A Sableuse et aux environs, les élections s’annonçaient assez mal pour
M. Cousinet et ses amis: l’élément ouvrier l’emportait, tout au moins
dans le bourg même, et il l’avait bien prouvé à l’unique réunion
organisée par les candidats du _Salut national_. Mais, dans le reste du
département, la situation s’affirmait excellente... Les paysans se
ralliaient en masse au parti qui promettait, s’il triomphait, de tarifer
le blé au plus haut prix et de soustraire les bénéfices agricoles aux
reprises du fisc. Au surplus, les fermiers enrichis et les nouveaux
propriétaires du sol étaient pour la plupart quelque peu dévots et la
Ligue des bons Français, patronnée par le clergé, n’avait pas grand
effort à tenter pour obtenir leurs suffrages.
Cependant, M. Cousinet se montrait inquiet: il vivait à Sableuse dans
une atmosphère hostile et souvent, lorsqu’il se promenait dans «son»
parc ou s’accoudait au balcon de «son» château, des bouffées
d’_Internationale_ montaient jusqu’à lui et troublaient fâcheusement sa
digestion.
Mais Plumoiseau le rassurait:
--J’ai l’habitude de tâter le pouls à l’opinion publique... Tout va très
bien: nous tenons le bon bout. Enfin, je vais assister à des élections
réconfortantes et voir triompher la cause des honnêtes gens. Ce sera la
première fois, car d’habitude, nous sommes blackboulés... Ah! dans notre
parti, nous n’avons pas été gâtés depuis vingt ans et plus! Maintenant,
j’ai le sentiment que ça y est, que nous allons nous emparer du pouvoir.
--Je ne vous oublierai pas, mon brave Plumoiseau, répondait M. Cousinet,
tout ragaillardi.
--Eh bien, permettez-moi de vous dire que cela m’étonnerait.
--Comment cela?
--Chez les conservateurs, il est de tradition de nous considérer, nous,
journalistes, comme des manœuvres qu’on paie le moins possible et qu’on
renvoie sans aucun égard dès qu’on n’a plus besoin d’eux. Et quand je
dis: «Comme des manœuvres», j’ai tort, car les manœuvres, ça ne se
laisse pas traiter comme des journalistes!
--Voyons, Plumoiseau, vous n’allez cependant pas me prendre pour un
ingrat! Tenez, si je suis élu, eh bien, je vous prends comme
secrétaire... Mais savez-vous taper à la machine?
Le vieil écrivain qui avait passé sa vie à défendre les châteaux, les
usines, les coffres-forts des autres, répliqua, sarcastique:
--Non, mais j’apprendrai!
Le jour des élections arriva. Il fut assez mouvementé à Sableuse.
Le matin, à la grand’messe, le curé se contenta de dire au commencement
de son prône:
--Mes frères, ce n’est sans doute pas la peine que je vous donne des
conseils sur ce que vous avez à faire aujourd’hui... Je vous parle du
haut de la chaire de vérité: c’est une tribune qui n’est pas faite pour
les boniments et les bobards de la politique!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dès neuf heures du soir, les premiers résultats du scrutin parvenaient à
M. Cousinet et ses amis qui étaient réunis dans les bureaux du _Salut
national_.
A Merville même, l’Ordre triomphait. La liste des «Bons Français»
l’emportait avec une majorité écrasante.
--Ouf! fit Plumoiseau... Je doutais un peu des citadins. Quant aux
paysans, ils sont avec nous. Il n’y a que les ouvriers qui résistent.
Bah! nous nous en passerons!
Les messages transmis par la Préfecture se multipliaient, presque tous
favorables. Le Préfet lui-même--présage de victoire--prit la peine de
téléphoner à M. Cousinet:
«Cela va très bien... Les campagnes donnent admirablement. Vous
l’emportez, cher ami!»
«Cher ami!» En entendant ces mots, Plumoiseau, qui s’était emparé d’un
récepteur, s’écria:
--Ça y est!... Nous sommes élus!
Et d’une voix émue, il ajouta:
--Voici ma cinquième campagne électorale... C’est la première fois qu’un
préfet de la République nous appelle «cher ami!» Les temps seraient-ils
venus?
Mme Cousinet exultait.
--Je savais bien, disait-elle, que le parti des braves gens
l’emporterait... Du champagne! Qu’on apporte du champagne comme s’il en
pleuvait!
Le baron Kepler, secrétaire général de la Ligue des bons Français, était
venu à Merville poursuivre de près les péripéties de cette élection
caractéristique. Depuis trois jours il ne quittait plus M. Cousinet et
surtout Lisette de Lizac... Évidemment, celle-ci le trouvait très bien
avec son allure de cercleux à monocle, elle riait aux éclats à chacune
de ses plaisanteries, indice d’un trouble qui, chez les femmes, se
manifeste plus souvent par une hilarité nerveuse que par des soupirs
romantiques.
Pierre de Sableuse, un peu agacé par cet avantageux baron, affectait
cependant une complète indifférence et lisait d’un air détaché les
télégrammes de la préfecture.
--Vous voyez, lui dit Cousinet avec une joie débordante, j’ai tenu ma
promesse!...
--Quelle promesse?
--Je vous avais dit que je vous ferais député!...
Et se tournant vers sa femme:
--C’est un peu ton œuvre aussi... Ce garçon te doit sa situation! Sans
toi, il ne serait rien... Ah! il te doit une fameuse chandelle!... Et
dire, mon petit Sableuse, que vous avez failli gâcher tout ça!
Mme Cousinet ne parut pas entendre ces paroles de son époux que la
victoire avait quelque peu étourdi... Assise auprès du baron Kepler,
elle pouffait aux propos que celui-ci lui tenait à voix basse d’un air
infiniment sérieux.
Vers dix heures, une nouvelle fâcheuse fut transmise aux bureaux du
_Salut national_: à Sableuse, la liste révolutionnaire l’emportait...
--Je m’y attendais, dit Plumoiseau. Mais cela ne change rien à
l’ensemble de la situation...
--Un pays où j’ai dépensé tant d’argent! soupira M. Cousinet.
--Ce sont des ingrats! Faites du bien à des vilains... Et puis nous
avons été lâchés par le curé.