M. Cousinet fronça les sourcils et, la lèvre amère, prononça:

--Oui, cet abbé Pellegrin nous a tiré dans les jambes... Ou, du moins,

il n’a pas rempli son devoir envers nous, qui sommes les défenseurs de

la bonne cause. Depuis un mois, il s’est comporté d’une façon indigne...

Nous laisser tomber en pleine lutte! Et dire que son église a été

réparée à mes frais, que j’ai arrosé ses pauvres! C’était bien la

peine... Mais je me plaindrai à Mgr Sibuë: nous lui montrerons de quel

bois nous nous chauffons, à ce bonhomme! Des prêtres comme ça, c’est du

chiendent... Où irions-nous si, dans la société, les hommes d’ordre tels

que nous ne pouvaient compter sur le concours absolu de l’Église?

M. Cousinet était indigné... Heureusement, d’autres nouvelles,

excellentes celles-là, le consolèrent bientôt. Dès onze heures, le

préfet lui téléphona:

--Mon cher député...

MM. de Sableuse et Cousinet étaient élus. Les autres candidats de la

liste des Bons Français obtenaient un chiffre de voix considérable mais

succombaient, victimes du quorum, du quotient, d’une arithmétique

compliquée mêlée à l’art d’accommoder les restes.

Dans la rue, la foule s’était amassée devant le transparent lumineux du

_Salut National_. En voyant apparaître les deux portraits des

vainqueurs, elle poussa des cris enthousiastes...

Les bureaux du journal étaient envahis par une cohue délirante. La

comtesse de Rochefeu, la baronne de la Brette et jusqu’à la chanoinesse

de Charmeroy étaient venues prendre part à la joie générale et le fait

est qu’elles étaient gaies comme des petites folles.

Émoustillées par le champagne, leurs boucles courtes éparpillées au vent

de la victoire, elles criaient:

--Vive l’ordre! Vive la famille! Vive la religion!

La chanoinesse alla même jusqu’à proposer:

--Si l’on dansait?...

Et Mme Cousinet, ravie, glissait dans l’oreille du baron Kepler:

--Croyez-vous que je les ai dessalées, ces provinciales?

De la rue montaient des clameurs bruyantes. Plumoiseau conseilla à M.

Cousinet:

--Il faut «leur» dire quelques mots... Cela s’impose.

Le nouveau député venait de boire plusieurs coupes de champagne: il

sentait jaillir en lui comme un torrent d’éloquence. Parler au peuple?

Mais sans doute...

Et il se précipita sur le balcon.

--Citoyens, s’écria-t-il, j’ai compté sur vous et je n’ai pas eu tort.

Vous pouvez compter sur moi et vous aurez raison!... L’heure était venue

de faire triompher les idées qui nous sont chères, ces idées qui...

que...

L’air vif avait saisi M. Cousinet et le vin de champagne, soudain,

faisait des siennes dans cette cervelle troublée.

--Citoyens... Merci!... Tous pour un, un pour tous... politique de

liberté dans l’ordre et d’ordre dans la liberté...

--Vive Cousinet!

--Je... Je... Fils de mes œuvres... Prêt à tout pour la bonne cause...

la vôtre... la mienne... rassurer les fortunes... protéger le travail...

Heu! Heu!

L’élu, complètement gris, bafouillait de plus en plus.

Plumoiseau lui souffla:

--Parlez de l’arrêt des express à Merville... Dites un mot sur la

famille.

--La famille... Oui, la famille... les traditions... la... la...

--Vive not’ député!

Lisette de Lizac et le baron Kepler ne s’étaient pas précipités, comme

tout le monde, aux fenêtres ou sur le balcon. S’étant réfugiés dans le

cabinet de Plumoiseau, ils semblaient se préoccuper de tout autre chose

que du triomphe de la bonne cause. Et comme le nouveau député, luttant

vainement contre les vapeurs du champagne, bafouillait de plus en plus

en s’efforçant de prononcer l’éloge des vieilles traditions et de la

famille, sa femme se pencha brusquement vers le secrétaire général de la

Ligue des bons Français et lui tendit ses lèvres peintes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’abbé Pellegrin avait passé la soirée chez lui, en compagnie de son ami

le docteur Profilex.

Vers minuit, comme le vieux médecin allait se retirer, on sonna à la

grille du presbytère. Valérie, qui était allée ouvrir, reparut bientôt

en disant avec mauvaise humeur:

--C’est un cycliste qui revient de Merville... Paraît que le Cousinet

est élu. C’est du propre!

Les deux hommes se regardèrent et sourirent en haussant les épaules.

--Parbleu! fit le docteur Profilex. Vous êtes content, curé?

--Moi? Je m’en fous! répondit l’abbé d’une voix douce.

Il accompagna le docteur jusqu’à la grille du jardin.

Poilu gambadait autour des deux amis en poussant des aboiements joyeux.

La porte ayant été ouverte, le chien s’élança dans la rue déserte et se

mit à bondir en tous sens avec l’allégresse d’un animal qui se sent

libre.

--Toujours jeune, ce brave Poilu! dit le médecin. En somme, quel âge

a-t-il?

--Dans les huit ans... Il devait en avoir au moins deux quand j’ai fait

sa connaissance, là-bas, au front. Pauvre clebs! Je l’ai trouvé dans une

tranchée, blessé à l’épaule par un éclat d’obus. Le médecin-chef du

régiment l’a soigné dans la cagna du colon... Puis on me l’a confié pour

la recherche des blessés. Ah! il en a dégotté plus d’un... Il était

connu dans toute la division et le général lui-même lui a serré la

patte, après une revue.

Soudain, des bruits de trompes, de klaxons se firent entendre au loin,

sur la route de Merville: c’était un véritable charivari fait évidemment

pour réveiller le village.

--Les voilà, je parie, dit le docteur... Ah! ils n’ont pas la victoire

discrète!

Déjà, la lumière des phares trouait la nuit et trois autos s’engageaient

dans le village à toute vitesse.

--Ici, Poilu! cria l’abbé.

Les limousines éclairées intérieurement passèrent devant les deux amis

qui purent apercevoir des hommes et des femmes qui gesticulaient avec

une gaieté folle. Ils reconnurent, dans la première voiture, M. Cousinet

qui, penché à la portière, poussait des cris en agitant son chapeau et,

dans la dernière, il leur sembla bien distinguer Mme Cousinet qui, à

demi renversée sur la banquette, avait passé son bras nu autour d’un

homme amoureusement penché sur elle.

--On rigole! fit le curé.

--Grande et belle journée pour la République! railla le docteur.

--Poilu! Veux-tu venir, Poilu?...

Mais le chien n’obéissait pas. Dans la nuit qui, après le passage des

autos aux phares éblouissants, paraissait plus compacte, la silhouette

bondissante de Poilu restait maintenant invisible.

--Allons, Poilu! insista l’abbé qui se mit à siffler avec un

commencement d’impatience.

Puis, suivi du médecin, il s’avança dans la rue obscure...

--C’est bizarre, fit-il, je ne l’entends plus... Se serait-il éloigné?

Mais le docteur Profilex le saisit par le bras et lui dit d’une voix

troublée:

--Écoutez...

Une sorte de plainte, de râle plutôt s’élevait dans le silence.

--Un blessé! fit le prêtre... Je connais ça.

--Poilu!... C’est Poilu!...

En faisant encore quelques pas, il heurta du pied un corps étendu et

frémissant... Il se pencha, tendit les mains, toucha ce corps dont il ne

pouvait distinguer la forme. Mais il ne pouvait plus douter: c’était

Poilu qui gisait là, sur la route, dans son sang.

--Écrasé! s’écria le curé de Sableuse... Ils ont écrasé Poilu!

Et prenant son fidèle ami dans ses bras, il s’écria:

--Ah! les salauds!

--Vite, portez-le chez vous, dit le docteur... Nous allons l’examiner à

la lumière. Peut-être n’est-il blessé que légèrement.

L’abbé Pellegrin sentit, tout en marchant, que le pauvre animal était à

peu près inerte... Dans le vestibule de la cure, sous la lampe que

Valérie, éperdue, venait d’apporter, Poilu apparut sanglant, les yeux

déjà embués par la mort prochaine. En apercevant son maître, il remua

faiblement la tête et s’efforça, dans un effort suprême, de lui lécher

la main.

Le docteur le palpa légèrement et dit:

--Rien à faire... Il a le ventre broyé.

Le chien voulut se dresser, il poussa une sorte d’aboiement lugubre et

s’affaissa: il était mort.

--Poilu! s’écria l’abbé Pellegrin... Ben quoi, mon vieux Poilu?...

Et voyant que tout était fini, il s’agenouilla comme au chevet d’un être

humain et d’une voix entrecoupée de sanglots, prononça:

--Mon clebs! mon copain! mon vieux frère!

Le lendemain, vers le soir, les anciens soldats de Sableuse étaient

réunis dans le jardin du presbytère: il y avait parmi eux des médaillés

militaires, des décorés de la croix de guerre, et plusieurs étaient

mutilés.

Ils faisaient le cercle autour d’un trou creusé au milieu d’un

terre-plein gazonné, auprès d’un vieil arbre dont les dernières feuilles

étaient arrachées par le vent d’automne.

Une bruine froide commençait à tomber du ciel bas et sombre.

La porte de la cure s’ouvrit.

Le curé de Sableuse parut, suivi du docteur Profilex. Ils portaient une

manière de caisse de bois peint sur laquelle un pinceau maladroit avait

tracé, en lettres noires, ce nom: POILU. Lentement, solennellement, ils

s’avancèrent jusqu’au milieu du cercle formé par les spectateurs de

cette scène étrange et avec des gestes précautionneux, ils déposèrent le

cercueil à côté de la fosse béante. Tous ceux qui étaient là

connaissaient Poilu et l’aimaient: ils savaient que ce chien avait été,

comme eux, là-bas, qu’il avait couru leurs dangers, qu’il avait été

blessé... C’était un camarade, et bien qu’il n’y eût là que des paysans,

d’ordinaire assez rudes dans leurs rapports avec les animaux, des yeux

parurent humides, des lèvres tremblèrent et toutes les têtes se

découvrirent.

L’abbé Pellegrin, très pâle, restait immobile, tandis que le docteur

Profilex reculait de quelques pas... Seul devant le petit cercueil, le

prêtre avait joint les mains, dans un geste de prière.

Priait-il?

Non... Prie-t-on pour l’âme des chiens?

D’ailleurs, ont-ils une âme?

Le curé de Sableuse devait répondre à ces questions avec toute

l’ingénuité d’un autre saint François d’Assise.

Dans le silence qui était tombé, il parla d’une voix que l’émotion

rendait sourde et saccadée, mais il n’avait pas l’éloquence fleurie de

celui qui prêcha devant une assemblée d’oiseaux aux ailes palpitantes.

«Avais-tu une âme, pauvre clebs? fit-il en se penchant vers celui qui

avait été son ami... Moi, je suis certain que tu en avais une et il y a

des êtres humains dont je n’en dirais pas autant. Je ne prie pas pour

elle, non parce que je crois que ce serait sacrilège, mais parce que je

suis certain que ce serait une prière gâchée: les âmes des bêtes n’ont

rien à se faire pardonner: elles sont pures, elles sont innocentes comme

celles des gosses. Inutile de raser le bon Dieu pour qu’il t’admette

dans son paradis... Bien sûr que tu y as été reçu par saint Pierre, même

si tu as levé la patte sur les portes d’or et de diamant de l’hosto

céleste. Et tu as été tout de suite casé dans une de ces niches bien

chaudes, garnies de coussins de velours, où les bons cabots, en

attendant leur patron, mangent des pâtées préparées par les anges! Sois

tranquille, mon vieux, si je reçois aussi ma feuille de route pour le

ciel--on ne sait jamais!--j’irai te réclamer tout de suite. En arrivant,

je crierai: «Poilu!» et ayant reconnu ma voix, tu te précipiteras

au-devant de moi, en aboyant joyeusement, comme tu faisais de ton

vivant. Si je dois tirer un certain temps au purgatoire, tu prendras

patience... Et peut-être voudras-tu venir me rejoindre quand même. Pas

plus dans l’autre monde que dans celui-ci, les chiens ne jugent ceux

qu’ils aiment... Ça ne m’étonnerait pas d’apprendre qu’il y a même des

cabots en enfer. Oh! pas un seul n’a jamais mérité d’aller rôtir dans

les flammes éternelles. Mais il y en a qui ont demandé à aller consoler

leurs maîtres au séjour des réprouvés. Et ça doit leur faire du bien,

aux pauvres damnés sans espoir, quand ils sentent tout à coup que leurs

mains dévorées par le feu sont léchées par leur chien fidèle...

«Prier pour toi, bon Poilu? Non, pas la peine... L’âme du plus admirable

saint paraîtrait horriblement souillée s’il était permis de la comparer

à celle d’un simple barbet, même très crotté...

«Toi, Poilu, tu as été quelque chose comme un saint parmi les cabots et

tu aurais même, là-haut, une auréole sur la tête que ça ne m’étonnerait

pas. Car tu n’as pas eu seulement les vertus naturelles de ton espèce:

tu n’as pas été simplement bon, honnête et rigolo quand il y avait des

soldats ou des petits enfants à amuser... Tu n’as pas fait le beau dans

les salons: tu as été superbe, et pas pour un morceau de sucre, sur le

champ de bataille. Tu as cherché, sous les obus, sous les rafales des

mitrailleuses, les blessés qui attendaient du secours et ton sang de

chien s’est mêlé au sang des hommes... Le tien et le leur sont du même

rouge et je trouve qu’il y a des moments où ils se valent.

«Tu as bien porté le nom que nous t’avions donné... Vraiment, tu avais

une bonne gueule de poilu et pour mériter tout à fait ton nom, tu as été

la victime d’un de ces mufles qui ont fait leur pelote pendant la

guerre. Les poilus qui vont à pattes ne sont pas tous écrasés comme toi

par les profiteurs qui se baladent en auto, mais c’est un fait qu’ils

sont tout au moins bousculés, roulés, jetés au ruisseau: la grosse

limousine de la société nouvelle passe en vitesse au milieu de la foule

des bons bougres qui continuent à être dans la biffe. C’est toujours les

mêmes qui trinquent en temps de paix comme en temps de guerre. On leur

passe dessus... Place au gros monsieur qui rentre à son château, qui va

à sa banque, qui se précipite à la Chambre!... Garez-vous, les poilus!

«Toi, mon pauvre vieux, tu t’es laissé surprendre, comme beaucoup

d’autres... Et maintenant, te voilà dans la boîte à dominos. Tu vas être

enterré dans ce jardin que tu remplissais de tes cris et même que tu

saccageais parfois en bondissant comme un fou. Mais ce n’est pas toi qui

les as le plus piétinés, les bégonias! Nous ne t’entendrons plus bagoter

à ta manière avec tes copains qui, de loin, te répondaient dans le grand

silence du soir. Tu devais leur raconter tes campagnes, comme un ancien

à la manche chevronnée. Mais c’est pas sûr que tu les intéressais, ces

cabots restés à la niche tandis que toi tu pataugeais, là-bas, dans la

gadouille. Les histoires de la guerre, ça n’intéresse plus les hommes: y

a des chances pour que ça n’intéresse pas non plus les clebs. Des fois,

les autres se taisaient, alors tu aboyais tout seul, dans le

crépuscule... C’est ce que font un tas d’autres poilus que personne

n’écoute: les chiens de garde, ça gueule comme ça ou ça grogne,

seulement on sait bien que ça n’a pas d’importance et que le moment

vient toujours où, découragés, ils la ferment...

«Maintenant, c’est fini, mon bon Poilu... Mais je crois fermement qu’on

se retrouvera dans le céleste cantonnement, celui où on est au repos

pour de bon et où les gens et les bêtes qui se sont aimés sur la terre

se retrouvent pour mener la bonne vie, la vie pépère, la vie de ceux qui

n’ont plus à s’en faire une miette, car ils sont assis, pour l’éternité,

à la cantine du bon Dieu!

«Au revoir, Poilu!»

Le curé de Sableuse prit dans ses mains jointes un peu de terre humide

et noire et la jeta sur le cercueil qui venait d’être déposé dans la

fosse... Le docteur Profilex l’imita, puis, un après l’autre, tous les

anciens soldats en firent autant, en silence, gravement, tandis que

s’épaississaient les ombres de la nuit.

* * * * *

Ce soir-là, un domestique de M. Cousinet apporta à la cure ce billet:

«J’apprends l’accident dont votre chien a été la victime. Désolé! Je

voudrais vous indemniser... Que puis-je vous offrir? Mais peut-être

préférez-vous que je vous envoie un autre chien qui remplacerait celui

qui s’est si malencontreusement jeté sous les roues de ma voiture. Je

mets à votre disposition un animal de race, un véritable berger

allemand dont vous serez certainement satisfait. Vous savez que c’est

un chien très à la mode.

«Un mot et c’est fait.

«Bien à vous.

«Cousinet,

_Député_.»

--On attend la réponse, fit Valérie.

Le prêtre déchira la lettre et prononça:

--Dites qu’il n’y en a pas.

Mon curé chez les riches · 第 36 / 41 题