UN HOMME DU PASSÉ

Quelques jours après, l’abbé Pellegrin rentrait avec Poilu à sa cure

près avoir fait une tournée chez les pauvres du village, quand Valérie,

sa vieille bonne, qui l’attendait sur le seuil, lui dit en le

débarrassant de son chapeau et de son parapluie:

--Eh ben, en v’là une nouvelle!

--Quoi donc?

--Monsieur le comte est revenu!... Il est à la Saulnaye, avec madame et

M. Pierre.

--Pas possible... Il m’avait cependant assuré qu’il ne remettrait jamais

les pieds dans le pays. Au fait, tant mieux... Mais qui vous a dit ça,

Valérie?

--Évariste, vous le savez, le vieux domestique qu’ils avaient emmené à

Paris... Il est venu, y a pas plus d’un petit quart d’heure, pour me

dire: «Madame Valérie, nous voici... C’est nous. Monsieur le comte ne

peut pas se faire à son appartement de Paris... Il étouffe. Quant à

madame la comtesse, elle s’ennuie. Il n’y a que M. Pierre qui

s’accommodait très bien de cette existence-là. Moi, je m’y faisais...

Alors, puisque voici la belle saison, nous avons décidé de nous

installer pour quelque temps à la Saulnaye. Ça ne vaut pas le château,

mais on y est bien tout de même... Prévenez donc monsieur le curé et

dites-lui que nous serions bien aises de le voir... La Saulnaye, c’est

pas bien loin de Sableuse: deux coups de pédale et on est chez nous!»

Sur ce, j’ai offert à M. Évariste, qui est un homme bien aimable, un

petit verre de cassis...

L’abbé répondit simplement:

--J’y vais!

Et bientôt, toujours suivi de Poilu, il roulait à bicyclette vers le

pavillon de la Saulnaye, situé à trois kilomètres du village... Tout en

pédalant d’un jarret vigoureux, il se réjouissait à la pensée de revoir

les anciens châtelains avec qui, pendant plus de dix ans, il avait

entretenu d’affectueuses relations: les Sableuse étaient, à ses yeux et

d’ailleurs à ceux de quiconque les connaissait, les plus braves gens du

monde...

Sur la route, à mi-distance, il rencontra Pierre de Sableuse,

l’ex-lieutenant de chasseurs à pied, le fils du comte Hector. Les deux

hommes échangèrent une cordiale poignée de mains, puis, tout de suite,

Pierre expliqua:

--Oui, nous nous installons à la Saulnaye, tout ce qui nous reste! L’air

d’ici manquait à mes parents. Et moi, j’avoue que je ne suis pas fâché

de me reposer un peu dans ce petit coin tranquille...

Et comme l’abbé Pellegrin se déclarait enchanté de cette décision, il

reprit, après quelque hésitation:

--Qu’en pensera-t-on à Sableuse?

--Mais que vous avez bien fait, mon lieutenant... Vous savez que votre

famille a laissé les meilleurs souvenirs dans le pays.

--Des souvenirs, oui, c’est bien cela. Au fond, on sera surpris de nous

revoir, on dira: «Ils ne sont pas fiers de revenir après avoir vendu

leur vieille maison.»

--Il n’y a ici que de braves gens et...

--Au fait, on dira ce qu’on voudra. D’ailleurs, moi, je ne verrai

personne... Je me promènerai, je lirai, je travaillerai--vous savez que

je me suis mis à faire mon droit--et, le moment venu, je chasserai. Le

principal, c’est que mon père retrouve sa santé et que ma mère,

maintenant à peu près consolée d’avoir dû quitter à jamais le château de

Sableuse, se repose ici à l’ombre de ces vieux arbres, les seuls qui,

maintenant, soient encore à nous!

Pierre donna quelques tapes amicales à Poilu qui, tout de suite, l’avait

reconnu.

--Toujours solide, ce rescapé de la grande bagarre?

--Oui, répliqua l’abbé, Poilu est toujours d’attaque... mais ce n’est

plus, Dieu merci, une attaque de grand style, comme ils disaient.

Aujourd’hui, nous l’avons, le vrai filon, nous sommes dans nos foyers!

--Tout le monde ne peut pas en dire autant, soupira le fils de l’ancien

châtelain.

Mais ils arrivaient à la Saulnaye, ancien pavillon de chasse Louis XIII

qui reflétait dans un étang bordé de vieux saules et de hautes herbes sa

façade à moitié recouverte de glycines et de lierre...

Le comte de Sableuse apparut sur le seuil. A la vue du curé qui

s’empressait vers lui, il fit quelques pas en avant, non sans s’appuyer

sur une canne à forme de béquille et s’exclama, joyeusement:

--Ah! je savais bien que vous viendriez tout de suite, courtisan du

malheur!

--Vous n’en doutiez pas, je suppose, répondit le prêtre en appuyant sa

bicyclette contre le perron de pierre.

--Je vous attendais, dit le comte en lui tendant la main.

Le curé et le vieux gentilhomme, suivis de Pierre et de Poilu,

pénétrèrent dans le pavillon. Mme de Sableuse, assise dans un fauteuil

de tapisserie, au milieu d’une sorte de salon rempli de meubles

disparates, fit un affectueux accueil au visiteur... Vêtue d’une robe

noire, coiffée d’un bonnet de dentelles qui enserrait des bandeaux de

cheveux gris, elle paraissait plus de soixante ans, bien qu’elle eût à

peine atteint la cinquantaine: son visage était d’ailleurs celui d’une

femme lasse et comme découragée. Elle n’en affirma d’ailleurs pas moins

à l’abbé Pellegrin qu’elle se portait fort bien, surtout depuis son

arrivée à la Saulnaye.

--Le fait est, dit le comte, qu’installé ici depuis quarante-huit heures

à peine, je me sens moi-même tout ragaillardi...

Il plaisanta:

--Et moi, je ne suis pas tout jeune comme ma femme... J’ai soixante-dix

ans bien sonnés!

M. de Sableuse était un grand vieillard qui avait dû être beau et qui

gardait une allure imposante malgré ses épaules voûtées et sa démarche

difficile: son visage un peu rude quoique affiné par une moustache et

une barbiche blanches à la Henri IV, était creusé de rides profondes,

mais ses yeux, d’un bleu transparent, avaient une charmante expression

de douceur et de naïveté.

--Oui, déclara-t-il après les premières paroles de bienvenue, nous

sommes revenus à la Saulnaye... Jadis ce n’était pour nous qu’une

vieille baraque sans importance. Maintenant, c’est notre maison. Il est

vraiment fort heureux que nous ne l’ayons pas vendue avec le château...

Nous aurions été obligés de passer la belle saison dans ce Paris qui est

devenu inhabitable depuis la guerre. Nous vivons là-bas dans un

appartement qui nous paraît minuscule et qui coûte un prix fou... Ah!

c’est que les temps sont difficiles pour ceux que la guerre n’a pas

aussi bien traités que cet excellent M. Cousinet. A propos, l’avez-vous

vu... chez lui?

--Je lui ai rendu visite, avoua l’abbé... Pas moyen de faire autrement.

--Mais c’est tout naturel... Il est un de vos paroissiens. Vous avez

fait la connaissance de Mme Cousinet? Ah! reconnaissez qu’elle est plus

gaie que nous... Un peu originale, peut-être, mais ne sommes-nous pas,

nous aussi, des originaux à notre manière? Allons, mon cher curé, tout

cela s’annonce très bien pour vous. Ces personnes sont riches et vos

pauvres, pour qui vous plaidez si bien, connaîtront sans doute bientôt

leur générosité.

Il y avait un peu d’amertume dans ces propos du vieux gentilhomme et sa

femme d’une voix douce, comme lointaine, lui dit:

--Mon ami, ne nous plaignons de rien, ni de personne...

--Mais, repartit le vieillard, nous ne nous plaignons pas... Nous n’en

avons pas le droit. Nous devons même, somme toute, nous estimer heureux

d’avoir vendu Sableuse dans de bonnes conditions, à des gens qui nous

ont payés rubis sur l’ongle. Ainsi, nous avons pu liquider une situation

que la guerre avait encore aggravée... Quoi de mieux?

Mais le comte soupira profondément en prononçant ces mots, et, dans le

silence qui était tombé, il reprit:

--Me plaindre? Pourquoi? Je dois avoir pris, depuis si longtemps,

l’habitude de l’exil. J’ai d’ailleurs été à bonne école. Comme Mgr le

comte de Chambord, que j’ai eu l’honneur de servir jusqu’à son dernier

jour, j’ai toujours été exilé de mon époque; je le suis maintenant de ma

maison... Je dois suivre la destinée de ceux que toutes sortes de

Cousinets délogent et chassent de partout. Évidemment, il faut me

soumettre à cette loi implacable qui a frappé de meilleurs que moi, à

commencer par le Prince qui, né au palais des Tuileries, est mort dans

une bicoque. Sa Saulnaye à lui! Encore n’était-elle pas en France. Me

plaindre? Mais Monseigneur ne s’est jamais plaint... Et même il a eu cet

admirable courage qui consiste à faire semblant d’espérer.

--Suivons donc cet exemple, dit madame de Sableuse.

Son fils avait eu un léger haussement d’épaules et c’est d’une voix

claire, quasi joyeuse, qu’il s’exclama:

--A t’entendre, papa, on croirait que nous sommes finis... Quelle drôle

d’idée! Le passé, toujours le passé...

--Nous sommes des gens du passé.

--Pas moi, fichtre, en tout cas! Nous ne pouvons cependant pleurer

éternellement le comte de Chambord... C’est un peu comme si nous

n’arrivions pas à nous consoler de la mort de Louis XVI! Je pense au

contraire qu’il faut, non pas regretter ce qui n’est plus et ne peut

plus être, mais nous occuper du présent et lui tenir tête, carrément. Je

t’assure qu’à la tête de ma compagnie de chasseurs, je ne me sentais pas

du tout un homme du passé... Et je ne me laissais pas déloger de ma

tranchée! Allons, ne prenons pas des attitudes de vaincus... Moi, je

suis de mon temps et je ne céderai pas devant tous les Cousinets de la

terre!

--Possible, dit M. de Sableuse d’un air sombre, mais l’un d’eux est chez

nous et il y est bien.

--Bah! nous arriverons peut-être à l’en faire sortir un jour ou

l’autre... Et, en attendant, nous ne sommes pas mal ici!

L’abbé Pellegrin avait souvent entendu son vieil ami se lamenter sur la

misère de ce temps où il ne suffit évidemment pas d’avoir fait partie de

la petite cour de Frohsdorff pour jouer un rôle dans la société moderne;

le bon curé savait que l’ancien gentilhomme d’honneur du dernier «roi

légitime» de France vivait surtout de regrets sans cesse ravivés et que

même à l’époque où le comte Hector habitait son château familial, il

éprouvait une sorte de jouissance amère à se dire exclu d’un siècle où

il n’avait d’ailleurs pas cherché à se faire une place.

Et, une fois de plus, l’abbé, qui ne comprenait pas cette sorte de

répulsion inspirée par une époque vraiment digne d’être vécue,

argumenta:

--Vous voilà encore dans vos idées noires, monsieur le comte... Et tout

à l’heure vous me disiez que votre retour au pays vous avait

ragaillardi! Chassez donc ce cafard-là! D’abord, il faut se dire que le

bon Dieu a ses idées qui valent bien les nôtres... Avant de critiquer

les ordres, faut savoir ce que donnera la manœuvre: nous jugeons trop

vite les hommes et les événements et souvent, nous sommes obligés de

reconnaître, par la suite, que le plan dont nous ne pensions rien de bon

a donné d’excellents résultats. La cause que vous avez servie est

perdue, M. Cousinet s’est installé en maître à Sableuse, les temps sont

difficiles, c’est vrai... Et, certes, je m’en voudrais de trouver que

c’est le rêve, mais, enfin, vous avez bien quelques raisons de remercier

le Ciel, qui n’a tout de même pas été si rosse que ça avec vous... Vous

avez perdu votre château, votre fortune, à cause de la guerre, mais vous

avez gardé votre fils, alors que vous auriez pu le perdre aussi,

par-dessus le marché. Songez donc, un chasseur à pied qui n’a lâché le

front que juste le temps de se guérir de ses blessures! Cela pèse dans

la balance, une veine comme celle-là! Ah! votre fils en a mis pour deux,

lui, et bien loin de se tenir ou d’être tenu à l’écart de son époque, il

s’est collé à la besogne, et comment! Ce n’est donc rien, cela, d’avoir

un fils qui est revenu de la guerre avec tous ses membres, avec la croix

d’honneur et la victoire? Le comte de Chambord, la légitimité, le retour

du roi de France, faut y renoncer, rien à faire... Mais le présent

devrait vous consoler de tout ça, monsieur de Sableuse, et, si j’étais à

votre place, je remercierais le bon Dieu tous les jours, comme le fait

sans doute madame la comtesse, laquelle, permettez-moi de vous le dire,

est bien plus raisonnable que vous.

Et il s’exclama dans un gros rire cordial:

--Allons, faut pas vous en faire... Ça ne sert à rien! Je crois même que

ça empêche plutôt les choses de s’arranger, parce que la Providence aime

les gens de bonne volonté!

Le vieillard ne put s’empêcher de sourire en répliquant:

--Vous me faites du bien. Mon fils m’a dit qu’au front, vous avez

toujours été de bonne humeur, même dans les pires moments.

--Oh! cela m’était facile... Moi, je pouvais faire le rigolo, je n’avais

personne derrière moi, sinon cette pauvre Valérie qui me fait des scènes

tous les jours mais qui, je crois, m’aurait bien pleuré, au moins

jusqu’à l’arrivée de mon successeur. Sans compter que, dans le métier de

brancardier, un peu de gaieté, c’est utile, ça ravigote les clients et,

parfois, ça les empêche de se laisser glisser... Ah! c’est un peu comme

brancardier que je viens chez vous et, vous voyez, mon petit truc

réussit encore. Vous voilà moins triste que tout à l’heure, vous

réagissez, il y a du bon!

Quand le curé de Sableuse, que ses devoirs rappelaient au village, eut

réenfourché sa bicyclette et, suivi de Poilu, quitté la Saulnaye, le

comte Hector dit à son fils:

--C’est vrai que ce brave curé apporte avec lui de l’optimisme et de la

bonne humeur... La guerre l’a transformé, lui aussi: il a pris une

rondeur populaire, une jovialité entraînante qui doivent le faire aimer

plus encore.

--Oui, dit Mme de Sableuse, mais pourquoi emploie-t-il ces expressions

triviales? Sans jouer à l’abbé de cour, il pourrait peut-être user d’un

vocabulaire plus choisi.

--Bah! intervint Pierre, c’est une habitude prise pendant la guerre. Et,

comme il ne fréquente guère les salons, à part le tien, maman...

--Et celui de Mme Cousinet! dit le comte.

--Oh! reprit Mme de Sableuse, je ne l’ai aperçue qu’une fois, pendant

les pourparlers de la vente... Mais je ne crois pas qu’elle s’offusque

du langage de ce brave curé. Moi non plus, au fait, d’autant plus que

j’en ai entendu bien d’autres, à Paris, même dans le meilleur monde.

--Oui, déclara son mari, c’est le nouveau style... Évidemment, il n’est

pas fait pour exprimer les idées que j’ai servies en l’auguste personne

du comte de Chambord!

--Et pourquoi? protesta Pierre... On peut être traditionaliste en

parlant argot. J’ai connu à Paris des royalistes qui n’ont rien

d’académique, ni dans leur esprit, ni dans leur langage. Ils engueulent

la République et même ils annoncent, en propres termes, qu’ils vont la

f...iche par terre.

--Peuh! des Orléanistes!...

Et il y avait tant de mépris dans cette exclamation du vieux fidèle de

la légitimité défunte, que Pierre de Sableuse jugea prudent de ne pas

insister.

Il sortit, se rendit à l’écurie, détacha son alezan et, s’étant mis en

selle avec la souplesse d’un vrai cavalier, il poussa un galop jusqu’aux

approches du parc de Sableuse.

Le soir tombait, un soir d’été que traversaient des brises tièdes et

parfumées; sur le ciel rose, où des nuages frangés d’or s’allongeaient,

les arbres centenaires découpaient en noir leurs branches entrelacées et

leurs feuillages légers. Là-bas, par delà des haies vives, au pied du

clocher de Sableuse, brillaient déjà les premières lumières du village

et, plus loin encore, dans la plaine, les sirènes des usines lançaient

dans l’air transparent, sous le déroulement des fumées, leur hululement

qui annonçait la sortie des ateliers...

Pierre de Sableuse devinait, au sommet de la colline boisée, la

silhouette du château qui, aujourd’hui, n’était plus le sien et cette

vision lui gâtait quelque peu un décor familier qu’il avait cependant

retrouvé avec joie.

Comme il longeait le parc, il vit venir vers lui, mais de l’autre côté

de la clôture, une auto découverte dont le volant était tenu par une

femme... «Notre remplaçante! se dit-il avec un sourire... Mme Cousinet

fait son tour de propriétaire et, ma foi, elle a l’air de conduire avec

une certaine maëstria. N’importe, une chauffeuse dans ce vieux parc qui

n’a vu que des amazones, c’est amusant! Mon père, lui, trouverait cela

profondément triste...» Il s’apprêtait à saluer au passage Mme Cousinet,

qu’il avait rencontrée à l’époque où s’était conclu l’achat de Sableuse,

mais l’auto s’arrêta en quelques mètres et le jeune homme, qui s’était

découvert en s’inclinant, entendit la nouvelle châtelaine lui dire avec

une désinvolture d’ailleurs piquante:

--Tiens, vous voilà? Enchantée... Mais pourquoi n’êtes-vous pas entré?

Seule sur la voiture, ses bras appuyés sur le volant, elle était tête

nue et le vent l’avait quelque peu décoiffée: ses cheveux blonds, trop

blonds peut-être, s’ébouriffaient autour de son visage peint, mais qui,

dans le crépuscule, paraissait d’une jeunesse et d’une beauté

délicieuses.

--Madame, répondit Pierre, je ne me serais pas permis... D’ailleurs, je

vous l’avoue, je n’y ai pas songé.

--Ça n’est pas gentil! prononça-t-elle sur un ton de petite femme

gâtée...

Puis, plus grave:

--Ah! oui, je comprends... Vous nous en voulez un peu, n’est-ce pas?

--Pas le moins du monde, madame.

--Bien vrai?

--Bien vrai.

--Alors, ça va...

Mme Cousinet examinait, d’un regard évidemment connaisseur, le jeune et

élégant cavalier et après un court silence, elle lui dit avec la voix la

plus naturelle:

--Savez-vous que vous faites très bien sur ce canard? Vous devriez vous

exhiber au cirque Molier. Vous en auriez du succès, auprès de ces dames

et, surtout, de ces demoiselles!

--Voilà, madame, une chose à laquelle je n’ai pas songé non plus.

--C’est dommage. Mais ici, à Sableuse, parler du cirque Molier, c’est

fou! Nous sommes au bout du monde... Que voulez-vous, j’ai tant vécu à

Paris!

--Vous allez bien vous ennuyer ici, madame?

--Mais non, c’est charmant! Moi, j’adore la campagne... Vous savez,

comme toutes les artistes!

--Vous êtes artiste, madame?

--Je l’ai été et, moi, du moins, je ne m’en cache pas, je m’en vante!

Voyons, Lisette de Lizac...

--Du Casino de Paris?

--C’est cela... Du Casino!

--Vous êtes Lisette de Lizac? Ah! ça, par exemple...

--Vous ne vous attendiez pas à celle-là!

--Mais aussi, je me disais le jour où je vous ai rencontrée pour la

première fois en compagnie de votre mari: «Je n’ai jamais vu Mme

Cousinet et cependant c’est une femme dont j’ai été amoureux!»

--Amoureux de moi?

--Non, madame, amoureux de Lisette de Lizac.

--Comme c’est amusant! Racontez-moi ça...

--Rien de plus simple. Étant en permission, je me suis arrêté à Paris et

je suis allé vous applaudir. Vous jouiez dans une revue... Cela

s’appelait, attendez donc...

--En quelle armée?

--17...

--En 17, c’était _T’en veux, chéri?_

--En effet, il me semble me souvenir...

--J’étais la vedette. Je paraissais dans une scène d’apaches, dans une

scène patriotique où je dansais le tango sur l’air de la _Marseillaise_

et je terminais dans le Triomphe de la France... Je faisais la France,

naturellement.

--Oui, et vous étiez superbe... Une ligne, un galbe, des jambes! Mais je

vous demande pardon: j’ai tort de parler à Mme Cousinet des jambes de

Lisette de Lizac!

--Pourquoi? Ce sont les mêmes.

--Et voilà pourquoi j’ai été amoureux de vous...

--A cause de mes jambes?

--A cause de tout.

Mme Cousinet se mit à rire:

--Il faut dire que je ne cachais pas grand chose!

--De retour dans ma tranchée, j’ai gardé longtemps en moi le souvenir de

cette apparition... Oui, je me suis endormi plus d’une fois en pensant à

Lisette de Lizac!

--Pauvre garçon!

--Pourquoi? On n’est pas à plaindre lorsqu’on a, au fond de soi, une

jolie image qu’on peut contempler quand on veut, quand on est triste,

quand on cherche à oublier une réalité affreuse... Lisette de Lizac m’a

fait du bien: j’en remercie Mme Cousinet!

--C’est un succès et j’en suis fière! Mais il faut croire que vous avez

perdu la jolie image, car vous ne m’avez pas reconnue...

--Elle s’était un peu effacée. Tant d’événements et cinq années! Et

puis...

--Vous n’allez pas me dire, au moins, que j’ai beaucoup changé?

--Non certes... Mais, enfin, je ne m’attendais pas à vous retrouver chez

un notaire sous les espèces d’une riche bourgeoise qui allait m’acheter

le château de mes pères! Vous reconnaîtrez que de Sableuse au Casino de

Paris, il y a loin...

--Eh bien, vous voyez, vous vous trompiez!

--Mais aujourd’hui la jolie image est redevenue très nette... Je vous

revois telle que vous étiez ce soir-là et telle que je vous ai emportée

dans ma cagna, en Argonne.

--Chut! Il faut déchirer cette image-là: on y voit trop mes jambes.

Lisette de Lizac a quitté le théâtre, elle a renoncé à l’art, elle s’est

transformée en Mme Cousinet.

--Je vous présente mes respects, madame, fit Pierre de Sableuse en

affectant plaisamment un ton cérémonieux.

--Et dans quelques mois, je serai la femme de M. Cousinet, député.

--Ah! votre mari songe à faire de la politique?

--Dans sa situation, c’est tout indiqué.

--Où se présente-t-il?

--Ici... Il se fera inscrire sur la liste du département.

--La liste radicale, sans doute? Peut-être même socialiste. Dame, quand

on est châtelain, il est assez dans la tradition de se montrer un peu

révolutionnaire.

--Eh bien, pas du tout, nous sommes conservateurs. M. Cousinet veut

défendre la bonne cause...

--Bravo! je voterai pour lui.

--Vous plaisantez? Mais c’est très sérieux...

--Je n’en doute pas, chère madame!

--Mon mari estime que c’est son devoir de servir le pays... Il l’a fait

pendant la guerre, dans ses usines, il le fera pendant la paix, à la

Chambre.

--Noble ambition!

--N’est-ce pas que c’est bien de se dévouer ainsi? Seulement, voilà, ce

n’est pas facile... Mon mari est nouveau venu dans le pays: on le

connaît à peine. Et la grande affaire, pour lui, c’est de composer sa

liste... Il lui faut des gens tout à fait bien.

--Ah! madame, je suis bien tranquille, votre mari en trouvera. M.

Cousinet est un débrouillard... Mais ne parlons pas politique: j’ignore

le premier mot de toutes ces questions!

Mme Cousinet parut songeuse; brusquement, elle demanda:

--Votre père ne s’est jamais présenté?

--Présenté à quoi, madame?

--Aux élections.

--Mon père ne rit pas souvent, mais il rirait bien s’il vous entendait.

Par-dessus la clôture, Lisette de Lizac tendit la main à Pierre de

Sableuse qui y posa ses lèvres.

--Il se fait tard, dit-elle... Bonsoir, beau cavalier!

--Adieu, charmante chauffeuse!

--Adieu? Pourquoi? Vous m’en voulez de vous avoir parlé politique? Moi,

je vous ai bien permis de me parler de mes jambes... Au revoir, mon

cher!

Et, mettant sa voiture en marche, elle fit un rapide virage en poussant

un éclat de rire... Elle était déjà loin, lorsque Pierre se décida à

reprendre, au galop de son cheval impatient, le chemin de la Saulnaye.

Quelques minutes plus tard, Mme Cousinet rentrait au château et se

mettait à table avec son mari pour dîner.

--J’ai trouvé ta tête de liste, dit-elle lorsque le maître d’hôtel se

fut retiré.

--Pardon, il me semble que c’est à moi de...

--Non, il te faut un type épatant, un as, une vedette, quoi! Toi, tu

seras, si tu veux, le deuxième de la distribution...

--Alors, à qui as-tu pensé?

--Au comte Hector de Sableuse! Hein, crois-tu que ça la posera un peu

là, ta liste de conservateurs? Ce vieux bonhomme est très gobé dans le

patelin, il a fait beaucoup de bien à des tas de gens et il ne leur a

jamais rien demandé... S’il se présente, il sera élu et il fera élire

les autres. N’est-ce pas que c’est une idée?

Mon curé chez les riches · 第 18 / 41 题