LA RELIGION, LA FAMILLE, LA PROPRIÉTÉ

M. Cousinet rentra de Paris en annonçant que ses négociations avaient

réussi le mieux du monde.

--Pendant ces deux jours, fit-il joyeusement, j’ai eu une veine

extraordinaire!

--Ça ne m’étonne pas, répondit sa femme d’un air innocent.

--Ah! Pourquoi?

--Parce que, mon chéri, la veine, tu as l’habitude de la dompter!

--C’est vrai... Je les ai fait marcher là-bas. Je suis allé voir

Bédarieux, le directeur de la _Tradition_. Entre nous, une belle

fripouille! Mais très intelligent et, surtout, très au courant de la

situation... Il m’a donné des conseils, des tuyaux; il me soutiendra

énergiquement.

--C’est bien le moins... Tu es dans sa commandite pour cinq cents gros

billets!

--J’ai vu aussi les types de la Ligue des bons Français... Des amis!

--Je pense bien... A ce prix-là!

--Bah! Trois cent mille francs... Mais je savais bien ce que je faisais.

Je les rattraperai quand je serai élu. A la Ligue j’ai vu Mâchecolle, le

sénateur. Il m’a encouragé à me présenter... «Vous pouvez devenir,

m’a-t-il dit, une des forces du parti, qui est celui des honnêtes gens.

Un homme comme vous, un patriote qui a rendu tant de services à la

France, doit servir la cause au premier rang». Mâchecolle connaît,

justement, ce pays... Il m’a dit que le nom de Sableuse ferait très bien

en tête de liste. Impossible de trouver mieux, vu la situation de cette

famille que tout le monde vénère dans la région, même l’élément ouvrier.

--Oui, dit Mme Cousinet, ce sont des gens très sympathiques.

--Le fils est bien un peu insignifiant...

--C’est vrai.

--... Mais cela vaut mieux, je ne veux pas avoir de rival!

--Tu as raison, approuva Mme Cousinet en l’embrassant.

--Bref, tout va comme sur des roulettes... Ah! j’oubliais. Ces

messieurs, Bédarieux, Mâchecolle, Tricoud--tu sais, l’entrepreneur,--le

baron Kepler, secrétaire général de la Ligue, peut-être un ou deux

autres, arriveront samedi prochain. Ils viennent pour examiner la

situation sur le terrain, pour choisir les trois autres candidats qui

compléteront la liste, pour prendre les premières dispositions en vue de

la campagne qui ne tardera pas à s’ouvrir. Nous les logerons au

château... Débrouille-toi!

--Sois tranquille, mon gros loup.

--As-tu vu le jeune de Sableuse?

--Vaguement...

--Tu as eu tort, mignonne. Je sais bien qu’il n’est pas très rigolo,

mais tu dois m’aider à l’amadouer, à le tenir en laisse... Et le curé,

est-il venu te voir?

--S’il est venu me voir? répéta madame Cousinet avec un sourire

bizarre... Oh! oui!...

--Ah! très bien. Tu l’as bien reçu, au moins? Tu sais, il faut lui

ouvrir notre porte, bien largement.

--Je ne l’avais pas fermée, tu peux en être sûr, mon chéri.

--Ce diable de curé est une force. Mâchecolle, qui le connaît, me l’a

dit. Tâchons de le mettre dans notre jeu complètement, comme M. de

Sableuse. Je compte beaucoup sur toi, pour cela!

--Je ferai de mon mieux, mais, avec lui, c’est plus difficile.

--Au contraire! Je vais commencer par lui lâcher quelque galette pour

son église, pour ses pauvres, pour ce qu’il voudra. En même temps, je

demanderai à l’archevêché de lui passer la consigne...

Et, partant d’un bon gros rire, il déclama:

--Pour Dieu, pour la patrie, pour M. Cousinet!...

Il embrassa bruyamment sa femme, puis lui dit tout bas à l’oreille:

--Nous nous coucherons de bonne heure, ce soir... Trois nuits sans

amour! Ah! ma chérie, tu ne trouves pas que c’est long?

--Terriblement, mon loup! répondit Lisette de Lizac en lui rendant son

baiser, du bout des lèvres, sur la joue.

Le curé de Sableuse ne tarda pas à recevoir une enveloppe contenant deux

billets de cinq cents francs et la carte de M. Cousinet avec ces mots:

_Pour vos œuvres, mon cher ami, en attendant mieux._

A vrai dire, cette libéralité lui déplut: «Ça y est, se dit-il, on

commence le bombardement par grosses pièces... Impossible de résister.

Va falloir me rendre, c’est bien la première fois! Mais, quoi, il y a

tant de pauvres gens dans le pays! Monsieur Cousinet, à ce prix-là je

suis votre homme.»

Sans tarder, il alla faire de la monnaie au bureau de poste, puis il

entreprit une tournée chez les plus malheureux de ses paroissiens. Dans

ce bourg mi-ouvrier, mi-paysan, les misères ne manquaient pas... Que de

masures où grouillaient des marmailles affamées et loqueteuses, où des

malades, des vieillards attendaient quelque secours! L’abbé Pellegrin

passa partout, ajoutant aux bonnes paroles l’appoint nécessaire d’un

billet de banque. La Planquart eut sa visite et reçut de quoi acheter

des galoches à quelques-uns de ses «loupiots», comme il disait. La mère

Lostellat, que l’abbé Pellegrin alla voir aussi, continuait à se

débattre dans les bras de la mort.

--On verra ben, disait-elle parfois d’une voix sifflante, laquelle de

nous deux lâchera la première: en attendant, je tiens bon!

A son chevet, le prêtre rencontra le docteur Profilex, qu’il n’avait pas

vu depuis plusieurs jours. Les deux hommes sortirent ensemble.

--De nos deux visites à cette pauvre vieille, dit le docteur, la mienne

est assurément la moins utile.

--Vous voyez, plaisanta le curé, que je sers parfois à quelque chose.

--Oui, quand vous laissez quelque argent sur la table!

--Taisez-vous, vieux mécréant... A vous qui ne pouvez, avec vos drogues,

sauver les corps, il va bien de railler les miennes, qui me permettent

de sauver les âmes.

--Mettons qu’elles se valent, curé, et faisons la paix. Vous savez que

le comte de Sableuse s’est installé à la Saulnaye?

--Je lui ai rendu visite.

--Moi aussi... Entre nous, M. de Sableuse ne va pas. Il a beaucoup

vieilli depuis qu’il a quitté son château et je le trouve en mauvais

état. Le moral est, chez lui, très atteint et comme le physique est aux

ordres du moral...

--Je ne vous le fais pas dire.

--Je n’ai pas dit «l’âme»... Et cependant, c’est une belle âme que ce

vieil aristocrate tout d’une pièce avec ses idées absolues, sa foi

royaliste qui n’admet rien, ne concède rien. Tout nous sépare, mais je

l’estime, ce bonhomme-là: il se tient droit. J’aime les gens qui ne

transigent pas!

Après un instant de silence, le docteur Profilex reprit:

--Et que devient votre Cousinet?

--Mon Cousinet? Mais personne ne m’en a fait cadeau.

--Il paraît que vous êtes au mieux avec lui... Et le bruit court que

vous allez l’aider à devenir député.

L’abbé, embarrassé, répondit à côté:

--M. et Mme Cousinet sont d’excellentes personnes qui font beaucoup de

bien. Grâce à elles, je peux soulager bien des misères dans le pays. Le

reste, ça ne compte pas!

--Si, ça compte, puisque ce reste, c’est la défense de la bonne cause...

Oui, la cause des gens qui ont horreur de la République, de la «gueuse»,

la cause des partisans de l’ancien régime! Et le plus drôle, c’est que

votre Cousinet en est, de ce parti-là, lui qui s’est servi de ses

millions tout neufs pour déloger le comte de Sableuse de son château

féodal... Ah! quelle époque!

L’abbé Pellegrin ne restait pas à court, d’ordinaire, dans ses

discussions avec le docteur Profilex, mais cette fois, il ne trouva rien

à répondre. D’ailleurs son ami ne lui laissa pas le temps de chercher

une riposte: déjà, en riant d’un air sarcastique, il s’éloignait...

«Bah! se dit le curé, je ne me suis pas encore engagé... Laissons

flotter les rubans. Tout se tasse ici-bas. Et en attendant, je pourrai

distribuer aux pauvres un peu de la galette de Cousinet: c’est toujours

ça de repris!»

Mais quelques jours après, il était convoqué à l’archevêché où Mgr Sibuë

le reçut, cette fois, avec une surprenante bienveillance.

--Monsieur le curé, lui dit-il, nous avons besoin de vous... L’heure

s’approche où les forces mauvaises vont tenter un assaut qu’elles

croient décisif contre l’ordre établi. L’Église, vous le savez, est,

avant tout, un élément de conservation sociale: elle oppose

traditionnellement la digue religieuse au flot de la révolution impie...

Elle prendra donc part, sinon ouvertement, du moins en sous-main, à la

prochaine lutte électorale. Tous les fidèles et à plus forte raison,

tous ceux qui portent notre saint habit doivent faire bloc contre

l’ennemi... Vous, mon cher curé, qui disposez d’une réelle influence

dans la région, vous vous mettrez, cela va sans dire, au service de la

bonne cause... Une liste conservatrice et catholique va être formée par

les soins d’un de vos meilleurs paroissiens, M. Cousinet. Vous le

connaissez, je le connais-moi-même, c’est un homme aux idées excellentes

et, de plus, en possession de moyens puissants. Très généreux aussi...

Nos œuvres diocésaines ont déjà ressenti les effets de sa générosité

chrétienne, dont madame Cousinet, admise dans nos comités, est la pieuse

et zélée inspiratrice. M. Cousinet compte sur votre dévouement, nous y

comptons nous-mêmes et, dès maintenant, cher monsieur le curé, je bénis

vos efforts que, j’en suis sûr, la Providence saura rendre fructueux

pour la cause des honnêtes gens!...

C’était, en somme, un ordre et l’abbé Pellegrin répondit:

--Ça va, Monseigneur... Je marcherai jusqu’à la gauche!

--Jusqu’à la gauche, c’est bien cela, fit le coadjuteur avec un sourire

mince... Car je crois que c’est de ce côté que votre influence sur les

brebis qui vous sont confiées s’exercera le plus utilement.

Peu de jours après cette entrevue, le curé de Sableuse reçut la visite

d’un entrepreneur de Merville qui lui demanda:

--Quand commençons-nous les travaux?

--Quels travaux?

--La restauration du clocher de l’église... Je suis allé le voir: il ne

tient plus guère. Un grand coup de vent et tout s’écroulera. Et puis,

les embellissements intérieurs... Mais n’est-ce pas convenu avec M.

Cousinet? Il m’a dit: «Mettez-vous à la disposition de M. le curé.» Me

voici: nous commencerons quand vous voudrez. Tout est arrangé avec le

conseil municipal.

--Soit... Mon clocher tient bon depuis six siècles, mais quelques soins

ne lui feront pas de mal. Occupez-vous de lui d’abord. Après, nous

verrons...

Et l’abbé Pellegrin, un peu surpris de se voir bousculé ainsi, songea:

«Décidément, notre ami Cousinet bat le fer tant qu’il est chaud.

Impossible de résister à cet homme-là!»

La semaine ne s’était pas écoulée que la nouvelle châtelaine lui

apportait elle-même, en auto, un magnifique Saint-Joseph en plâtre

peint:

--J’ai pensé, dit-elle, que cela vous ferait bien plaisir.

--Il est pépère, c’est vrai, mais j’en ai déjà un...

--Vous n’allez pas me le refuser? Regardez, comme il est gentil avec sa

barbe frisée et ses yeux bleus qui regardent le ciel. C’est mon mari qui

l’a choisi.

--Comment, c’est M. Cousinet qui...?

--Oui, pendant son séjour à Paris. Une idée qui lui est venue... en

passant du côté de Saint-Sulpice.

--Saint Joseph est un grand saint, répliqua le bon curé, et qui a rempli

dignement une mission bien ingrate. Enfin, madame, je vous remercie

bien, comme je remercie votre mari... Je caserai votre Saint-Joseph dans

l’église: cela nous en fera deux, mais on ne saurait trop honorer ce

parfait modèle d’abnégation et d’obéissance à la volonté divine.

Madame Cousinet écoutait gravement, sans avoir le moins du monde l’air

d’une femme coupable qui se livre à une plaisanterie irrespectueuse:

évidemment, dans son esprit, elle ne faisait aucun rapprochement entre

son mari et ce Saint-Joseph qu’il avait acheté peut-être à l’heure même

où sa femme le faisait cocu. Le bon curé songea que les filles d’Ève

avaient reçu de Dieu ou du diable, au grand dommage des fils d’Adam,

l’étonnant pouvoir de se dédoubler pour oublier, au moment voulu, tout

souvenir gênant et faire l’ange aussitôt après avoir fait la bête.

--Mais j’oubliais! dit l’ancienne vedette du Casino de Paris... Nous

recevons, au château, samedi prochain, plusieurs messieurs de Paris, des

membres du comité de la Ligue des bons Français. Ils viennent pour

organiser la campagne électorale... M. Cousinet tient absolument à ce

que vous les rencontriez. C’est très facile: venez dîner dimanche

soir... C’est convenu, n’est-ce pas cher ami?

Ce «cher ami», venant après le Saint-Joseph, était irrésistible. Le curé

promit... D’ailleurs, maintenant qu’il était embarqué, à quoi bon se

débattre? Et puisque la Ligue des bons Français patronnait le nouveau

châtelain de Sableuse, vraiment, il n’avait plus le droit de douter et

de résister. La Ligue des bons Français ne luttait que pour la foi et

l’Église, et elle savait certes mieux que lui comment et avec qui il

fallait les défendre.

Le dimanche suivant, à l’heure du dîner, l’abbé Pellegrin prenait place

à la table de l’ex-Lisette de Lizac avec les éminents représentants de

la Ligue des bons Français. Il y avait là le sénateur Mâchecolle, un

vieux monsieur à favoris solennels, Tricoud, l’entrepreneur, un grand

sec qui portait sur un nez formidable de rondes lunettes d’écaille, le

baron Kepler, secrétaire général de la Ligue, un homme jeune encore à

tête de monoclard mondain et Bédarieux, le directeur de la _Tradition_,

organe officiel de la Ligue... Anselme Bédarieux n’avait vraiment rien

de traditionaliste dans son aspect: vêtu d’un complet de style

britannique, le visage rouge et glabre, la mâchoire pavée de dents en

or, il faisait penser à un bookmaker ou à un manager de boxe.

M. Cousinet commença par expliquer l’absence de M. Pierre de Sableuse en

disant:

--Ma femme l’avait invité... Mais il lui a répondu qu’il était

souffrant. N’est-ce pas, chérie?

--Oui, il est venu me dire lui-même cet après-midi qu’il se sentait

fatigué... très fatigué!

Le regard de l’abbé Pellegrin croisa celui de Mme Cousinet, mais

celle-ci ne broncha pas et c’est avec une parfaite sérénité qu’elle

ajouta:

--Ce garçon m’a paru, en effet, peu en train.

--Bah! dit son mari, nous n’avons pas besoin de lui pour causer

politique... D’autant plus qu’il n’y connaît rien. Nous avons son nom et

c’est l’essentiel!

--Un tel nom, dit Mâchecolle, nous sera fort utile. Sableuse, la

tradition, Cousinet, le progrès: c’est admirable! Je crois au succès...

Des laquais en culotte de velours écarlate et en habit bleu-barbeau à

boutons d’or servaient cérémonieusement un potage à la Montmorency dans

une vaisselle dont M. Cousinet n’oublia pas de dire, d’un ton négligent,

qu’elle était de Sèvres,--origine facile à vérifier, ajouta-t-il avec

bonhomie, en montrant derrière son assiette le monogramme de la

manufacture nationale.

Le homard à l’américaine parut et la conversation se trouva aiguillée

sur la gastronomie et les restaurants parisiens où se conservent les

bons principes de Brillat-Savarin. Bédarieux était des mieux renseignés

sur ce chapitre et Mme Cousinet, qui avait beaucoup soupé en sa vie, fit

preuve aussi d’une brillante documentation. Le baron Kepler vanta les

cabarets de Montmartre: l’ancienne divette marqua, en quelques traits

précis, leurs mérites respectifs... Mâchecolle cita un établissement

«très rigolo» où il allait parfois passer la soirée avec des amis

politiques, des électeurs influents. Tricoud lui-même, l’homme aux

lunettes de mandarin, célébra diverses boîtes de la Butte où, vraiment,

la chère était bonne et où il n’y avait pas moyen de s’embêter.

--Mais, remarqua à un moment donné le baron Kepler, il me semble que

nous nous oublions un peu devant M. l’abbé.

--Allons donc, dit Cousinet, notre curé est un ancien poilu. Il y est

peut-être allé, à Montmartre, en permission!

--Ma foi non, dit l’abbé... Paris nous était interdit, à nous autres,

paysans. Et puis quand même, ma soutane, je la portais toujours,

moralement. Et je n’ai point l’habitude de la balader dans ces

endroits-là.

Des mets compliqués--à l’apparition desquels M. Cousinet vantait chaque

fois la maîtrise de son «chef», ancien cuisinier du roi de Portugal--des

mets compliqués, servis dans des plats en vermeil, se succédaient,

arrosés de vins célèbres. On se mit à parler politique et, tout de

suite, la question fut placée, par le sénateur Mâchecolle, sur le

terrain des réalités.

--Nous avons, déclara-t-il, un programme habilement dosé qui doit valoir

un grand nombre de sièges à la Ligue des bons Français. Ce programme, je

l’ai composé avec nos amis... Ma vieille expérience politique, ma

situation au Sénat, mes relations dans le monde des affaires, tout cela

me permettait de tâter utilement le pouls à l’opinion publique et de

choisir les remèdes qui peuvent la guérir de sa fièvre. En un mot,

voici: il s’agit de défendre les intérêts que les menaces

révolutionnaires inquiètent...

--C’est bien cela, dit Bédarieux. L’argent a peur, se terre et voilà

pourquoi les temps sont difficiles. La _Tradition_ fait beaucoup moins

d’affaires de publicité que l’an dernier... Les couturiers se plaignent,

les théâtres jouent devant des banquettes.

--Que fait le Casino de Paris? demanda Mme Cousinet.

--Des demi-salles tout au plus...

--Quand j’y jouais, c’était le maximum tous les soirs!

--Ceci explique cela, chère madame, fit le baron Kepler, galamment.

--Restaurer la confiance, voilà notre but, reprit Mâchecolle.

Le curé de Sableuse lança, ironique:

--Faire remonter les recettes du Casino de Paris!

--Quand les établissements de plaisir vont, mon cher curé, tout va...

--Soit, mais pour entraîner les électeurs de la région, il faudra leur

parler d’autre chose.

--Évidemment... La situation est d’ailleurs très favorable, au point de

vue électoral. Les paysans, qui se sont enrichis pendant la guerre, sont

devenus conservateurs. On est toujours conservateur, quand on a quelque

chose à conserver! Ces braves gens voteront pour la liste Cousinet--je

dis la liste Cousinet, parce que notre ami est la vraie tête de

liste--voteront pour la liste Cousinet comme un seul homme. La Ligue des

bons Français--tout le monde sait ça--place au-dessus de tout la défense

de l’agriculture, c’est-à-dire de la propriété agricole.

--Oui, dit le baron Kepler en ajustant son monocle, nous sommes, au

fond, une ligue de paysans.

--Les hobereaux nous suivent aussi... La candidature de M. Pierre de

Sableuse, fils d’un légitimiste intransigeant, les entraînera tous. Les

industriels...

--Nous les tenons, interrompit l’entrepreneur Tricoud. Je peux vous en

parler savamment. La Ligue des bons Français a obtenu, tout de suite, la

sympathie et l’appui de ceux qui occupent des salariés... Nous prêchons

la pacification sociale, c’est-à-dire la fin de cette agitation

déplorable qui effraie les capitaux et compromet la prospérité

nationale. L’industrie et surtout la grande industrie est avec nous...

Elle sait que nous la soutenons.

--Comme elle nous soutient, dit Bédarieux. Notre ami Cousinet est

précisément l’un de ces hommes d’action, de ces réalisateurs qui ont

compris la nécessité d’organiser la lutte contre l’armée de la haine et

de la révolte. Mais la _Tradition_ n’est pas encore aidée comme il le

faudrait!

--Les classes moyennes, reprit Mâchecolle, nous échappent en grande

partie...

--Elles ne sont pas sympathiques, les classes moyennes, fit Tricoud.

Elles sont, en somme, composées de ratés...

--De mauvais esprits, en tout cas, affirma le baron Kepler.

--D’aigris! insista Cousinet.

--Oui, résuma Mâchecolle, de gens qui ont des besoins mais qui ne savent

pas gagner d’argent. Les classes moyennes fournissent leur personnel aux

cadres de l’armée révolutionnaire: c’est un milieu interlope où

foisonnent les intellectuels envieux, les avocats ambitieux, les

raisonneurs, les idiots nourris d’idées générales... Moi, je ne voudrais

voir que deux grandes catégories de Français: les chefs, ceux qui ont le

nom, l’argent, la situation, la supériorité de fait et les paysans.

--Pardon, intervint le curé de Sableuse, qu’est-ce que vous faites des

ouvriers?

--Les ouvriers? dit Mâchecolle... En effet, ils existent et nous devons

compter avec eux.

--Hélas! soupira Tricoud.

--Eh bien, mon cher curé, j’allais justement vous en parler... Il y a

beaucoup d’ouvriers dans ce pays et, dame, nous devons songer à eux.

C’est bien pourquoi, d’ailleurs, nous faisons appel à votre concours...

Les ouvriers, c’est votre rayon!

--Ah! vous croyez! fit l’abbé à qui Mme Cousinet versait du champagne

dans une coupe de cristal taillé et doré.

--Mais oui, voyons... Vous les aurez comme vous voudrez, les ouvriers.

Vous les avez même déjà! Votre popularité est fantastique dans tout le

pays... Ne dites pas non. Nous sommes au courant! Et c’est vous, vous

seul, qui pouvez nous amener une partie, une bonne partie de ces

gaillards-là... Ça vous est facile! Ah! si vous étiez un abbé pommadé,

un prêtre qui ne sait pas parler au peuple le langage qu’il comprend,

nous ne vous demanderions pas de marcher avec nous... Ce ne serait pas

la peine, vous nous gêneriez! Mais, justement, vous avez tout ce qu’il

faut pour enlever cette clientèle-là: le geste, l’allure, la voix, le

ton...

--Vous me flattez! fit l’abbé Pellegrin avec bonne humeur.

--Je constate, tout simplement.

--Oui, fit le baron Kepler, vous êtes _the right man in the right

place_.

--Vous savez, objecta le curé, que les ouvriers de Sableuse, pour ne

nous occuper que de ceux-là, sont assez récalcitrants. Si je leur parle

de la sécurité qu’il faut rendre aux capitaux, des intérêts de la grande

industrie, de...

--Parbleu! s’exclama le sénateur Mâchecolle, mais aussi, vous avez bien

soin de ne pas employer ces arguments-là. Ça ne prendrait pas. Non, vous

leur direz...

--Quoi?

--Enfin, vous leur ferez des promesses... augmentation des retraites

ouvrières... participation aux bénéfices... maintien des huit heures...

--Hum! dit Tricoud, c’est que ce n’est pas du tout dans nos idées.

--Je sais bien... Mais, mon cher, il faut promettre aux électeurs, si

vous voulez qu’ils votent pour vous!

--Pardon, fit l’abbé, mais je ne peux cependant pas leur bourrer le

crâne, aux ouvriers!

--Mon cher curé, j’ai tort de vous conseiller. Vous saurez, j’en suis

sûr, émouvoir, emballer et faire marcher ces gens-là.

--Les faire marcher? Je comprends... Mais il y a quelque chose dont nous

n’avons pas encore parlé et qui a, je crois, sa petite importance.

--Laquelle? La question du journal local à créer?

--Non, pas cela.

--Le point de vue financier?... Notre ami Cousinet vous ouvrira les

crédits nécessaires. N’est-ce pas, Cousinet?

--Ce n’est pas cela non plus... Il s’agit d’une question d’ordre

général.

--Précisez, monsieur le curé.

--Eh bien, que faites-vous, dans tout ce beau programme, de la religion?

--La religion? Il est bien entendu que nous ne la négligeons pas. La

Ligue des bons Français, vous le savez, est catholique... mais avec

prudence, bien entendu. Pas d’excès de ce côté-là: ce serait extrêmement

dangereux.

--Compris, dit l’abbé... Mais moi, je suis prêtre, je ne peux être

catholique avec prudence: impossible de me camoufler. Quand je

m’adresserai aux ouvriers, je leur parlerai, non pas des intérêts de la

grande industrie ou des recettes du Casino de Paris, mais du bon Dieu.

--Du bon Dieu? Aïe!... Monsieur le curé, croyez-en mon expérience, les

bonnes élections catholiques, ça ne se réussit que lorsqu’on ne parle

pas du tout du bon Dieu.

--C’est ça, le bon Dieu vous gêne!

--Nous parlons sérieusement...

--Le bon Dieu, c’est très sérieux... même en temps d’élections!

Mon curé chez les riches · 第 23 / 41 题