M. Cousinet intervint et, naturellement, mit les pieds dans le plat:

--Enfin, il n’est pas question de dire la messe mais de récolter assez

de voix pour être élu. Le reste ne compte pas!

Bédarieux voulut adoucir cette formule un peu rude, et prononça:

--Nous faisons de la politique, monsieur le curé, pas autre chose.

--Je pensais, dit le prêtre, que vous ne vous placiez pas seulement au

point de vue des intérêts matériels...

--Doutez-vous, demanda Tricoud d’une voix creuse, de notre désir d’être

utiles à l’Église? Elle nous aide, nous l’aiderons.

--Fort bien, mais je ne vous parle pas de l’Église, je vous parle de la

religion.

Mâchecolle et ses amis parurent étonnés.

--Oui, continua l’abbé Pellegrin, vous oubliez que la solution de tous

les problèmes humains est dans l’Évangile.

--L’Évangile? s’exclama le baron de Kepler dont le monocle venait de

tomber.

--L’Évangile? fit Bédarieux en levant un petit verre de fine Napoléon.

--L’Évangile? répéta Mâchecolle qui s’apprêtait à allumer un havane gros

comme une bûche.

Tricoud ne dit rien mais haussa les épaules, tandis que M. et Mme

Cousinet échangeaient un regard inquiet.

--Certes, l’Évangile, affirma le prêtre, et c’est de son esprit qu’il

faut nous inspirer... Nous sommes chrétiens, n’est-ce pas?

--Sans doute, dit Mâchecolle, mais je ne vois pas bien...

--Nous sommes chrétiens, votre Ligue est chrétienne, catholique et voilà

qui éclaire tout. Laissons donc de côté les histoires de galette et

parlons à nos frères selon la morale de notre Sauveur... Que cette

morale divine triomphe et alors, il n’y aura plus de misère, plus de

haines, plus de saloperies dans le monde.

Le silence qui révèle les gaffes suivit cette déclaration saugrenue;

mais l’abbé Pellegrin ne s’en aperçut pas.

Bédarieux ne put cependant se contenir... Il avait repris de la fine

Napoléon et l’instinct de la discussion l’entraînait.

--Dites donc, l’abbé, s’exclama-t-il, mais vous croyez donc qu’on peut

encore en pincer, de la guitare de l’Évangile? Ah! ça, mais vous êtes

donc socialiste?

--Je suis croyant.

Mais Mâchecolle intervint, souriant:

--L’abbé est croyant... Nous sommes tous croyants. Moi, je siège à

droite au Luxembourg et j’ai demandé le rétablissement du Concordat.

Vous voyez! Et je crois que la foi ardente, militante de M. le curé peut

nous être très utile. Un peu de socialisme--chrétien, bien entendu,

c’est-à-dire respectueux du capital et de l’ordre public--un peu de

démagogie bien pensante obtiendra grand succès auprès des ouvriers.

Allez-y, monsieur le curé, parlez-leur de justice, de fraternité,

donnez-leur raison sur certains points de détail ou sur des principes

vagues qui n’engagent à rien... Et vous nous attirerez des voix, j’en

suis sûr!

--Non mais, dit l’abbé, il me semble que vous attigez la cabane!...

--Oh! très drôle! pouffa le baron Kepler.

--Il est certain, fit Tricoud, que ce langage pittoresque, employé par

un ecclésiastique, obtiendra grand succès auprès des auditoires

populaires.

--Oui, déclara Mâchecolle, cela prendra admirablement. Les gens du monde

et les curés qui parlent argot sont toujours populaires. Tous les moyens

sont bons pour faire triompher la cause! Et permettez-moi d’ajouter,

monsieur le curé, qu’en collaborant à notre œuvre, vous serez vraiment

dans votre rôle. Car, de tout temps, l’Église a défendu, en même temps

que les intérêts spirituels, les intérêts matériels, c’est-à-dire, en

définitive, les forces sociales...

--Ça dépend, répliqua le prêtre...

--Comment, ça dépend?

--Oui, quand les forces sociales sont égoïstes et mauvaises, elle les

combat. Léon XIII...

--Ne nous parlez pas de ce pape révolutionnaire, déclara Bédarieux... Il

a fait plus d’une boulette et nous a beaucoup gênés.

--C’est mon avis, dit Tricoud. Il aurait fini par rendre la foi très

embarrassante pour les gens qui occupent, comme moi, un nombreux

personnel.

--Heureusement, reprit Mâchecolle, l’Église remplit aujourd’hui sa vraie

mission... Les prêtres sont bien ce qu’ils doivent être: des gendarmes!

--Des gendarmes? se récria l’abbé... Moi, je suis un gendarme?

--Sans doute... Un prêtre vaut même toute une brigade de gendarmerie:

c’est ce que notre stupide république de francs-maçons ne comprend pas!

Dire qu’elle a trouvé que neuf cents francs par an, c’était trop cher

pour avoir à sa disposition un incomparable défenseur de notre

organisation sociale, de la famille, de la propriété, de la Rente!...

Car, enfin, le prêtre la défend aussi, la Rente, comme il défend tout ce

qui constitue la base même de la société!

--Oui, un gendarme! répéta le baron Kepler... Quoi de mieux? C’est beau,

un gendarme!

--C’est noble, c’est grand, dit Tricoud.

--C’est utile! affirma Cousinet.

Mais le curé était devenu écarlate--d’autant plus qu’il avait avalé,

sans s’en apercevoir, trois petits verres de fine Napoléon--et s’étant

dressé, il s’écria:

--Moi, un gendarme?... Moi, qui suis allé au front? Moi qui ai été

poilu?...

--Un gendarme moral, entendons-nous! précisa Mâchecolle.

--Eh bien, proféra le curé de Sableuse, vous n’avez pas la trouille!...

Mme Cousinet, qui voyait la discussion prendre une tournure dangereuse,

proposa à ses invités, en regrettant de ne pas l’avoir fait au moment du

café, de passer dans la galerie.

Rien de tel, en effet, qu’un changement d’air pour dissiper les nuées

orageuses qui se forment au-dessus des tables chargées de bouteilles

quand les convives se mettent à parler politique.

Cousinet et ses amis tenaient à l’appui du curé de Sableuse dont la

hardiesse d’idées et de langage leur paraissait d’un excellent emploi au

cours d’une campagne électorale. De son côté, l’abbé Pellegrin, qui

songeait à ses pauvres, à son clocher vermoulu, et même à son beau

Saint-Joseph aux yeux doux, craignait d’avoir été trop loin: ces

messieurs, qui dirigeaient une Ligue approuvée et patronnée par

plusieurs prélats, ne pouvaient pas être pareils aux Pharisiens dont il

avait parlé dans la chaire de la cathédrale de Merville. Le souvenir des

instructions du coadjuteur lui revint aussi...

Et Mme Cousinet acheva de calmer les esprits en se mettant au piano et

en chantant, d’une voix canaille, des airs à la mode.

--Je passerai quelques couplets, avait-elle dit avant de commencer... Ce

serait trop leste pour M. le Curé!

Mais l’abbé Pellegrin, qui avait allumé sa pipe, répondit avec bonne

humeur:

--Pensez-vous!... Nous autres, les ratichons, on est entraîné. Je peux

tout entendre et même je peux tout voir... Pour l’effet que ça me fait!

Mon curé chez les riches · 第 24 / 41 题