--Tu dors... Il faut te remuer!...
Et se tournant vers Pierre de Sableuse, il ne manquait pas d’ajouter:
--N’est-ce pas, cher ami, qu’elle ne se remue pas assez?
Ce à quoi le comte, un peu embarrassé, répondait:
--Mais si, je vous assure, votre femme se remue quand il faut!
Mais le châtelain ne se le tenait pas pour dit. Il insistait auprès de
Mme Cousinet:
--Mgr Sibuë t’a bombardée dame patronnesse d’un tas d’œuvres très chics;
il t’a fourrée dans des comités où il y a les dames les plus influentes
de Merville... Il faut y aller plus souvent, ma chérie, il faut te faire
voir, parler de moi, de ma candidature. C’est très important, la
propagande dans ce monde-là! Dis, elles te reçoivent bien, au moins?
--Oh! très bien... Toutes ces poules me parlent de Paris, des théâtres,
des music-halls, de Montmartre. Elles veulent tout savoir! Un jour, nous
devions nous occuper du prochain pèlerinage de Lourdes et, pendant toute
la séance, je leur ai montré comment on danse le _shimmy_. Ah! ce n’est
pas tout à fait comme ça que je les voyais, les bigotes de province!
Mais c’est la nouvelle couche...
--En somme, ces dames te traitent gentiment?
--On ne peut mieux... Mme la chanoinesse de Charmeroy m’a dit, tout de
suite: «Vous êtes Lisette de Lizac? Ah! chic! on va rigoler!» La baronne
de la Brette a fait mieux: tandis que ces dames brodaient la bannière du
Sacré-Cœur, elle s’est mise à chanter mes airs à succès, _Moi, j’veux
tout c’ qu’il veut_, _Victor, tu vas fort_, _C’est ça qu’est bon_... Et,
ma foi, elle ne s’en tire pas mal du tout. Comme tu vois, ce ne sont pas
des pimbêches.
--Raison de plus pour les fréquenter, ma chérie! C’est de la bonne
propagande.
Mais Mme Cousinet préférait la compagnie de Pierre de Sableuse à celle
de ces provinciales qui tenaient avant tout à passer pour des
Parisiennes. Au fait, ne servait-elle pas ainsi la cause de la famille,
de la religion, de la propriété? Le fils de l’ancien propriétaire du
château manquait d’enthousiasme politique et répétait volontiers à sa
maîtresse:
--Si je m’écoutais, je renoncerais à ma candidature... Je ne tiens pas
du tout à être député.
--Ne fais pas cela, mon petit: si tu plaques mon mari, nous ne pourrons
plus nous voir...
--J’y ai pensé. Et c’est bien pour cela que je consens à figurer sur la
liste républicaine conservatrice...
Mme Cousinet, qui n’avait guère de remords, il est vrai, pouvait donc se
dire: «En somme, si je fais mon mari cocu, c’est aussi dans son intérêt.
Je ne peux pas me passer de Pierre... Mais lui non plus!»
Les semaines s’écoulèrent et les polémiques électorales devenaient de
plus en plus aigres: Plumoiseau, rompu à ce genre d’escrime, reprochait
à tous les adversaires possibles, probables ou certains, diverses
vétilles telles que le vagabondage spécial, l’inceste et la trahison.
--C’est très bien, lui disait M. Cousinet, mais vous devriez garder ces
arguments-là pour la fin de la campagne... Jamais vous ne trouverez
mieux au moment décisif!
--Tranquillisez-vous, répondait timidement Plumoiseau, je ne suis pas au
bout de mon rouleau! J’ai l’habitude des luttes d’idées... Vous verrez
quand je m’y mettrai!
L’abbé Pellegrin, à qui Mgr Sibuë avait fait envoyer une lettre
pressante signée par le cardinal Arnaud de Blandignière, se décidait à
prendre une part plus active aux premières escarmouches électorales...
Et cependant la candidature de Pierre lui avait tout d’abord déplu:
cette association avec un homme qui, fort de ses millions, s’était
installé au château, lui paraissait indigne d’un Sableuse, d’autant plus
qu’elle se complétait d’une liaison coupable avec Mme Cousinet. «Ah! se
disait le bon curé, c’est toujours l’histoire de cette coquine d’Ève...
Faut-il tout de même que les hommes aient envie de croquer la pomme,
même quand elle est un peu blette!» Une fois seulement, l’abbé avait
parlé au vieux comte de Sableuse de la candidature de son fils. L’ancien
fidèle de Henri IV l’avait arrêté dès les premiers mots en disant:
--Cette compromission m’est pénible... Mais c’est en vain que j’ai
cherché à l’empêcher. Pierre m’affirme qu’il est de son devoir d’aider
au triomphe de la bonne cause et c’est pour cela que, si souvent, il va
passer de longues heures dans ce château qui fut le nôtre. La bonne
cause! Mais il n’y en a jamais eu qu’une et elle est à jamais perdue,
puisque le dernier roi légitime de France dort pour l’éternité dans les
plis du drapeau blanc. Je l’ai dit à mon fils, il ne m’a pas compris...
C’est bien: c’est notre sort, à nous, qui sommes d’un autre âge, de ne
pas être compris, même par nos enfants!
Puis, tristement, il ajouta:
--Vous aussi, monsieur le curé, vous servez ces gens-là!...
L’abbé Pellegrin s’attendait à ce reproche: il y répondit en faisant
valoir la générosité de M. Cousinet qui lui donnait beaucoup d’argent
pour ses pauvres et pour la restauration du clocher. Et puis, c’était la
consigne donnée par l’archevêché...
--Oui, fit le comte avec amertume, l’Église nous a reniés, elle aussi...
Elle va vers le succès, vers l’argent. Ce n’est plus le trône et
l’autel, mais l’autel et le coffre-fort. Pauvre Henri V! De là-haut, où
il a rejoint Saint-Louis, que doit-il penser de cette alliance?
La comtesse, d’ordinaire silencieuse, n’intervenait que pour parler avec
une mine dégoûtée de Mme Cousinet, cette «créature maquillée et à moitié
nue» dont la présence «déshonorait» le château de Sableuse.
--Quand je pense, disait-elle à l’abbé, que mon fils rencontre cette
femme, qu’il lui parle, qu’il a même dîné chez elle! Heureusement,
Pierre est un garçon qui se respecte: il a de qui tenir! Nous l’avons
élevé dans les bons principes et s’il fait des concessions aux idées du
siècle, il n’en fera pas à ses mauvaises mœurs.
L’abbé Pellegrin revit la scène du petit salon bleu, et répondit en
cachant sa gêne:
--Ne vous frappez pas, madame la comtesse... S’il y avait quelque chose
de ce côté-là, je vous ferais signe! Mais je n’ai jamais rien vu...
En sa qualité de vieil ami de la famille, le prêtre avait cru pouvoir
reprocher à Pierre de Sableuse ses amours avec Mme Cousinet, mais ses
observations avaient été aussi mal accueillies que possible.
--Je vous assure, lui avait dit l’ex-lieutenant, que je n’ai aucun
remords... Ce bonhomme, qui s’est enrichi pendant que nous étions au
front, a une femme qu’il a payée très cher et qui me plaît: je la
prends, cela me paraît tout naturel. «Ils ont des droits sur nous», ont
dit les civils pendant la guerre. Sur eux, ça m’est égal. Moi je pense
que ça signifie aussi, mon vieux Pellegrin, que nous avons des droits
sur leurs femmes!
--Oh! fit le curé en rougissant.
--En prend qui en veut... Mais celui qui s’abstient n’a pas à en
dégoûter les autres!
Il était inutile d’insister et l’abbé se le tint pour dit, d’autant plus
que s’il jugeait sévèrement la dureté de cœur et le «chiqué» des vertus
mondaines, il avait, lui, l’homme chaste, une secrète indulgence pour le
péché de la chair... Il s’en voulait un peu, maintenant, d’avoir
dramatisé la scène du petit salon bleu: «Après tout, se disait-il, les
histoires de maris cocus ont toujours fait rire les bons chrétiens...
C’est même une tradition du moyen âge, époque où régnait la foi la plus
sincère et où je regrette de ne pas avoir vécu. Considérons donc ce
Cousinet comme un cornard du XIIIe siècle et n’en parlons plus!»
Mais on commençait à bavarder dans le pays, et beaucoup...
Il était bien difficile à Pierre et à Lisette de filer le parfait amour
sans faire jaser... Les domestiques qui, à part la fidèle Léa, ne
restaient guère longtemps au château, ne s’en allaient pas sans raconter
aux fournisseurs que Madame savait employer ses après-midi, pendant
l’absence de Monsieur. Lisette de Lizac faisait d’ailleurs scandale avec
ses décolletés, ses bras nus, ses bas transparents, son maquillage:
cette Parigote-là, bien sûr, n’était qu’une grue et, vraiment, il
fallait à son cocu de mari une fameuse santé pour se présenter aux
élections comme champion de la famille française!
De telles rumeurs devaient venir aux oreilles des adversaires politiques
de M. Cousinet. Un jour, le _Vrai Républicain_ publia cette petite note: