Le 28 mars, à 3 h. 1/2, MM. Hoover. Président de la Commission for
relief in Belgium (c'est-à-dire de la Commission américaine à laquelle
est affilié le Comité d'alimentation du Nord de la France, que le public
appelle communément Comité Américain), Polland, délégué Général de cette
Commission à Bruxelles, Whitney, délégué Central de cette Commission, à
Charleville, Wellington et Richardson, délégués américains, pour les
districts de Lille et de Valenciennes, sont arrivés à Lille, accompagné
du capitaine Bahr, délégué par l'autorité militaire, auprès de la C. R.
B. pour notre district. Ils se sont rendus à la Préfecture, où ils ont
été reçus par le Secrétaire Général et par un certain nombre de membres
du Comité de District de Lille.
Cette réunion était d'ailleurs le principal but de leur visite. Car, si
nous n'avons jamais cessé de demander à la C. R. B. d'augmenter le
secours en vivres qu'elle nous assure depuis onze mois, nous l'avons,
les mois derniers, assaillie de rapports et de lettres pressantes, pour
lui démontrer l'urgence d'un ravitaillement accru et pour obtenir par
son intermédiaire les denrées de toutes sortes, nécessaires à la
subsistance des habitants du District. La C. R. B. voulait se renseigner
sur place sur ces questions.
Nous n'ignorions pas les énormes difficultés qui entravent notre
approvisionnement. La guerre, qui met en jeu une grande partie de la
population masculine dans presque toute l'Europe, réduit fatalement la
production des vivres. L'Europe doit demander aux autres parties du
monde des quantités de denrées beaucoup plus fortes qu'en temps normal.
La conséquence est que les prix augmentent, et que les marchés mondiaux
se trouvent souvent dépourvus; avec la meilleure volonté, la C. R. B.
est dans l'impossibilité de se procurer tout ce qu'elle voudrait. C'est
encore la guerre qui entrave les transports. Elle les rend plus
périlleux, et parfois des marins montant même des navires neutres,
préfèrent refuser le service, plutôt que de s'exposer à périr, lors d'un
torpillage, ou du choc d'une mine flottante. Un certain nombre de
bateaux restent inoccupés. Les transports militaires en utilisent aussi
en quantité. Et, alors qu'on aurait besoin d'un tonnage accru, puisqu'on
fait venir d'outre mer beaucoup plus de marchandises, on dispose
seulement d'un tonnage inférieur d'un tiers à celui du temps normal.
Toutes ces raisons expliquent l'élévation des tarifs: le fret pour une
tonne de charbon, de Cardiff à Marseille est passé de 8 fr. 50 à 90 fr.,
pour une tonne de blé, d'Amérique à Rotterdam, il s'est élevé de 15 à
190 fr.
Si ce tableau de la situation générale en Europe n'est pas favorable,
combien notre sort est rendu encore plus lamentable, par les
circonstances spéciales, dans lesquelles se trouve notre région! Nous
sommes, à la fois, pays occupé et ligne de feu. Nous n'avons pour ainsi
dire plus de ressources locales, et l'importation de produits
alimentaires est quasi impossible. La C. R. B. s'en rend parfaitement
compte. Elle reconnaît le caractère pressant de nos besoins et, bien
qu'elle ne puisse pas augmenter le total des marchandises, qu'elle
introduit en Belgique et dans le Nord de la France, elle consent à
accorder au District de Lille un régime spécial, et à nous donner
proportionnellement plus qu'aux autres régions ravitaillées par elle.
Des promesses bienveillantes faites par M. Hoover, il résulte que nous
aurons à partir du 10 avril, une ration hebdomadaire de 3 kgr. de pain.
Nous pouvons espérer également recevoir par jour et par habitant 125 gr.
de riz, légumes secs et céréaline, 45 gr. de lard et saindoux, 10 gr. de
sucre, 15 gr. de café.
La C. R. B. fera tous ses efforts pour nous faire parvenir ces
quantités, mais, étant données les difficultés rappelées plus haut, il
ne peut pas y avoir d'engagement formel de sa part. Nous sommes en
guerre, nous avons à faire chaque jour cette triste constatation, et,
s'il y a quelque chose qui est exclu en ce moment, c'est la régularité,
c'est la garantie d'un fonctionnement uniforme. Nos concitoyens doivent
être sûrs, en tout cas, que le dévouement des membres de la C. R. B. est
complètement acquis à l'oeuvre qu'ils ont entreprise et que ce qu'ils
font est le maximum de ce qu'on peut faire dans les circonstances
actuelles.
Nous venons de parler des produits principaux que la C. R. B. nous
fournit depuis longtemps. Sur nos instances, elle veut bien étendre son
rôle et ses efforts en vue d'un ravitaillement s'appliquant à d'autres
produits nécessaires. Elle nous procurait déjà du lait conservé. Emue de
la triste situation de nos enfants, de nos malades et de nos vieillards,
elle nous promet, malgré la difficulté d'approvisionnement, d'augmenter
la quantité, à condition, bien entendu, que seules les catégories
précitées en bénéficient. En même temps, elle poursuit, en accord avec
l'autorité allemande, l'introduction et l'installation dans notre
District, de vaches laitières sauvegardées contre toutes réquisitions.
Nous manquons de pommes de terre. La C. R. B. s'en est déjà préoccupée.
D'ailleurs, plusieurs grandes villes de Belgique ne sont pas mieux
partagées que nous. On a tenté d'en faire venir d'Irlande, mais ces
envois n'ont pas réussi. La C. R. B. va en acheter en Hollande, et, ici
encore, elle espère sauver la situation.
Quant à la viande et au poisson, l'approvisionnement est de plus en plus
difficile. Même, si les efforts de la C. R. B. réussissent, on ne pourra
pas couvrir les besoins de l'ensemble de la population, et encore moins
satisfaire la totalité de ses désirs. Mais enfin, il est à espérer que
nous recevrons de temps en temps un certain nombre de bêtes vivantes ou
quelques milliers de tonnes de viande abattue ou de poisson et nous
devons rappeler que le souhait nettement formulé par la C. R. B. est de
voir la viande aller avant tout aux familles nécessiteuses, qui ont
particulièrement besoin de reconstituants.
Nous avons voulu, dans ce résumé, renseigner nos lecteurs sur les
résultats obtenus; mais il ne rend pas la physionomie de l'entrevue du
28 mars. Les membres du Comité de District y ont, pendant les deux
heures qu'elle a duré, senti chez les citoyens d'Amérique la volonté
généreuse d'apporter le maximum d'aide à la population civile des
régions occupées. Cette volonté tenace, ne trouve de limites que dans
les obstacles et les difficultés qui sont le fait de la guerre. Les
Américains sont des hommes d'action. Il est vraiment réconfortant, au
point de vue humain et au point de vue français, de constater l'énergie
avec laquelle ils poursuivent la noble tâche qu'ils ont assumée, et
personne ne regrette autant qu'eux que toutes leurs intentions ne soient
pas réalisées. Les membres du Comité de District de Lille, qui savent
les services rendus à leurs concitoyens depuis près d'un an, par M.
Hoover et par la C. R. B., sont certains d'avoir été les interprètes de
tous les habitants de notre région, en assurant leurs visiteurs, de la
reconnaissance profonde du Nord français.
Le Comité.