--Attendez... Nous allons bientôt commencer notre série de réunions
contradictoires. Ce sera, vous verrez, beaucoup plus amusant.
Ce jour-là, M. Cousinet rentra à Sableuse beaucoup plus tôt que
d’habitude. Pourquoi? Non certes, parce qu’il doutait de la fidélité de
sa femme--il s’en savait aimé comme le méritait un homme supérieur tel
que lui--mais parce que, tout de même, il se reprochait de délaisser
quelque peu cette délicieuse créature qui, elle, avait renoncé, pour
vivre avec lui, à son étincelante carrière artistique. «La politique, se
disait-il en roulant à soixante à l’heure sur la route de Sableuse, la
politique me prend trop... Et Lisette finira par m’en vouloir!»
Le klaxon de la longue, noire et luisante limousine annonça au château
l’arrivée du mari et c’est fort heureux, car Mme Cousinet était
précisément dans la bibliothèque où elle se livrait, avec son amant, à
des recherches aussi peu historiques que possible.
Léa, la fidèle femme de chambre, avait l’expérience de ces retours
intempestifs. Elle alla frapper à la porte derrière laquelle il se
passait certainement quelque chose.
--Madame! Madame!
--Quoi? Qu’est-ce qu’il y a?
--Il y a que Monsieur vient de rentrer...
--Comment, déjà? Ah! Flûte!...
Léa redescendit, rencontra, dans le hall d’entrée, M. Cousinet qui lui
demanda:
--Où est Madame?
--Dans sa chambre, Monsieur, je crois...
--J’y monte...
M. Cousinet ne trouva personne dans la chambre, non plus que dans le
boudoir, le petit, le grand salon, la galerie. A tout hasard, il ouvrit
la porte de la bibliothèque: sa femme était là, le nez plongé dans un
énorme volume, tandis que Pierre de Sableuse, juché au sommet d’une
échelle, portait dans ses bras une pile de bouquins poudreux.
--Qu’est-ce que vous fabriquez là-dedans? demanda-t-il avec la surprise
d’un homme pour qui les bibliothèques sont des endroits où il est
vraiment étrange qu’on s’aventure...
--Nous travaillons, mon chéri. Figure-toi que M. de Sableuse a eu l’idée
d’écrire un article historique pour ton journal. Un article sur...
sur... sur la Pucelle!
--C’est cela, bafouilla Pierre de Sableuse, une étude sur Jeanne d’Arc.
Quoi de mieux dans le _Salut national_? Alors, vous voyez, nous
bouquinons...
--Ah! très bien, répliqua le mari qui se pencha sur le gros livre que sa
femme feuilletait d’un air infiniment sérieux.
--Mais, s’exclama-t-il, c’est le Bottin que tu tiens là?
--Oui, tu vois, le Bottin des départements... On y trouve des tas de
choses très intéressantes.
--Sur Jeanne d’Arc?
--Sur n’importe qui et n’importe quoi.
M. Cousinet ne répondit pas et un silence tomba, gênant... Pierre de
Sableuse, du sommet de l’échelle, questionna, à tout hasard:
--Rien de nouveau à Merville?
--Si... Maintenant que les élections sont proches, nos adversaires
sortent de leur torpeur. La lutte devient plus sévère... Il va falloir,
mon cher ami, que vous vous en mêliez.
--Je ne demande pas mieux. Jusqu’à présent, si je n’ai pas bougé, c’est
parce que vous ne m’y avez pas invité.
--Oui, mais j’ai maintenant besoin de vous. Nous allons avoir des
réunions contradictoires... Vous êtes tête de liste: il faut vous
montrer.
--Je me montrerai.
--Nous devons nous faire entendre dans tout le département. Nos amis
nous disent que soixante réunions, ce sera un minimum. Vous voyez, ce
n’est pas une petite affaire... Pendant trois mois, nous mènerons une
existence de vagabonds.
--Tu m’emmènes? demanda madame Cousinet, câline.
--Tu n’y penses pas, ma chérie.
--J’ai déjà fait des tournées... Je connais ça!
--Oui, mais il s’agit, cette fois, de palabrer dans les cabarets et sur
les marchés, de coucher dans des auberges, au hasard des routes... Non,
non, tu n’y résisterais pas et tu nous gênerais. Et puis, pendant ce
temps-là, tu travailleras pour nous, à Merville, dans les comités de
l’archevêché...
Cette perspective parut désoler Mme Cousinet qui se mit à mordre son
mouchoir de l’air d’une femme prête à verser des larmes. Et M. Cousinet
se dit avec une quiétude plus grande que jamais: «Comme elle m’aime!»
Dès lors, la pensée qu’elle allait être bientôt séparée de son amant ne
quitta plus Lisette de Lizac, plus amoureuse, plus passionnée que
jamais... Encore si elle avait pu mettre les baisers doubles en
attendant, mais son mari ne quittait plus guère le château et quand il
se décidait à se rendre à Merville, il emmenait Pierre de Sableuse «pour
le mettre au courant.»
Pendant quinze longs jours, Mme Cousinet ne put tromper son mari une
seule fois: cette existence devenait intenable.
--Je vois bien que Madame s’ennuie, lui disait Léa, discrètement.
--Ah! tu te souviens de notre entresol de la rue de Douai?... On s’y
embêtait moins qu’ici et, au moins, on y était libre!
--J’ai toujours pensé que Madame regretterait Montmartre...
La première réunion électorale organisée par l’abbé Pellegrin devait
avoir lieu à Sableuse, dans le local du patronage.
--Il convient, avait dit M. Cousinet, que je parle d’abord à mes
concitoyens. Et comme j’habite le château, l’église, qui lui fait
pendant, doit être pour moi. Mon cher curé, je compte sur vous...
A cette nouvelle, Valérie qui, en sa qualité de «gouvernement» de M. le
curé, avait son franc-parler, s’exclama en mettant ses poings sur ses
larges hanches:
--Comment, vous allez aider ce nouveau riche à devenir not’ député? Ah!
tenez, j’aurais jamais cru ça de vous!
--M. Cousinet, répondit l’abbé, est le défenseur de la bonne cause...
--C’est pas possible qu’une cause soit bonne quand elle est défendue par
des gens comme ça!
--M. Pierre de Sableuse en est aussi.
--Eh ben, ça m’étonne tout autant. Le fils de M. le comte, un si digne
homme, de Mme la comtesse, une femme si convenable, devenir l’ami de ce
profiteur qui s’est payé le château de Sableuse avec de l’argent râflé
pendant la guerre? Ah! vrai, c’est à n’y rien comprendre!
--M. Cousinet donne beaucoup pour l’église, pour les pauvres...
--Oui, il jette du lest. Mais ça n’empêche personne d’avoir son idée...
Il n’y a que vous, monsieur le curé, qui vous y laissez prendre. Et vous
savez, ça surprend bien du monde.
--Faites comme moi, Valérie, laissez dire...
Et le bon curé, un peu gêné, appela Poilu; mais, par une coïncidence
bizarre, le chien ne se précipita pas comme d’habitude pour poser ses
larges pattes sur les genoux de son maître.
--Vous voyez, dit Valérie, jusqu’à ce brave Poilu qui vous dit à sa
façon ce qu’il en pense.
D’autres poilus--les camarades du soldat Pellegrin--répondirent assez
mal à l’invitation du curé.
--Eh! les copains, leur avait-il demandé avec une jovialité moins
naturelle que d’ordinaire, vous viendrez à la réunion?
--On ira... Mais pas la peine que votre profiteur nous demande de voter
pour lui. Et puisque vous nous en parlez, monsieur le curé, faut vous le
dire, on s’étonne, nous autres, que vous, un soldat du front, vous
marchiez avec un type qui a gagné ses millions en exploitant notre
misère. C’est pas chic!
Un mutilé qui n’allait jamais à la messe ajouta:
--Tiens, c’est tout naturel, t’as changé d’uniforme... En bleu, tu
pensais comme nous: en noir, tu penses comme eux.
--Comme eux?
--Oui, comme les riches, quoi! N’as-tu pas repris ton métier de curé?
Le docteur Profilex ne se montra pas plus encourageant.
--Il était très bien, lui dit-il, votre sermon à la cathédrale... Ah!
vous l’avez bien arrangé, le pharisien! je croyais entendre un bon père
capucin d’autrefois. Mais ce n’était qu’un monologue pittoresque... Je
n’aime pas beaucoup les capucins, mais je reconnais qu’ils étaient
démocrates: ils étaient du peuple et vivaient avec lui. Et quand ils
avaient prêché, ils n’allaient pas faire leur cour au seigneur... Ah!
curé, c’est à un bourgeois au gros ventre que vous faites la vôtre!
L’abbé Pellegrin répliqua, offensé:
--Je ne fais la cour à personne, croyez-moi.
--En tout cas, vous vous êtes mis au service de ce Cousinet.
--Non, je sers les idées qu’il représente.
--Les idées? Vous voulez dire les intérêts...
Le docteur Profilex mit sa main sur l’épaule du prêtre et dit:
--L’église et le château, toujours la vieille alliance!
--Vous ne me le reprochiez pas quand le châtelain était M. de Sableuse.
--Ce n’était pas la même chose.
--Je ne vous comprends pas, docteur... Vous êtes républicain, et vous
m’en voulez de marcher pour M. Cousinet, qui est républicain aussi,
tandis que vous ne m’avez jamais reproché d’être l’ami de M. de Sableuse
qui est royaliste.
--C’est vrai, mais dans ma république, on préfère les royalistes
honnêtes aux républicains fripouillards. Ceux-ci, mon système ne les
admet pas. Au fait, vous y croyez, vous, au républicanisme de Cousinet?
Ce bonhomme est pour ce que vous appelez «la bonne République», celle
qui entoure les coffres-forts de gendarmes et de prêtres... La mienne ne
ressemble pas à celle-là!
Le curé de Sableuse répondit, après un silence:
--Et puis, quoi, je ne suis pas libre... J’ai reçu des instructions de
l’archevêché. Service commandé!
Le docteur Profilex lui tendit la main:
--Allons, ne vous excusez pas, mon cher curé... Quant à votre réunion,
eh bien, j’irai. Vous, vous me ferez peut-être de la peine, mais j’ai
comme une idée que votre Cousinet m’amusera!
Cette réunion devait être des plus mouvementées. Les ouvriers des
papeteries étaient venus en grand nombre, fermement résolus à empêcher
Cousinet de parler. Plumoiseau, qui accompagnait le châtelain, avait dit
en entrant dans la salle: «Je m’y connais... Cela va chauffer». En
effet, dès le début, ce fut un charivari assourdissant... Le bureau,
composé de comparses, fut à grand’peine constitué. M. Cousinet comptait
que la popularité de l’abbé lui servirait de paravent, mais il ne tarda
pas à constater que, ce soir-là, le curé de Sableuse n’avait pas
l’oreille de ses paroissiens. Au surplus, le prêtre qui, d’ordinaire,
avait le verbe sonore et savoureux, qui savait dominer son auditoire,
parut manquer de ses moyens habituels. Il prononça quelques phrases qui
se perdirent dans le tumulte, puis, quittant l’estrade, il alla
s’asseoir dans la salle.
M. Cousinet, déçu, se dit que, peut-être, Pierre de Sableuse
parviendrait à remonter le courant... Mais où était-il? Personne ne
l’avait vu et Plumoiseau, envoyé aux nouvelles, était revenu bredouille:
M. de Sableuse, qui avait cependant formellement promis d’assister à la
réunion, restait introuvable.
Le châtelain dut se résoudre à prendre la parole. Il se mit donc à
réciter le discours-programme que lui avait fabriqué Plumoiseau, mais sa
voix ne portait pas et bientôt elle fut couverte par les interruptions:
--Nouveau riche!
--Profiteur!
--Où les as-tu volés, tes millions?
Un individu à face blême, aux yeux brillants, escalada l’estrade et
vociféra d’une voix ardente:
--Le curé veut nous faire voter pour le millionnaire... Camarades, nous
pendrons l’un à son clocher et l’autre à son donjon!
Dans le fond de la salle, des voix approuvèrent bruyamment, tandis que
des protestations s’élevaient, mêlées de clameurs indistinctes et de
coups de sifflets.
M. Cousinet, ahuri, continuait cependant à bafouiller des phrases que,
seuls, les auditeurs les plus rapprochés parvenaient à percevoir par
fragments:
«--L’ordre dans le travail... le travail dans l’ordre... l’équilibre de
nos finances... l’agriculture et l’industrie dont les intérêts doivent
être défendus... la prospérité publique, produit de la collaboration
fraternelle du capital et du travail...»
--La barbe!
«--... Tous mes efforts pour que les légitimes revendications des
travailleurs...»
--Ferme ça, eh! mercanti!
«--... Mon dévouement... mon zèle... mon amour des petits et des
humbles...»
--Ta gueule!
«--... Notre chère patrie... nos mutilés... nos morts...»
Un homme, amputé du bras droit, se dressa et clama d’une voix furieuse:
--Parle pas de ça, eh! salaud? Est-ce que ça te regarde?
Et se tournant vers l’abbé Pellegrin, assis à côté de lui, il demanda:
--Vous ne trouvez pas qu’il va un peu fort, votre copain? La patrie, les
mutilés, les morts... Est-ce qu’il les a achetés aussi, dites, monsieur
le Curé, pour les faire servir à son élection?
Cette question, à laquelle le prêtre n’eut pas le temps de répondre,
déchaîna un vacarme inouï. M. Cousinet, effrayé, se pencha vers
Plumoiseau qui, un énigmatique sourire aux lèvres, contemplait ce
spectacle pour lui banal, et lui dit à l’oreille:
--Ils vont nous écharper!
--C’est bien possible... Ce sont les risques du métier.
--Allons-nous-en.
--Moi, je reste... Je n’ai jamais battu en retraite devant des
électeurs. Et voici ma septième campagne!
Plumoiseau était admirable... Mais un groupe d’assaillants se
précipitaient vers le bureau en brandissant des chaises et des débris de
banquettes. Le président et ses assesseurs avaient pris la fuite et M.
Cousinet allait en faire autant, quand le curé de Sableuse, retrouvant
sa voix sonore, s’écria:
--Ben quoi, les gars, nous nous laissons assommer chez nous?
Aussitôt, ses fidèles répondirent à son appel. Ils escaladèrent à leur
tour l’estrade pour en chasser les envahisseurs. Pris entre deux feux,
M. Cousinet fut renversé, piétiné... Mais l’abbé Pellegrin s’élança à
son secours: les manches relevées, sa soutane retroussée, il se mit à
jouer des pieds et des poings avec une vigueur et une souplesse
extraordinaires... Ayant dégagé le candidat, il le releva, puis, au
milieu du cercle formé par les combattants tout à coup calmés, il lui
ordonna:
--Suffit... Maintenant faut les mettre.
--Les mettre? bégaya le millionnaire.
--Oui, les bâtons, et en vitesse. Sinon ça va faire du vilain!
Et, suivi de Plumoiseau, M. Cousinet, qui ne demandait pas mieux, fila
au milieu des coups de sifflets et des huées.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La soirée avait mal commencé pour M. Cousinet; elle devait finir plus
mal encore.
Quand, se frottant les côtes, le pauvre homme pénétra dans le vestibule
du château, il vit se diriger vers lui un cérémonieux laquais porteur
d’un plateau d’argent.
Sur ce plateau, il y avait une lettre.
Et cette lettre, que M. Cousinet lut avec une stupeur bien
compréhensible, était ainsi conçue:
«Cher ami,
«Un meau en hâte pour t’informer que je part ce soir à Paris avec M.
de Sableuse, qui est mon amant, et Léa.
«J’en ai souppé de cette existance... Moi, je suis faite pour l’art et
pour l’amour.
«Tu n’as jamais rien comprit à mes aspirations, tu n’as jamais lu dans
mon cœur de femme et de grande vedette.
«Mieux vaut donc que je refasse une fois de plus ma vie avec l’homme
que j’aime.
«Adieu et bien sincèrement,
«Lisette de Lizac».
--Ah! ça, c’est le bouquet! s’écria M. Cousinet en s’appuyant contre
Plumoiseau pour ne pas tomber.
--Quoi? Qu’est-ce qu’il y a? demanda le rédacteur en chef du _Salut
national_.
--Il y a que... Lisez plutôt!
Plumoiseau prit connaissance de la lettre fatale, puis, d’une voix
calme, proféra:
--C’est très ennuyeux. J’ai vu bien des choses en période électorale,
mais c’est la première fois que je vois une tête de liste se comporter
de cette façon-là! Quel atout pour nos adversaires!
--Cocu et battu, voilà mon sort!...
--Oui, mais vous n’êtes pas content et je comprends ça... N’importe, il
ne faut désespérer de rien.
--Ce Pierre de Sableuse est un misérable! Voilà comment il me
récompense, moi qui voulais assurer sa fortune politique! Que faire, mon
bon Plumoiseau?
--Cacher cette histoire, à tout prix... Sinon, nous nous écroulons dans
le ridicule. Voyez-vous cela, un pareil scandale dans le parti qui
défend les vieilles traditions de la famille française!
--Ah! peu importe, maintenant... La réunion de ce soir prouve bien que
je serai blackboulé!
--Non, nous aurons plus de succès auprès des paysans... Les paysans sont
avec nous! Mais il faut sauver la face, avant tout.
--Vous avez une idée, Plumoiseau?
--Aucune.
--Moi non plus... Ce coup m’abat! Et cependant, je suis un lutteur. Mais
être berné ainsi, moi, Cousinet, c’est inimaginable!
--Ne nous attardons pas, dit Plumoiseau de sa voix douce, à disserter
sur les surprises du mariage, l’infidélité des femmes et l’ingratitude
des amis. Nous ne dirions rien de bien neuf et cela ne nous avancerait
pas. Allons nous coucher... La nuit porte conseil.
Tandis que le vieux journaliste gagnait la mansarde où M. Cousinet
l’avait plusieurs fois hébergé, celui-ci pénétrait, les reins endoloris
et le cœur brisé, dans la chambre conjugale, effroyablement vide.
--Plaquer un homme comme moi pour suivre ce freluquet, cet inutile, ce
sans-le-sou! s’exclama-t-il, s’asseyant sur le lit trop vaste, trop bas
et trop doré...
Après un long silence, M. Cousinet murmura:
--Mon histoire est celle de Napoléon, de Victor Hugo, de tous les hommes
supérieurs... Les femmes ne nous comprennent pas!
Puis, ayant ruminé cette pensée consolante, il se coucha.
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