y

revenir. Je vous donne ma démission. Il se passe ici des choses... des

choses qui sont escandaleuses. D’abord, il y a cette femme, cette

Parisienne qui a un genre, un genre! Et vous la recevez, vous la laissez

tenir devant vous des discours... Ah! je me demande si c’est Dieu

possible!...

--Vous les avez donc écoutés?

--Non, mais le peu que j’ai entendu, par hasard, m’a suffi. Cette

femme-là est une créature, et moi, je ne veux plus lui ouvrir votre

porte: j’ai ma dignité.

--Non, mais, que croyez-vous donc, ma Valérie?

--Je crois ce que je crois et je ne suis pas seule de mon avis. Et il y

a le reste, le procès, le bruit fait autour de nous, tous ces

journalistes, tous ces va-nu-pieds dans la maison... Penser que moi

j’aurais pu être placée chez un chanoine! Enfin, il y a que vous êtes de

plus en plus mal noté à l’évêché. Des personnes renseignées m’ont tout

dit... Et les bonnes des curés des environs m’ont fait savoir qu’elles

ne me comprenaient pas de rester dans une place où je compromets

peut-être mon salut.

--Vous ne parlez pas sérieusement, Valérie.

--Si, monsieur le curé... Je ne pense pas que mon âme soit en péril chez

vous, mais je suis inquiète. Je préfère m’en aller... Ah! ça me fait

beaucoup de peine, parce que vous êtes un brave homme, bien sûr, et même

trop bon. Un peu original, c’est vrai...

--Dingo, quoi! Monseigneur l’a déjà dit.

--Seulement, moi, je suis pour la vie tranquille. Sans ça, je ne me

serais pas mise bonne de curé, je me serais mariée! Ce ne sont pas les

propositions qui m’ont manqué. Et voilà, je pars... Vrai, j’en ai des

larmes aux yeux!

Valérie se tamponna les paupières avec son mouchoir, puis se moucha

bruyamment.

L’abbé Pellegrin, lui, était redevenu impassible. Et c’est d’une voix

presque dure qu’il répondit:

--Vous me reniez... C’est tout naturel. Il y en aura d’autres qui feront

comme vous, je m’y attends, je m’y résigne. Il faut que cela soit ainsi.

Quand partez-vous?

--Dès que vous me le permettrez, monsieur le curé.

--Alors, partez tout de suite.

Valérie refoula un dernier sanglot et, vexée, se récria:

--Tout de suite? Voilà tout ce que vous trouvez à me répondre? Oh! moi

qui hésitais à m’en aller... Mais je sais pourquoi vous ne tenez pas à

me garder plus longtemps.

Valérie était maintenant rouge de colère et elle haussait le ton.

--Pourquoi? demanda le prêtre avec douceur.

--Parce qu’elle vous l’a dit, l’autre, la créature, la Parisienne tondue

comme un caniche, qu’elle serait votre servante. C’est du propre!

Et Valérie, qui croyait bien avoir foudroyé l’abbé Pellegrin, se retira

fièrement.

D’autres abandons devaient affecter le pauvre homme: ses paroissiens de

Sableuse, qui l’adoraient autrefois, lui faisaient grise mine et

certains se montraient résolument hostiles... Au déjeuner traditionnel

des curés du canton, il avait été reçu avec froideur; le doyen l’avait

même traité assez durement, lui reprochant de rechercher une popularité

de mauvais aloi et de jouer le rôle d’un Lamennais de village. Le

docteur Profilex, vieux républicain anticlérical mais, au fond, très

bourgeois, le désapprouvait nettement aussi.

--Vous finirez, lui disait-il, par mettre le feu à la Société: ce ne

sera pas avec une torche, mais avec un cierge. Et le résultat sera le

même!

Ainsi, l’abbé Pellegrin, dont la popularité grandissait toujours au

loin, était, à Sableuse, de plus en plus délaissé, méconnu, suspecté:

«On me traite de visionnaire, disait-il, avec amertume... Et nul n’est

prophète en son patelin, je m’en aperçois!»

Un soir, le prêtre, accablé par le poids de la solitude, s’attarda plus

longuement qu’à l’ordinaire dans son fauteuil préféré. Tout en fumant sa

vieille pipe qui, elle au moins, lui était restée fidèle, il rêvait...

Et des images, d’abord vagues, puis plus précises et bientôt comme

vivantes, surgissaient dans son souvenir. Son enfance sauvage et

mystique, ses années de séminaire, ses débuts dans le sacerdoce, tout ce

passé déjà lointain se déroula devant lui, avec ses décors précis, ses

personnages brusquement jaillis de l’ombre. Puis ce fut la guerre, avec

ses scènes grandioses, affreuses, cocasses parfois: légions en marche

sous la lueur des aubes menaçantes, ruées éperdues au milieu des

éclatements d’obus, bruyantes rigolades dans les cantonnements remplis

de pauvres bougres heureux de vivre encore, lentes agonies de blessés

étendus, entre les lignes, dans la broussaille de fer, visages

familiers, plaisanteries mille fois répétées de camarades disparus, tout

cela revenait, ressuscitait dans la mémoire de l’ancien soldat. Mais

bientôt, le rêve de l’abbé Pellegrin s’élargit encore... Maintenant,

c’étaient des foules qui, sous un ciel bas troué de cheminées d’usines,

erraient à la recherche d’une lumière depuis si longtemps annoncée: de

ce troupeau humain montaient des plaintes, des appels, des chants aussi,

des chants de révolte et de haine... Et le prêtre, ému par cette vision,

parlait à mi-voix dans le grand silence de la nuit:

--Ce qu’il y en a, de la misère, de la souffrance, dans le monde!

Partout l’injustice, la dureté de cœur, l’oubli des paroles divines.

«Aimez-vous les uns les autres», a dit le Christ. Tu parles! Les enfants

de Dieu, quelle famille! Ça n’a pas changé depuis Caïn et Abel... Alors,

c’est donc la faillite? Non, pas possible... On s’y est mal pris, on a

loupé la commande. Tout au moins, on a gâché ce qui avait été si bien

commencé: il est vrai que Dieu s’en était occupé lui-même. Depuis, ah!

depuis, il y a eu pas mal de gaffes commises... C’était si facile,

cependant, de continuer dans le même esprit, l’esprit de l’Évangile,

quoi! N’est-ce pas la doctrine fraternelle, égalitaire, rude aux riches

et aux puissants, douce aux pauvres, aux humbles, aux simples qui s’est

répandue, pendant les premiers siècles, à travers le monde? Tous les

peuples en voulaient: quelques paroles semées dans le sol arrosé par le

sang des martyrs, et ça germait, ça levait, ça fleurissait...

Aujourd’hui, c’est midi sonné: les peuples ne croient plus à la bonne

nouvelle et ce sont les pauvres, ces pauvres tant aimés par le Christ,

qui, les premiers, plaquent la religion à laquelle se raccrochent par

intérêt les pharisiens, les publicains et les mufles! On n’a pas idée de

ça... Jésus lâché par les ouvriers et bientôt sans doute par les

paysans! C’est bien la peine d’être le fils d’un charpentier et d’être

né dans une étable!»

L’abbé Pellegrin leva les yeux vers le crucifix suspendu au-dessus de la

cheminée où flambaient encore quelques sarments. Enveloppé d’ombre, le

divin supplicié penchait sa tête dolente, couronnée d’épines, et à la

lueur palpitante de la flamme, sa poitrine percée par le fer du

prétorien semblait haleter dans les affres dernières.

--Mon Dieu, murmura le prêtre en s’agenouillant, vous êtes toujours

cloué sur la croix... C’est donc qu’il faut que vous continuiez à

souffrir pour nous, que nous ne sommes pas encore sauvés. Ah! bien sûr,

vous en mettez tant que vous pouvez pour nous tirer d’affaire... Mais

nous, pendant ce temps-là, qu’est-ce que nous fabriquons? Autant dire

peau de balle. Il y a un tas de chrétiens qui ne s’en font pas une

miette. C’est même tordant de penser à tous ces messieurs et dames qui

posent leurs genoux délicats sur un coussin bien douillet pour raconter

leurs petits chichis personnels à un Dieu plutôt mal installé sur ses

deux madriers! Moi-même, c’est vrai, je me la coule douce ici, bien que,

depuis le départ de Valérie, ce ne soit plus la vie pépère comme

autrefois! En vous contemplant, Seigneur, je me dis que, puisque je me

suis consacré à votre service, je dois combattre, souffrir et mourir

comme vous pour répandre la parole de vérité, de bonté, de justice... Je

suis comme qui dirait votre ordonnance. Et dame, je dois passer partout

où vous êtes passé vous-même... N’est-ce pas que je dois aller, moi

aussi, porter la bonne nouvelle à ceux qui l’attendent?

Les flammes s’étaient éteintes et, dans l’ombre que ne pouvaient

dissiper les tisons rougeoyants, le Christ s’était comme effacé...

--Ça ne fait rien, reprit l’abbé Pellegrin. Les saints avaient des

facilités pour se renseigner sur la vraie consigne... Le bon Dieu se

dérangeait pour eux en ce temps-là ou, du moins, il leur envoyait un

ange en belle liquette blanche qui leur disait: «Tu es chargé de remplir

telle mission, vas-y et ne t’en fais pas pour le reste.» Les

apparitions, les extases, c’était bien commode... Aujourd’hui, plus

personne. Faut se débrouiller tout seul. Mais j’ai peut-être un certain

culot, moi, simple trouffion, de réclamer pour moi un ordre exprès du G.

Q. G.»

Le curé de Sableuse soupira profondément... Par la fenêtre entr’ouverte,

l’haleine parfumée de cette nuit d’été pénétrait dans la pièce obscure:

il y avait dans l’air comme une douceur enveloppante et voluptueuse.

L’abbé ferma les yeux... Dormait-il vraiment? Était-il plongé dans cette

étrange torpeur où le corps s’immobilise mais où la pensée s’évade et,

libre au pays des rêves, crée des mirages si précis qu’ils semblent des

réalités? Sans doute, car soudain il vit devant lui Jeanne Réveil...

Elle était accoudée sur la table et elle avançait, dans le halo de la

lampe fumeuse, son visage étrange, saisissant, impérieux. Immobile et

silencieuse, elle dardait son regard aigu sur le prêtre et elle

souriait, mystérieusement.

--Vous ici? A cette heure? J’espère qu’on ne vous à pas vue entrer...

D’autant plus que Valérie n’est plus là. Une femme au presbytère, en

pleine nuit, alors que M. le curé est tout seul! C’est ça qui en ferait

des histoires à l’évêché!...

Jeanne Réveil restait muette, sans un geste.

--Vous m’aviez dit que vous ne reviendriez plus, que vous m’attendriez à

Paris. Ah! décidément, vous voulez que je rapplique là-bas et vous allez

encore me parler de mon devoir. Mon devoir? Pendant la guerre, je

n’avais pas besoin de me creuser le ciboulot pour savoir où il était. En

face et tout droit! Maintenant, c’est plus difficile... Oui, je sais, il

faut encore aller de l’avant pour faire le brancardier au milieu de la

bataille, pour aller au secours des pauvres types qui appellent au

secours et qui ont soif de justice. Je me souviens de tout ce que vous

m’avez dit... Votre voix, je l’entends toujours. Mais, j’hésite et même,

je l’avoue, j’ai les foies maintenant qu’il s’agit de sortir de mon

abri. C’est qu’il faut y aller tout seul... Et depuis tant d’années

déjà, je ne suis plus libre; j’en ai des fils à la patte, à la volonté,

à la conscience. Et c’est dur à couper... Mon devoir? N’est-il pas

plutôt ici, dans ma paroisse, à l’ombre de mon vieux clocher? J’ai trop

fait parler de moi, sans le vouloir... Et c’est comme si j’avais trop bu

de mon vin blanc: je n’y vois plus bien clair, je m’emballe, je crois

que c’est arrivé ou que ça arrivera. Mon Dieu, que votre règne arrive!

Mais, pour cela, je dois peut-être cultiver tout simplement mon petit

jardin de curé de campagne: quelques âmes y fleuriront et ainsi je ferai

du bon travail, celui qui est le mien et que je n’ai pas le droit de

délaisser. Monseigneur m’a dit qu’il y avait de l’orgueil en moi. C’est

vrai, il y a de l’orgueil à vouloir faire plus que son petit truc de

tous les jours. Faudrait se méfier...

Jeanne Réveil, immobile, souriait, et son regard, qui ne quittait pas le

visage du prêtre, était plus dominateur que jamais. Mais il s’y mêlait

aussi une douceur caressante...

--Et puis, quand le bon Dieu envoie un de ses aviateurs célestes à celui

qu’il a désigné pour faire un grand coup, son agent de liaison n’est pas

fait comme vous, ma petite dame. Il n’a pas vos yeux, votre voix, votre

sexe... Ah! pour composer un tableau de sainteté, nous sommes un peu là

tous les deux. Et justement, c’est ça qui m’inquiète... Car je ne suis

pas bien sûr que, dans toutes les idées qui me travaillent et où je

m’embrouille, il n’y ait pas quelque chose que je n’ose regarder en

face. Quelque chose ou quelqu’un. C’est de votre faute. Il ne fallait

pas venir ici surtout, il ne fallait pas revenir. Valérie avait

peut-être raison... Oui, et moi, je ne devrais pas vous recevoir. Je

sais bien que c’est pour parler des malheureux, mais vous n’avez pas

tout à fait le genre d’une petite sœur des pauvres! Enfin, quoi, je suis

curé et, je peux le dire, un curé qui a toujours résisté à la

tentation... Il est vrai que le pauvre type n’a jamais eu à lutter comme

saint Antoine. Satan ne lui a jamais envoyé, jusqu’à présent, que de ces

diablesses devant lesquelles on se dit que la chasteté est encore ce

qu’il y a de facile comme vertu. Mais il faut prendre garde aux embûches

de la chair... Vous souriez, et vous vous moquez de moi? Je comprends,

il ne s’agit pas de ça. Et même, j’en ai de ces idées! Mais ce n’est

plus de l’orgueil: plutôt de la vanité. Ah! que voulez-vous, j’ai mille

choses qui vont et qui viennent dans mon imagination... N’importe, il

vaut mieux que vous partiez. Laissez-moi, tenez, par bonté, par charité!

Jeanne Réveil restait toujours silencieuse, énigmatique, tyrannique.

--Le jour se lève... Et ma première messe est à six heures: je dois

monter à l’autel avec une âme pure. Barrez-vous, quoi! Vous ne voyez pas

que votre présence me trouble?... Avec ça que vous avez une façon de me

regarder. Arrière, femme!...

Jeanne Réveil ne recula pas. Au contraire, son visage ardent se

rapprocha plus encore de celui du prêtre qui, se levant brusquement,

voulut la repousser d’un geste quasi-brutal. Mais les mains tendues de

l’abbé Pellegrin ne rencontrèrent, de l’autre côté de la table, qu’une

chaise vide qui se renversa bruyamment.

--Pas possible, fit-il en se frottant les yeux, j’ai dû m’endormir et

rêver... Personne n’est entré ici. Je suis seul, absolument seul.

Une lumière blafarde s’insinuait dans la pièce où les choses prenaient

un aspect irréel... L’abbé Pellegrin murmura:

--Le feu, la lampe et ma pipe, tout est éteint... Ah! j’ai un de ces

cafards!

Il se sentait comme submergé par un découragement qui l’assaillait de

ses vagues noires. «J’étais si tranquille, si heureux, songeait-il en

contemplant par la fenêtre son jardin où traînaient, comme des écharpes

transparentes, les vapeurs de l’aube. Et je sens que, maintenant, c’en

est fait de mon repos... Car j’ai gâché la précieuse certitude que

j’avais de remplir tout mon devoir de serviteur de Dieu. Une voix

intérieure me dit qu’il faut faire plus, mieux et en vitesse.»

Au loin, lentement, l’Angelus tinta... Le curé de Sableuse se mit à

genoux et pria. Mais, cette fois, la prière ne put rafraîchir son âme

tourmentée et fiévreuse.

«Non mais, se dit-il avec angoisse, voilà la Sainte Vierge qui me lâche,

elle aussi! Jusqu’à présent, elle m’avait à la bonne et je n’avais qu’à

lui dire deux mots pour me sentir l’âme plus légère et le cœur moins

gros. Pas d’erreur, elle m’en veut, elle me fait la tête. Faut

reconnaître qu’il y a de quoi... Ah! cette nuit, vrai, j’ai eu des idées

qui n’étaient pas faites pour lui plaire. Et ce rêve? Car enfin j’ai

rêvé à une femme... Pas la peine de tricher, quand je me suis réveillé,

j’ai regretté de ne pas la trouver là, devant moi, après avoir voulu

cependant la jeter dehors. Et ces idées-là, c’est un péché... Pellegrin,

tu n’as plus ton âme nette, bien astiquée, en tenue de sortie. Alors et

ta messe de six heures? Tu n’auras sans doute pas le culot de te

présenter à Dieu pour le servir avec une âme dans cet état-là? Tu te

demandes ce que tu dois faire... Pourquoi chercher plus longtemps? Tu

n’es déjà plus le curé de Sableuse, tu es un autre prêtre, un autre

homme et tu commences une autre vie. Inutile de résister. Il faut, tu

entends, il faut que tu changes de secteur... Tu n’as plus rien à faire

ici, tandis que, là-bas, on t’attend. Non, non, ne raisonne pas... A

quoi bon? Laisse tout tomber, vieux, et mets-toi en route sans même

regarder en arrière.

L’abbé Pellegrin se versa un verre de vin blanc et, l’ayant bu d’un

trait, se sentit tout ragaillardi.

«Ce n’est pas tout ça, monologua-t-il encore, puisque je mets les

bâtons, il faut que je prévienne Monseigneur... Je ne veux pas avoir

l’air de déserter. J’irai ce matin même à l’archevêché!»

Ce n’est pas sans peine qu’il parvint à se faire recevoir par le prélat.

--Monseigneur, prononça-t-il avec une assurance qui l’étonna lui-même,

je viens vous demander de me remplacer à Sableuse.

--J’y pense, mon ami. Mais avant de vous donner un successeur, je veux

régler votre situation. Et, je vous l’avoue, la question m’embarrasse

fort. Vous êtes, de tous mes prêtres, le plus difficile à caser.

--Ça va s’arranger très bien... Je les mets. Je veux dire, Monseigneur,

que je pars.

--Vous partez? Que voulez-vous dire?

--Je quitte le diocèse. Je vais à Paris.

Mgr Sibuë ajusta ses lunettes d’acier sur son nez mince et fixa l’abbé

Pellegrin d’un air d’abord stupéfait, puis sévère.

--Vous allez à Paris? Par exemple! Encore quelque folie, sans doute?...

Décidément, vous abusez, monsieur le curé!

--Monseigneur, il faut me pardonner, mais c’est ainsi: je vais à Paris

où il paraît que je ferai du bon travail. La parole de Notre-Seigneur

est oubliée ou ignorée, l’Évangile, qui contient le secret du bonheur

ici-bas comme celui de l’éternelle félicité là-haut, l’Évangile passe

pour une vieille balançoire et notre religion m’a tout l’air d’être dans

les choux! Alors, j’ai pensé que je devais aller là-bas pour expliquer

au populo que le Christ et lui sont faits pour s’entendre... En cela,

Monseigneur, il me semble que je servirai encore et même mieux que

jamais Dieu et son Église. C’est pourquoi je viens demander à votre

Grandeur de m’autoriser à partir et même, si elle le juge à propos, de

me balancer une bénédiction de première!

Mgr Sibuë avait écouté ce discours avec une moue méprisante... Il haussa

les épaules et répondit:

--Je ne vous autorise nullement à partir et même je vous le défends...

Vous n’irez pas à Paris, vous irez là où je vous enverrai, moi, votre

évêque.

--J’ai une mission à remplir, Monseigneur.

--Vous avez perdu la tête, mon pauvre ami. Je ne veux même pas discuter

les insanités que je viens d’entendre... Elles me feraient sourire, si

votre égarement ne me faisait redouter un redoublement du scandale que,

depuis trop longtemps, vous entretenez dans le diocèse.

--L’Église, Monseigneur, a été fondée par des gens qui faisaient

scandale. Elle périt de la timidité, du respect humain, de ceux qui ont

oublié qu’elle doit être militante pour être triomphante.

Inquiet, Mgr Sibuë pressa, d’un index osseux, le bouton de la sonnerie

électrique qui communiquait avec le bureau de l’abbé Lanthier. Quand

celui-ci apparut avec son visage neutre, son regard circonspect, le

prélat parut soulagé et s’exclama, sarcastique:

--Mon cher Lanthier, vous ne saviez donc pas que nous possédons parmi

nous un nouvel athlète de la foi, un apôtre qui va, d’un coup de sa

puissante épaule, faire s’écrouler le temple de Baal?

Le secrétaire de l’évêque glissa vers le curé de Sableuse un regard

torve et répondit en s’inclinant:

--Non, Monseigneur.

--Vous étiez bien mal renseigné, tout comme moi, d’ailleurs... Voici le

phénomène: c’est M. l’abbé Pellegrin.

--Oh! Monseigneur, est-ce possible? fit l’abbé Lanthier avec un sourire

complice.

--Oui, ce brave curé de Sableuse veut aller à Paris pour y combattre à

sa manière le dragon de l’incrédulité. Que dites-vous de ce

Saint-Michel?

--Je partage en tous points l’avis de votre Grandeur.

--N’est-ce pas, c’est comique?

--Très comique.

--M. Pellegrin estime que le clergé parisien, où abondent cependant les

hommes éminents, n’est pas à la hauteur de sa tâche. Il veut aller au

peuple et le réconcilier avec l’Église: il en fait son affaire. Vous

voyez cela, mon cher Lanthier? L’Église attendait ce nouveau docteur et

prophète pour triompher enfin de ses ennemis. Quelle gloire pour le

diocèse! Et gardons-nous de tout scepticisme, de toute inquiétude... Ne

craignons même pas le ridicule: M. le curé, qui ne doute pas de

lui-même, ne doute non plus de rien!

--La foi, déclara l’abbé Pellegrin, transporte les montagnes!

Le secrétaire du prélat lança d’une voix acidulée:

--Oui, mais transportera-t-elle la butte Montmartre?

Mgr Sibuë avait repris son masque sévère et c’est avec dureté qu’il

prononça:

--Nous avons connu des prêtres démocrates, esprits égarés par de puérils

sophismes et aussi par le goût de la plus méprisable popularité. Vous,

monsieur Pellegrin, c’est plus grave; vous êtes révolutionnaire. Car je

lis fort bien, mieux que vous sans doute, dans votre cervelle troublée

et tourmentée. Vous êtes devenu un adversaire de la Société:

interprétant à votre manière les préceptes de Notre-Seigneur--qui

ordonnait cependant de rendre à César ce qui est à César--vous prétendez

trouver dans nos saints évangiles la justification des pires théories,

cent fois condamnées par les conciles et les souverains pontifes.

Aberration, hérésie, crime contre l’esprit! Mais si je ne puis consentir

à discuter des idées aussi folles, je dois cependant avoir recours à

toute mon autorité d’évêque pour vous empêcher de les répandre en

abusant de votre caractère, voire de votre habit de prêtre catholique.

Je crois d’ailleurs que vous êtes la victime d’une sorte d’intrigue

habilement combinée par des gens qui veulent exploiter, je ne sais trop

dans quel but, votre popularité, qui est leur œuvre, et votre

orgueilleuse naïveté. Il me faut donc vous protéger contre eux autant

que contre vous-même. Et puisque vous faites fi de mes injonctions

paternelles, je n’hésite pas, quoique à regret, à recourir à la manière

forte. Monsieur l’abbé Pellegrin, je vous ordonne, vous entendez, je

vous ordonne de renoncer à vos projets et si vous ne me promettez pas,

sur-le-champ, de m’obéir en toutes choses et sans aucune restriction,

j’use contre vous sans pitié et sans délai, de toutes les rigueurs dont

je dispose: le scandale est, de tous les maux, le plus exécrable et pour

l’éviter ou le réduire, je suis prêt à tout!

* * * * *

L’abbé Pellegrin, qui avait baissé la tête sous l’orage, la releva

lentement et répondit en rejetant la tête en arrière:

--Moi aussi, Monseigneur, je suis prêt à tout.

--Oh! se récria l’abbé Lanthier... Vous défiez Sa Grandeur!

L’évêque observait en silence le curé de Sableuse dont le visage avait

pâli et dont les mains tremblaient. Enfin, il articula:

--Je vous le répète, le démon de l’orgueil est en vous... C’est le pire,

car l’orgueil, c’est Satan lui-même!

Et d’un geste, il indiqua la porte au prêtre révolté.

V

Mon curé chez les pauvres · 第 21 / 45 题