--C’est gentil, la campagne, disait Mme Cousinet, mais on y est bien mal
pour tromper son mari.
Le fait est que Sableuse n’offrait aucune ressource aux couples qui
cherchent à envelopper de mystère leurs voluptés coupables. Merville
n’était guère plus accueillant aux amours défendues: son _Hôtel du
Doyenné_ et ses auberges bruyantes ne rappelaient en rien les maisons
discrètes, à double issue, qui abondent dans certains quartiers de Paris
et que Lisette de Lizac avait fréquentées pendant plusieurs lustres. Il
ne restait que les champs, l’herbe tendre et l’auto... Or, madame
Cousinet avait trente-huit ans, âge auquel les femmes ne font plus
l’amour comme on satisfait une fringale: elle avait toujours beaucoup
d’appétit et prenait grand plaisir à cocufier Cousinet avec un jeune et
vigoureux lieutenant de chasseurs à pied, mais elle voulait du confort
et de la tranquillité. Passe encore de faire fi de toute prudence et de
tout raffinement lorsqu’il s’agit de marquer le premier point, mais, par
la suite, l’amour demande de la quiétude et de l’art. L’ancienne vedette
des music-halls parisiens n’appréciait même pas du tout la volupté du
danger: à ce piment romanesque, elle préférait les douceurs d’un plaisir
savamment assaisonné et sans appréhensions.
Il lui fallut, cependant, tromper M. Cousinet sous son toit... Dans le
vaste château, des coins bien connus du fils de l’ancien propriétaire
facilitaient de rapides étreintes auxquelles Pierre de Sableuse prenait
plus de plaisir que sa maîtresse.
--Ah! mon chéri, soupirait-elle, nous gâchons notre bonheur... Dire
qu’il y a ici tout ce qu’il faut pour nous adorer gentiment et que nous
ne pouvons pas en profiter! Mes amis m’avaient bien dit qu’un mari,
c’est embêtant, mais, vrai, à ce point-là, je ne l’aurais jamais cru!
Heureusement, M. Cousinet avait pris l’habitude d’aller à Merville deux
ou trois fois par semaine, l’après-midi, pour préparer le terrain
électoral, selon le plan qu’avaient établi sur place ses amis de la
Ligue des bons Français, et avec la robuste confiance des maris certains
de leur supériorité, par conséquent, de la fidélité de leur femme, il
avait répété à Pierre de Sableuse:
--Ne vous occupez de rien--les élections, j’en fais mon affaire!--mais
venez tenir compagnie à Mme Cousinet... Elle s’ennuie dans ce pays de
sauvages. Si je vous disais que la pauvre n’est pas encore parvenue à se
faire une relation intéressante!
--Vraiment?
--Pas une, vous entendez! Et cependant, c’est une femme très agréable...
Vous verrez, vous verrez, quand vous la connaîtrez mieux!
M. Cousinet tenait beaucoup à ce qu’elle ne laissât pas «s’évaporer»,
comme il disait, ce gentilhomme frivole et quelque peu «gosse» qui
n’avait pas l’air de prendre la politique très au sérieux.
--Tiens-le, lui disait-il avant de filer à Merville en quatrième
vitesse, tiens-le bien!
--Sois tranquille, mon gros loup!
Et elle le tenait, en effet, de son mieux, c’est-à-dire très
étroitement, dans son boudoir, dans son petit salon bleu, voire--certain
jour d’orage--dans sa chambre... Les domestiques étaient à l’office,
dans le sous-sol, et Léa, sa femme de chambre, une vieille confidente
qu’elle avait gardée dans sa splendeur comme madame de Maintenon garda,
à Versailles, la Nanon des mauvais jours, Léa savait s’éclipser, d’un
air digne, au moment voulu.
--Cette Léa, disait la châtelaine à son amant, elle est épatante... Je
l’ai depuis quinze ans, et elle m’a rendu bien des services. Mais elle
n’en abuse pas, et ne vient que lorsque je la sonne. C’est une perle.
Quand mon mari sera député de droite, je lui demanderai d’obtenir pour
elle un prix Montyon à l’Académie française.
Pendant que ce couple, de plus en plus passionné, multipliait les
exercices d’une gymnastique qui n’avait rien de suédois, M. Cousinet se
lançait avec ardeur dans la «lutte des idées». Il avait recruté trois
candidats pour compléter la liste «républicaine conservatrice»,--c’était
l’étiquette adoptée par la Ligue des bons Français. Ces comparses, un
sous-intendant militaire retraité, un jeune avocat et un ex-lieutenant
de louveterie, gendre d’un ancien zouave pontifical, étaient à peu près
sacrifiés d’avance, mais le grand honneur d’être candidats leur
suffisait, d’autant plus qu’ils n’avaient pas à contribuer aux frais de
la campagne et que cette figuration les qualifiait pour les élections
futures.
Le châtelain de Sableuse avait fondé un journal hebdomadaire intitulé,
tout simplement, le _Salut national_, avec cette devise «Pour Dieu, pour
l’Ordre, pour la Patrie». Titre et devise lui avaient été soufflés par
Bédarieux, qui, de plus, s’était chargé de lui fournir un rédacteur très
au courant de la cuisine électorale.
--Vous lui donnerez, lui avait-il dit, vingt-cinq louis par mois...
C’est un vieux routier, un type d’attaque qui engueulera vos adversaires
comme personne.
Ce polémiste s’appelait Alcide Plumoiseau: depuis trente ans et plus, il
écrivait pour très peu d’argent dans les journaux qui défendent la
religion, la famille et surtout la propriété. Il était, avec sa figure
usée, ses yeux brûlés par les veilles, son faux-col de celluloïd et son
air triste, le type même du journaliste qui a crevé de faim toute sa vie
en servant la cause des riches... Mais ce pauvre homme, que tout
intimidait dans la vie, devenait d’une audace, d’une virulence extrêmes
dès qu’il se trouvait, la plume à la main, devant une feuille de papier
blanc. Il avait ce sens du sarcasme et de l’injure que possèdent les
journalistes d’extrême droite ou d’extrême gauche, et rien ne pouvait
être plus utile au cours d’une campagne électorale.
M. Cousinet traita ce plumitif si peu payé avec une bonhomie quelque peu
dédaigneuse. Alcide Plumoiseau n’en fut ni surpris, ni froissé: quand on
a passé sa vie dans les journaux conservateurs, où seuls comptent les
parlementaires, les financiers et les académiciens, on a pris l’habitude
de la résignation et on se console de tout en roulant une cigarette de
gros tabac.
M. Cousinet était pour lui un patron comme tous les autres; l’égoïsme
étalé, la suffisance épanouie de ce gros homme riche et ambitieux ne
pouvaient l’étonner le moins du monde.
Il se mit donc à la besogne, fabriquant le _Salut national_ avec un
grand article truffé d’invectives à l’adresse des adversaires de la
Ligue des bons Français, avec une série d’échos rosses sur ces mêmes
personnages, puis, pour boucler le numéro, avec une «Variété
historique», des faits divers régionaux et un bulletin très complet des
Marchés. Tout cela imprimé avec des têtes de clous sur un papier à
chandelles.
Ayant lu le premier article de Plumoiseau, M. Cousinet se montra
inquiet.
--Il me semble, dit-il à l’auteur, que vous allez un peu fort... Vous
traitez les députés sortants de «tristes individus» et «de lamentables
fripouilles». Ils vont se fâcher et, peut-être m’envoyer des témoins...
Cela me serait très désagréable de me battre en duel!
--Non, monsieur, rassurez-vous, répondit le journaliste d’une voix
douce, c’est moi qui irai sur le terrain. Je me suis déjà battu cinq
fois au cours de périodes électorales: j’ai même reçu plusieurs coups
d’épée et une balle... C’est dans mes attributions.
--Oh! alors, fit le candidat, ne vous gênez pas, mon ami... Mettez-leur
le nez dans leurs ordures, à ces salauds-là!
M. Cousinet était au mieux avec Mgr Sibuë qu’il allait voir fréquemment
à l’archevêché:
--Eh bien, lui demandait le coadjuteur, voyez-vous se dessiner à
l’horizon la victoire des braves gens?
--J’ai grand espoir, monseigneur. Mais nous avons du temps devant nous,
plusieurs mois!
--Il est vrai... Vous n’en préparerez que mieux l’écrasement de ces
misérables qui menacent l’ordre social et l’Église. Êtes-vous satisfait
de M. l’abbé Pellegrin, cher monsieur Cousinet?
--Il n’a fait, jusqu’à présent, que de vagues allusions à la lutte qui
va s’engager. C’est au cours de son prône, le dimanche, qu’il a dit
quelques mots des élections... «Je ne vous donnerai jamais qu’un
conseil, a-t-il déclaré dans son langage bizarre, c’est celui de voter
pour les bons bougres, contre les mufles!»
--Évidemment, cela pourrait s’énoncer en termes plus choisis, mais
enfin, c’est très clair et vous devez être satisfait. Mais il faudra, le
moment venu, que ce brave curé marche à fond... Je le secouerai, soyez
tranquille!