UNE CARTE DE VISITE

En sortant de l’archevêché, l’abbé Pellegrin se rendit à l’auberge où

l’attendait, pour le ramener en automobile à Sableuse, son ami le

docteur Profilex.

M. Profilex était établi depuis plus de trente ans dans le pays où son

expérience dans l’art de guérir, son dévouement, sa générosité l’avaient

rendu populaire... Dans un rayon de cinq lieues, personne ne naissait,

ne mourait sans lui et il pouvait lancer, non sans une pointe d’orgueil,

à l’abbé Pellegrin:

--Dites donc, Curé, c’est moi qui vous fournis les enfants que vous

baptisez et les morts que vous enterrez... Sans moi, vous fermeriez

boutique!

Car le docteur Profilex se piquait d’esprit voltairien et s’il avait

voué au curé de Sableuse une solide amitié, il ne lui faisait aucune

concession sur ce qu’il appelait le «terrain des idées». Sa seule

religion, disait-il, c’était le culte de la République,--et pour lui, la

République était, en effet, une manière de divinité personnifiée dont il

tolérait difficilement la négation ou simplement la critique. On trouve

encore, dans les provinces, de ces mystiques qui croient à Marianne

comme les dévotes croient à la Sainte Vierge. Le docteur Profilex

n’avait d’ailleurs jamais rien demandé à la République, ni un mandat, ni

une sinécure, ni même une décoration: ce vieux garçon vivait en sauvage,

consacrant ses rares loisirs à la lecture de vieux bouquins sur la

Révolution qu’il admirait même dans ses excès, lui qui n’arrachait pas

une dent--car, à l’occasion, il était dentiste--sans plaindre de tout

cœur son patient...

Le curé de Sableuse prit place sans mot dire dans la voiturette du

docteur. A son air préoccupé, le docteur Profilex comprit que la visite

à l’archevêché n’avait rien eu d’agréable et, avec sa brusquerie

familière, il questionna:

--Eh bien, qu’a dit l’homme rouge?

Comme l’abbé ne répondait pas, il crut devoir s’excuser:

--Je suis peut-être indiscret... Mais vous savez, les médecins, c’est

curieux, presque autant que les curés! Bah! Mettez que je n’ai rien

dit... Et en route pour Sableuse! Le moteur a l’air tout guilleret...

Nous arriverons dans trente-cinq minutes, montre en main!

Le docteur se mit au volant, le prêtre ayant pris place à ses côtés, et

le tacot s’engagea avec un bruit de ferrailles secouées sur la route de

Sableuse... Au sommet d’une côte, le panorama de la ville apparut dans

une lumière grise, à travers une sorte de brume légère. Au milieu des

toits d’ardoise que la dernière ondée avait rendus brillants, l’abbé

Pellegrin, instinctivement, chercha le profil du palais de l’archevêché.

Il le retrouva, massif et noir, au milieu des arbres centenaires qui

dominaient les maisons basses aux cheminées fumantes. Et se souvenant de

l’accueil que lui avait fait l’évêque de Césarée, il sentit au cœur un

pincement douloureux... Mais aussitôt, son regard fut attiré par la

silhouette élancée, aérienne du clocher de la cathédrale. Dans le ciel

où le vent balayait les dernières nuées, cette flèche de granit

s’élevait comme une prière...

Mais déjà l’auto redescendait le flanc de la colline sous le balancement

des hauts peupliers et la vision réconfortante s’évanouissait. L’abbé

Pellegrin s’était plongé dans la lecture de son bréviaire après avoir

allumé sa vieille pipe avec un briquet d’amadou.

Une demi-heure après, Sableuse apparaissait à l’horizon, troupeau de

maisons blanches autour de l’église trapue, surmontée d’une tour carrée,

elle-même terminée par un clocheton aigu. A droite, dans la campagne,

deux usines alignaient leurs bâtiments aux lignes géométriques, aux murs

interminables, dressaient leurs hautes cheminées de ciment... A gauche,

sur une hauteur verdoyante, s’érigeait le château, sorte de donjon

modernisé aux tourelles coiffées d’un bonnet pointu d’ardoises.

Le docteur Profilex freina pour descendre une pente assez raide et,

comme l’abbé refermait son bréviaire en marquant la page avec une petite

image de sainteté, il lui demanda:

--Vous savez, les nouveaux propriétaires du château sont arrivés... Vous

les avez vus?

--Première nouvelle. Je n’ai vu personne...

--Vous avez cependant entendu parler de ces gens-là?

--Bien sûr... Le bonhomme est un Parisien qui a fait sa pelote pendant

la guerre. Il vendait je ne sais plus quoi, des pneumatiques ou des

boîtes de conserve... Peut-être même remplissait-il celles-ci avec des

morceaux de ceux-là. Quoi qu’il en soit, il a beaucoup de galette...

Quand on s’est distingué sur le front économique, vous parlez qu’on l’a,

la part du combattant!

Et le curé de Sableuse partit d’un rire sonore, bon enfant...

--Excellente affaire pour vous, répliqua le docteur Profilex. Ce nouveau

riche va vous faire un paroissien intéressant. Pour réhabiliter ses

billets de banque, il en lâchera bien quelques-uns au Bon Dieu,

c’est-à-dire à son représentant dans le pays. Un profiteur qui veut se

faire pardonner ou bien une vieille cocotte à la fois riche et repentie,

voilà le rêve, n’est-ce pas, citoyen curé?

--L’un n’empêche pas l’autre, plaisanta l’abbé... Deux filons valent

mieux qu’un.

Puis, changeant de ton:

--Mais vous me croirez si vous voulez, en ce qui me concerne, je ne

demande ni l’un ni l’autre. Je vous dirai même que l’arrivée dans le

patelin de ce M. Cousinet--il s’appelle Cousinet, paraît-il--ne me fait

pas autrement rigoler... D’abord, rien ne me dit qu’il n’est pas un

mécréant comme vous, mon vieux toubib. Et puis, même s’il est croyant et

pratiquant, même s’il fait le bien et arrose la paroisse avec

générosité, personne n’oubliera avant longtemps qu’il s’est installé au

château uniquement parce que la guerre l’a enrichi en même temps qu’elle

ruinait le comte de Sableuse... Ça nous dégoûtera toujours un peu de le

voir là, et moi, je n’oublierai pas que M. et Mme de Sableuse, ruinés,

ont été obligés de vendre à ce nouveau riche la demeure qui appartenait

à leur famille depuis des siècles!

--Bah! fit le docteur Profilex, la main passe... Vos hobereaux avaient

des idées de l’ancien temps. Je les ai bien connus, moi aussi... M. de

Sableuse était royaliste: il avait fait partie de la maison du comte de

Chambord, de Sa Majesté, comme il disait, à Frohsdorf. Quant à la

comtesse...

--C’était une femme épatante! dit l’abbé Pellegrin. Mais faites

attention, docteur, vous avez failli écraser le cabot du père

Picassou... Vous n’êtes pas vétérinaire: vous n’avez le droit de tuer

que vos semblables!

La voiturette longea la grande rue du village, tourna le coin de la

place de l’Église et s’arrêta devant la cure, une vieille maison qui se

cachait derrière un rideau de lauriers et de troènes, au fond d’un

jardin quelque peu sauvage. L’abbé descendit de l’auto, remercia le

docteur en lui serrant la main et poussa la porte de la grille rouillée

et grinçante. Un énorme chien de berger briard se précipita vers lui en

poussant des aboiements joyeux.

--Tout doux, Poilu, lui dit affectueusement le prêtre, en passant la

main sur sa bonne grosse tête ébouriffée... Tu as donc oublié ton

ancienne consigne: n’aboyer qu’à l’approche de l’ennemi? Et moi, je

pense, tu me considères comme un copain!

Valérie, la vieille bonne, accueillit moins cordialement l’abbé

Pellegrin.

--Si c’est permis, dit-elle en s’emparant du parapluie, du chapeau et de

la douillette du curé, si c’est permis de rentrer à pareille heure! Vous

n’y pensez pas, tout est brûlé. Moi qui avais préparé des artichauts

farcis! Ne vous voyant pas venir, je m’étais dit que Monseigneur vous

avait gardé à déjeuner...

--Monseigneur? Ah! bien oui...

L’abbé soupira et passa dans une petite salle à manger très simplement

meublée, mais d’une propreté extrême. Il se déclara prêt à renoncer aux

artichauts farcis puisqu’ils n’avaient pas consenti à l’attendre, mais

les sinistres prédictions de Valérie n’étaient pas fondées: les

artichauts parurent sur la table en dégageant, non pas une odeur de

brûlé, mais le plus appétissant des parfums.

Hélas! malgré l’heure tardive, le curé n’avait pas le moindre appétit...

Le souvenir des dures paroles de Mgr Sibuë lui revenait maintenant,

tyrannique, et il se sentait envahi par cette étrange lassitude qu’on

éprouve après avoir reçu un choc moral. Comme il était plongé dans ses

réflexions mélancoliques, la porte de la salle à manger s’entr’ouvrit,

et Poilu passa sa tête, timidement... Son regard limpide et bleu--d’un

bleu d’opale--se fixa sur son maître qui, le front penché, restait

immobile. Poilu n’était pas admis, d’ordinaire, dans la maison, car

Valérie défendait contre lui ses carreaux savonnés, ses parquets cirés

et c’était en vain que l’abbé Pellegrin s’efforçait de mettre fin à

cette proscription implacable de son vieux camarade du front.

Le curé aperçut enfin le visiteur à quatre pattes et l’expression de ses

yeux transparents le frappa.

--Mon pauvre clebs, lui dit-il, tu devines que ton maître a le cafard

aujourd’hui... Et tu as l’air tout triste, toi aussi! Allons, entre: on

ne peut pas mettre à la porte un ami qui vient partager votre peine!

Mais Valérie, le sourcil froncé, venait d’entrer:

--Partager votre peine? s’écria-t-elle... Pas du tout: ce brigand-là a

plutôt envie de partager vos artichauts farcis!

Et, se dirigeant vers le chien, elle lui lança, furibonde:

--Allons, ouste, veux-tu bien te sauver, Poilu?...

Le curé fit un geste pour l’arrêter et, d’une voix singulièrement émue,

demanda:

--Vous trouvez sans doute qu’il manque de correction, qu’il est déplacé,

vulgaire, et que ses grosses pattes peuvent salir ce beau parquet ciré,

presque aussi beau, aussi bien ciré que celui de l’archevêché?

Et comme Valérie, interdite, restait muette, il ajouta:

--Eh bien, moi, je trouve que Poilu est un bon et brave chien devant qui

toutes les portes doivent s’ouvrir... Quand on a traîné ses pattes dans

les tranchées, on a le droit de les poser partout. Viens ici, Poilu...

Moi, je ne suis pas le coadjuteur, je ne t’engueule pas et je t’invite à

déjeuner!

--Par exemple!...

Valérie était indignée et elle allait éclater en imprécations quand elle

s’aperçut que le curé n’avait pas son expression placide et optimiste de

tous les jours: évidemment, il valait mieux, pour cette fois, faire des

concessions et filer doux... C’est donc d’un air faussement résigné

qu’elle prononça:

--Ça va bien... Après tout, vous êtes le maître! Et même, si vous

voulez, je mettrai tous les jours le couvert de monsieur votre chien...

L’abbé Pellegrin haussa les épaules puis, à mi-voix, s’étant levé, il

récita le _Benedicite_. Valérie joignit les mains et marmonna en même

temps la prière; mais à peine les derniers mots furent-ils prononcés,

qu’elle s’exclama, en se frappant le front avec la main:

--Et moi qui oubliais!... J’ai quelque chose d’important à dire à

monsieur le curé.

--Quoi donc?... La mère Lostellat ne va pas mieux? Elle s’est laissée

glisser?... Je veux dire, elle a rendu son âme à Dieu!

--Non... La mère Lostellat nous enterrera tous. C’est autre chose.

Valérie prit un air dégoûté et dit à mi-voix, mystérieusement:

--Il est venu quelqu’un du château... Un drôle d’individu, avec un

chapeau galonné, un gilet rouge et des guêtres jusqu’au-dessus des

genoux.

Elle poussa un petit cri, se frappa de nouveau le front et reprit:

--Mais c’est vrai, il a laissé une lettre... Où donc ai-je la tête

aujourd’hui?

Elle courut à la cuisine et revint bientôt avec un pli qui ne contenait

d’ailleurs qu’une carte de visite sur laquelle le curé lut ceci à haute

voix:

Mon curé chez les riches · 第 7 / 41 题