--En effet... Et dire que je n’y avais pas pensé! Mais je croyais le
comte définitivement parti... Je n’ai appris que ce matin, par un
garde-chasse, qu’il s’était installé à la Saulnaye. Évidemment, le comte
Hector de Sableuse ferait très bien en tête de liste. Moi, Cousinet, je
viens aussitôt après. Les trois autres, nous les trouverons sans peine.
D’ailleurs, il est à peu près certain que seuls, les deux premiers
seront élus... Oui, mais, voudra-t-il? Je me suis laissé dire que
c’était un vieux sauvage...
--Bah! dit madame Cousinet, nous en avons conquis de plus sauvages que
lui. Et puis, n’oublie pas ceci: il est pauvre.
--C’est vrai, dit l’homme riche, et un pauvre, ça ne résiste jamais bien
longtemps. Et puis, pourquoi résisterait-il, celui-là? Un siège de
député, un mandat tout cuit et qui ne coûte rien, ça ne se refuse pas.
J’irai demain à la Saulnaye...
Le lendemain, M. Cousinet se présenta chez M. de Sableuse qui le reçut
aussitôt avec une assez froide courtoisie. Mais le millionnaire était
bien persuadé que sa proposition serait mieux accueillie et, après
quelques banales formules de politesse, il la formula, carrément.
Le comte ne l’interrompit pas une seule fois et même ne lui répondit pas
tout de suite.
--Vous consentez, n’est-ce pas? dit l’ambitieux châtelain... Il s’agit,
je le répète, de former une liste d’honnêtes gens dont le programme est
nettement conservateur.
--Conservateur! répliqua M. de Sableuse avec une inquiétante ironie...
Mais, mon cher monsieur, qui vous a dit que je voulais conserver quoi
que ce soit?
--Il s’agit de l’ordre, de...
--Non, vous voulez conserver ce que vous avez et voilà pourquoi,
j’imagine, vous êtes conservateur. Moi, j’ai tout perdu. Ce ne serait
rien encore, si tout ce que j’ai cru, défendu, aimé n’était perdu
aussi... Je suis, monsieur, un homme du passé, d’un passé mort à jamais.
Et je ne conserve que des souvenirs.
--Nous défendrons le passé, la tradition.
--A quoi bon? Je vous dis que c’est mort...
--Cependant, il y a un parti qui oppose à la Révolution une barrière.
C’est le drapeau de ce parti que je vous demande de tenir aux prochaines
élections.
--Le drapeau sous lequel j’ai servi a été déposé dans le cercueil du
comte de Chambord, à Goritz: c’est le drapeau blanc. Personne n’ira
jamais le chercher où il est... C’est un drapeau mort comme ce qu’il
représente.
Le comte de Sableuse parlait lentement, d’une voix lointaine... Il se
tenait debout, près d’une fenêtre presque entièrement obstruée par un
lierre épais et dans cette pénombre, avec son visage émacié que
prolongeait une barbe blanche, avec des yeux profondément enfoncés sous
un front creusé de rides profondes, il prenait un aspect
quasi-fantomatique... Vraiment, oui, ce grand vieillard avait l’air de
sortir du passé. Et devant M. Cousinet, qui se demandait maintenant ce
qu’il venait faire là, M. de Sableuse continua:
--Monsieur, j’ai renoncé à tout... Quand avec mes amis, de Blacas, du
Bourg et quelques autres fidèles, j’ai posé mes lèvres pour la dernière
fois sur la main inerte de mon roi, je ne me suis pas tourné vers
l’avenir. A quoi bon? Il n’avait rien qui pût m’intéresser... Avec le
comte de Chambord, quelques-uns d’entre nous ont enterré toutes leurs
espérances: je suis de ceux-là. Depuis lors, je ne me suis mêlé de rien,
je n’ai écouté aucun appel: je suis devenu un spectateur que la pièce
ennuie, attriste ou dégoûte le plus souvent. Me mêler d’élections, moi
un des derniers partisans du roi par la grâce de Dieu et maître absolu
des biens et même de la vie de ses sujets? Vous n’y pensez pas...
Monsieur Cousinet, j’excuse votre démarche, car j’imagine que vous ne me
connaissiez pas avant de la tenter... S’il en était autrement, je
considérerais cette offre comme une offense.
Le pauvre Cousinet, démonté, bredouilla:
--Et moi qui croyais vous faire plaisir en vous fournissant l’occasion
de devenir député!
--Eh bien, admettons que c’est amusant et n’en parlons plus.
Lorsqu’il revit sa femme, M. Cousinet s’exclama tout d’abord:
--En voilà un vieux piqué!
--Il ne marche pas?
--J’ai vu le moment où il allait me flanquer à la porte.
--Qu’est-ce qu’il t’a dit?
--Des choses fantastiques... il m’a parlé du comte de Chambord--le comte
de Chambord, je te demande un peu!--du roi de France et de Navarre qui
est le maître absolu, du drapeau blanc, du déluge et de la fin du
monde...
--Alors, rien à faire?
--Rien du tout.
--Tu lui as parlé d’argent? demanda madame Cousinet...
--Jamais de la vie... C’est même la première fois que je me trouve en
face d’un pauvre à qui je n’ose demander son prix, parce que je sens
qu’il n’est pas à vendre. S’il y avait beaucoup de types comme ça, la
vie deviendrait impossible.
--Alors?...
--Alors... Écoute, c’est à mon tour d’avoir une idée! Le vieux ne marche
pas: j’ai peut-être trouvé quelqu’un pour le remplacer.
--Qui?
--Son fils.
Un sourire passa sur les lèvres peintes de Mme Cousinet.
--J’y pensais, dit-elle.