--Monsieur le curé! Monsieur le curé!
Valérie courait à travers le jardin, cherchant l’abbé Pellegrin qu’elle
trouva enfin devant un talus fleuri sur lequel des cailloux artistement
disposés inscrivaient ce nom: «Poilu»[1]. Le prêtre était assis sur un
antique banc de pierre et, la pipe aux lèvres, coiffé d’un vaste chapeau
de paille, il lisait son bréviaire en somnolant quelque peu.
[1] Voir _Mon Curé chez les Riches_.
--Monsieur le curé, dit la vieille bonne, il y a là un monsieur qui veut
absolument vous voir... C’est, paraît-il, pour une chose très importante
et très pressée.
En même temps, elle lui tendit une carte de visite ainsi libellée:
ACHILLE DE SAINT-PREUX
CRITIQUE D’ART
_Commandeur de l’Ordre royal d’Isabelle-la-Catholique_
Le curé de Sableuse ne parut pas impressionné du tout.
--Une chose très importante et très pressée? fit-il en souriant...
Serait-ce que ce type a envie de se confesser? Au moins, vous l’avez
fait entrer au salon, comme un pauvre?
--Bien sûr, monsieur le curé... Mais il a l’air très comme il faut, il
est très poli et il a son auto devant la porte.
--On y va.
L’abbé Pellegrin, suivi de Valérie, regagna le presbytère dont l’étroite
porte s’encadrait de lierre et de glycines. Il pénétra dans la pièce aux
volets clos qui était baptisée «salon» et qui n’avait, pour justifier ce
titre, que quelques sièges recouverts de tapisseries au crochet, une
petite bibliothèque de bois noir, de pieuses lithographies et un parquet
merveilleusement ciré. Dans un fauteuil était assis un personnage à
visage obscur sur lequel des lunettes d’écaille ouvraient des manières
de hublots lumineux... A l’entrée de l’abbé, l’inconnu se leva et
prononça avec un accent bizarre:
--Je vous demande pardon, monsieur le curé, de venir ainsi vous troubler
dans vos saintes occupations...
--Pas du tout, j’allais piquer un petit somme.
--Raison de plus pour m’excuser... Mais vous me pardonnerez quand vous
connaîtrez le but essentiellement charitable de ma visite.
--Je vous accorde mon absolution, répondit cordialement le prêtre. Ma
porte est toujours ouverte à ceux qui demandent... A plus forte raison,
à ceux qui donnent!
--Je suis venu dans une intention que vous apprécierez, car il s’agit de
vous aider à secourir vos pauvres...
--Alors, il y a du bon!
Le curé appela Valérie et lui dit:
--Apportez une bouteille de vin blanc... Celui des jours de fête. Et
ouvrez les volets. On aime à voir la tête d’un brave homme!
La lumière soudaine révéla le visage maigre et dur de M. Achille de
Saint-Preux, critique d’art. Sur ses lèvres minces s’allongeait un
sourire attentif et persévérant de diplomate désireux de mener à bien
une mission délicate.
M. de Saint-Preux commença par célébrer les mérites du petit vin blanc
que lui avait servi, non sans quelque solennité, le curé de Sableuse.
--Vous êtes connaisseur! fit celui-ci, flatté.
--Un peu... Connaisseur, je le suis surtout en matière d’art.
--Vous êtes critique?
--Critique, oui... C’est-à-dire que je voyage beaucoup pour me
documenter sur les belles choses qui abondent en France. Mes moyens me
permettent de me livrer entièrement et d’une façon tout à fait
désintéressée à ces passionnantes études artistiques qui sont le but de
ma vie.
--Vous aimez les peintures, les sculptures?... Je comprends ça. Mais,
vous savez, moi, ce que je trouve le plus intéressant, le plus
passionnant, comme vous dites, c’est ce qui vit. L’art, ce n’est qu’un
chiqué, une blague... Et ils me font rigoler, les types qui prétendent
être plus adroits que le bon Dieu!
--Oh! monsieur le curé!... fit M. de Saint-Preux d’un air à la fois
déférent et scandalisé. Puis:
--Mes voyages, que je fais en auto, sont très fatigants. Et j’avoue que
si je n’étais pas soutenu par l’amour de l’art, parfois, je serais tenté
de renoncer à cette noble mais rude mission.
--Encore un coup de vin blanc... pour vous remettre?
--Avec plaisir, monsieur le curé.
Après un silence, le commandeur de l’ordre royal
d’Isabelle-la-Catholique reprit:
--Je viens de visiter votre église... Elle n’est pas sans intérêt au
point de vue archéologique et même artistique.
--Bah! Il y en a vingt dans le diocèse qui sont plus pépères... Je veux
dire plus dignes de votre attention.
--Permettez...
--C’est vrai que nous avons un chemin de croix qui est à la hauteur.
Justement, je viens de lui donner un coup de vernis avec l’aide du
bedeau. M. le comte de Sableuse, notre ancien châtelain, l’a fait faire,
il y a vingt ans, à Paris. C’est presque de l’ancien déjà! Et le saint
Joseph? Vous avez vu notre saint Joseph, monsieur le critique d’art? Il
vient de Paris aussi, de la maison Bouasse-Lebel, place Saint-Sulpice.
C’est un don de Mme Cousinet, la femme du député, notre nouveau
châtelain. Mme Cousinet, c’est Lisette de Lizac. Vous en avez bien
entendu parler à Paris... Ah! un numéro pas ordinaire! Et même un vieux
tableau aussi... Ça devrait vous intéresser comme critique d’art!
Allons, encore un verre de vin?...