Mr & Mme ÉMILE COUSINET

prient Monsieur le Curé de vouloir bien venir prendre le thé

aujourd’hui, vers 5 heures, au château. Ils ont une communication

intéressante à lui faire.

--Le thé! s’exclama Valérie d’un ton sarcastique... Je vous demande un

peu! En voilà des prétentions de parvenus...

L’abbé Pellegrin répondit, jovial:

--Apportez-moi toujours mon café... avec un peu de gnole, cela me

remettra peut-être d’aplomb. Il faut ça après les coups durs!

Resté seul, il relut d’un air pensif la carte des châtelains et finit

par murmurer:

--J’ai tort de me faire des idées... Ces gens-là sont probablement très

bien. A peine installés, ils pensent à moi: bien d’autres à leur place

n’en auraient pas fait autant. Et puis, cette proposition

intéressante... Allons, j’irai!

Ayant avalé sa tasse de café, assaisonné de quelques gouttes d’armagnac,

le curé remit son chapeau verdi par maintes ondées, prit sa canne à

lanière de cuir et, suivi de Poilu, fit sa tournée habituelle dans le

village.

Il alla voir la mère Lostellat qui, alitée depuis huit jours, s’étonnait

d’en être là après quatre-vingt-sept années d’une santé de fer, sans

autres bobos qu’un bras cassé en 1853, et quatorze accouchements. Le

docteur Profilex la traitait, d’ailleurs sans espoir, pour une

congestion pulmonaire qu’aggravait la lassitude croissante du cœur.

La pauvre vieille, que soignaient les voisines entre deux bavardages et

deux lessives, était seule dans sa masure... Elle parut se ranimer en

voyant le prêtre, et, d’une voix presque imperceptible, elle dit:

--C’est p’t’ête ben mon tour, c’te fois... Mais ça m’fait point peur. Et

puis, vous m’avez promis que j’irais au paradis tout drêt!

--Bien sûr, dit l’abbé en s’asseyant à son chevet... Mais vous savez, ça

ne presse pas: votre place est retenue là-haut. Vous allez vous retaper,

la mère, c’est certain!

--Non, j’sens ben que j’m’en vas... Mais j’en ai point de chagrin. Je ne

laisse personne, si ce n’est la Noiraude avec son chevreau. Vous les

prendrez chez vous, M’sieu le curé.

--Soyez tranquille.

--Mes enfants, j’en ai core cinq, sont à Paris: ils ne se dérangeront

point. A quoi bon? Ça leur coûterait gros...

--Je leur écrirai, mais cela ne presse pas!

En réalité, le curé leur avait annoncé la maladie de leur mère en les

invitant à venir au plus tôt, mais ils se faisaient attendre.

--Y a une chose qui m’ennuie, reprit la vieille... J’ai eu trois hommes,

des braves qui sont morts à la peine: sûr qu’ils sont au paradis, à

m’attendre... Qu’est-ce que je vais leur dire en arrivant? Ce ne sera

point commode.

L’abbé Pellegrin la rassura:

--Vous en faites pas, la mère... Au paradis, tout s’arrange très bien.

Vous verrez, vos trois maris vous recevront à bras ouverts, le plus

ancien le premier bien entendu, et vous mènerez là-haut la bonne vie...

Ce sera bien votre tour!

Il ne quitta l’octogénaire, après lui avoir donné un billet de cinq

francs, une orange et une image de sainteté, que pour aller visiter la

famille Planquart: une veuve et dix enfants dont l’aîné venait de faire

sa première communion. La mère avait une assez mauvaise réputation dans

le village: on disait que sa marmaille avait de nombreux pères, ce qui

ne l’empêchait d’ailleurs pas d’être abandonnée de tous. L’abbé

Pellegrin se souciait fort peu de ces commérages: il allait le plus

souvent possible porter des secours dans cette maisonnette délabrée où

grouillaient des moutards qui, en vérité, ne se ressemblaient guère,

mais qui se portaient à merveille et braillaient à qui mieux mieux

autour de leur mère échevelée et dépoitraillée...

Après avoir distribué quelques bonbons à ces petits sauvages et remis un

peu d’argent à celle qui, au hasard de ses amours, leur avait donné la

vie, le bon pasteur de Sableuse, toujours suivi de Poilu, prit le chemin

du château... Comme il approchait de la longue et sombre avenue d’ormes

centenaires, qui débouchait devant la grille principale du parc, il

rencontra le maire de Sableuse, le père Blanchot, un vieux paysan dont

on disait, dans le pays, qu’il avait, lui aussi, gagné gros pendant la

guerre.

Blanchot et l’abbé Pellegrin vivaient en assez mauvais termes. Monsieur

le maire n’aimait pas les curés, ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs

d’aller à la messe, et le curé de Sableuse lui déplaisait entre tous à

cause de la popularité qu’il s’était faite dans la commune... Mais

lorsqu’ils se rencontraient, les deux hommes s’arrêtaient pour bavarder

avec une cordialité fort bien jouée où, cependant, un observateur n’eût

pas tardé à démêler une méfiance réciproque.

--Alors, dit le père Blanchot avec un rire muet qui plissait de mille

rides son visage tanné, alors, on y va?...

Et comme le prêtre ne répondait pas tout de suite, il ajouta:

--Je pensais bien que vous iriez... Les châteaux, ça attire les curés!

Ça ne fait rien, vous êtes bien pressé.

--Moi? je vous assure que ça ne me tient pas du tout d’aller voir M.

Cousinet, d’autant plus que la montée est rude et qu’il fait chaud... Je

vous dirai même que le souvenir de M. et madame de Sableuse me rendent

encore cette étape plus pénible: ça me fait de la peine de penser à eux.

Mais quoi, on m’invite et dame, je n’ai pas de raison de bouder.

--Ben sûr... Ce M. Cousinet est riche. Il a trois autos... Des grosses

qui ne font pas de bruit et qui grimpent cette côte à toute vitesse,

faut voir ça! Et puis...

Le père Blanchot se rapprocha de l’abbé Pellegrin et lui dit à voix

basse:

--Et puis, vous savez, Mme Cousinet est là depuis ce matin. Je l’ai vue

comme elle traversait Sableuse... Ah! pour une belle femme, c’est une

belle femme! Elle a des jupes qui ne lui dépassent pas les genoux et un

corsage qui n’a pas dû lui coûter cher d’étoffe, car il lui laisse voir

tous ses estomacs. Ces Parisiennes! Ça ne peut rien garder pour soi, ni

pour son mari! Et ses cheveux! J’en ai jamais vu de cette couleur-là:

c’est comme qui dirait rouquin, mais pas comme la tignasse de la mère

Blanquart, bien sûr... C’est plus joli et puis, c’est frisé comme pour

un mariage. Une belle femme, je vous dis... Et la figure blanche et rose

comme une pêche: j’y aurais bien mordu, il y a trente ans!

Et Blanchot donna une bourrade familière au curé qui, tout en l’écoutant

avec bonne humeur, s’épongeait le front avec un vaste mouchoir à

carreaux.

--Monsieur le maire, vous n’êtes pas sérieux...

--Que si. Mais si je pouvais, je ferais bien encore mes farces, surtout

avec Mme Cousinet! Enfin, vous allez la voir... Vous m’en donnerez des

nouvelles!

Le curé prit le parti de rire et quittant le père Blanchot, il s’engagea

dans l’allée haute et obscure comme une cathédrale gothique... Que de

fois il l’avait suivie au temps du comte de Sableuse, alors qu’il allait

enseigner les rudiments du latin au jeune fils de cet excellent homme!

Bien des années s’étaient écoulées depuis cette époque... Pierre de

Sableuse, qu’il avait connu tout enfant, était devenu un grand gaillard:

au fait, ne l’avait-il pas retrouvé, pendant la guerre, dans un

cantonnement de repos sous l’uniforme de lieutenant de chasseurs à pied?

Tout en évoquant ces souvenirs, l’abbé Pellegrin arriva devant le perron

du château... Il en gravissait les marches usées et moussues quand un

domestique en habit bleu à boutons dorés et en culotte de velours

écarlate ouvrit la porte vitrée et s’avança en disant:

--Monsieur et Madame attendent monsieur le curé dans la galerie... Je

vais me permettre de le conduire.

--Pas la peine... je connais le chemin!

Le vestibule qui, naguère, était nu, de cette magnifique nudité des

pierres jaunies par le temps, ressemblait maintenant à un hall de

palace: les murs avaient disparu sous des panneaux de bois sculpté et

doré, sous des carpettes d’orient et de vastes toiles aux tons vifs qui

représentaient des femmes nues dansant au milieu de paysages exotiques.

Le grand escalier, dont le noble marbre avait ignoré pendant trois

siècles la vaine parure des tapis, avait pris aussi un aspect nouveau:

il était vêtu d’une laine épaisse, noire et jaune... Les hautes

murailles que décoraient, seules, sous la corniche, des bas-reliefs

taillés en pleine pierre, étaient couvertes de tableaux baroques, de

dessins montmartrois et d’affiches de théâtre où apparaissait, le plus

souvent en costume sommaire, la même femme blonde, cambrée et

provocante, dont le nom, Lisette de Lizac, fulgurait en lettres

énormes...

--Ne regardez pas trop ces horreurs, fit une voix joyeuse... Il n’y a

que ma femme pour trouver que cela lui ressemble!

Et descendant quelques marches, un gros homme chauve, au visage rond,

ponctué, sous le nez, de deux petites touffes de poils gris, tendit au

prêtre une large main chargée de bagues...

--Cousinet, fit-il avec cordialité, Cousinet lui-même... Enchanté de

vous voir, mon cher curé. Venez donc, vous êtes attendu...

Mon curé chez les riches · 第 8 / 41 题