--Enfin, dit-il, que veux-tu que j'y fasse? Je ne peux cependant pas
entrer de force chez madame Bernard, ni me battre contre elle et contre
Marion!
Rosine répliqua d'un air de hauteur souveraine.
--Ce n'est pas à moi de vous indiquer ce que l'honneur vous commande! Si
vous avez peur de Michel...
--Mais non, ma bonne amie, je n'ai pas peur de Michel, mais Michel n'est
pour rien dans l'affaire. Quand je passe, il me salue toujours avec
déférence. De tout temps, il ne m'a rien dit que d'aimable. Il aimait
Hyacinthe, ça n'est pas défendu...
Alors Hyacinthe essaya d'intervenir.
--C'est vrai, maman, papa a raison. Michel aimait et respectait papa. Il
l'aime et le respecte encore, je le sais...
Mme Forestier se retourna, irritée, contre sa fille.
--Tu le sais!
--Oui, je le sais! répliqua Hyacinthe d'une voix ferme.
--Comment le sais-tu?
Elle hésita un peu, puis se décidant tout à coup:
--Parce qu'il me l'a dit plus de cent fois, et qu'il ne changerait
jamais ni pour papa, ni pour moi.
--Ah! tu vois bien! s'écria le père heureux de se voir appuyé par sa
fille.
Mais alors la vieille Rosine lança à celle-ci un regard foudroyant.
--Va dans ta chambre, Hyacinthe! jusqu'à ton mariage, tu ne dois point
parler sans mon ordre. Je suis seule maîtresse ici, entends-tu bien?
La jeune fille obéit. Alors sa mère, restée seule avec le pauvre député,
qui tremblait de tous ses membres, reprit:
--Puisque vous êtes plus mou et plus avachi qu'un chiffon, monsieur
Forestier, puisque vous êtes trop lâche pour affronter Michel, je me
chargerai moi-même du châtiment!
--C'est ça! c'est ça! vas-y! Et campe-lui un bon soufflet sur la joue
droite et un autre sur la joue gauche, dit le député entre haut et bas,
et s'il te les rend, ne m'appelle pas, car, sur mon salut éternel, je te
verrais rouer de coups de bâton, ma chérie, sans aller à ton secours!
Croyez que Mme Bernard et la grande Marion n'avaient pas perdu un mot
de cette conversation et qu'elles se frottaient les mains en riant de
toutes leurs forces,--Mme Bernard surtout qui se préparait à jouer un
nouveau tour à sa voisine.
J'ai déjà dit que la maison de M. Forestier servait de limite au jardin
de Michel. Même, à cause de la familiarité constante et de l'intimité
des deux familles qui durait depuis quatre ou cinq ans, Mme Forestier
avait eu longtemps l'habitude d'ouvrir les contrevents des deux fenêtres
de la salle à manger qui était vaste comme celles de toutes les vieilles
maisons bourgeoises, mais qui ne recevait d'air et de lumière que par le
jardin contigu.
Cette petite servitude, loin de gêner les uns ou les autres, avait au
contraire beaucoup favorisé l'amour naissant de mon ami Michel et de la
belle Hyacinthe. Il offrait les roses de son jardin. Elle acceptait et
causait volontiers, accoudée avec sa mère sur le rebord de la fenêtre,
au rez-de-chaussée. Quelquefois même, pour ne pas faire le tour des deux
maisons et pour entendre de plus près la musique d'Hyacinthe, Michel
avait sauté par là, les fenêtres n'étant pas à plus de quatre pieds de
terre, et, en l'absence des parents, allait baiser les belles mains de
sa fiancée, qui ne se fâchait pas trop. Au contraire.
Hélas! ce jour-là, ces fenêtres si bien placées pour le bonheur des
amoureux, furent la cause ou l'occasion de la catastrophe la plus
tragique dont on ait parlé dans l'histoire des deux familles; tant il
est vrai, quand vous plantez un pommier, que vous ne savez pas s'il vous
donnera des fruits et de l'ombrage, ou si vous y accrocherez une corde
pour vous pendre!
Il était six heures du soir, et Mme Forestier allait se mettre à table
avec sa fille et son mari, lorsque tout à coup elle s'aperçut que
les contrevents se refermaient d'eux-mêmes; la salle à manger, qui ne
recevait de lumière que par ces deux fenêtres, se trouva plongée dans
l'obscurité.
En même temps, on riait aux éclats dans le jardin.
M. Forestier étonné, oubliant le chemin de sa cuiller à sa bouche, versa
une partie de sa soupe sur son gilet.
La belle Rosine s'écria:
--Mihiète! ouvrez donc les contrevents! On n'y voit plus!
Mihiète obéit.
--C'est un coup de vent, dit-elle, mais elle n'en croyait pas un mot.
Hyacinthe devint fort inquiète.
Le député soupçonnant la vérité, aurait bien voulu partir pour
Versailles. Il se voyait entre le marteau et l'enclume, et regrettait
les doux propos de la buvette parlementaire.
Quant à Mme Forestier, sans hésiter, elle appela Mihiète et lui donna
tout bas un ordre.
--C'est ça, madame, répondit la cuisinière, ça leur apprendra!
Et elle revint deux minutes après apportant d'un air mystérieux un objet
long de quatre pieds, assez pesant, de forme arrondie, qu'elle tenait
caché derrière son dos.
La belle Rosine s'empara de cet objet, alla se poster entre les deux
fenêtres et attendit son ennemi comme un Zoulou attend un Anglais au
passage. Évidemment, la plaisanterie avait paru si bonne aux gens qui
étaient dans le jardin qu'ils ne manqueraient pas de la renouveler.
Les contrevents de la première fenêtre se refermèrent à grand bruit, et
déjà une main inconnue poussait ceux de la seconde; on voyait le bras
bien à découvert, lorsque Mme Forestier, bondissant hors de sa
cachette comme une lionne et brandissant l'objet mystérieux apporté par
Mihiète--c'était un manche à balai, elle frappa un coup si vigoureux
sur le bras à découvert que l'éclat de rire du jardin se changea en un
effroyable cri de douleur.
--Ah! mon Dieu! s'écria Mme Reine Bernard, car c'était elle-même, elle
m'a cassé le bras, cette coquine!...
Tous les mots les plus violents de la langue française suivirent
celui-ci.
Enfin elle appela Marion.
De son côté, Rosine, se tournant vers son mari d'un air de triomphe, lui
dit:
--Voilà ce que tu aurais dû faire si tu n'avais pas été le lâche que tu
es!
A quoi le gros papa Forestier répondit la bouche pleine:
--Oui, voilà de belle besogne. Tu as fait une bonne journée, je te
conseille de t'en féliciter!
Et comme elle allait répliquer avec emportement, il ajouta:
--Tiens, ma pauvre Hyacinthe, ta mère est une vieille folle. Pour lui
rendre justice, il faudrait la mettre à Charenton avec une camisole de
force!
Elle s'avança sur lui d'un air menaçant:
--Monsieur Forestier! avant de me mettre à Charenton, il faudrait
d'abord avoir le moyen de payer ma pension, et vous n'avez rien, c'est
moi qui vous nourris, qui vous loge, qui vous blanchis, qui vous donne
de l'argent de poche pour vos menus plaisirs; sans moi, vous ne dîneriez
pas!... Non, vous ne dîneriez pas!... Osez donc dire devant moi, que
vous dîneriez!
--Maman! Oh! maman! interrompit Hyacinthe suppliante. On va t'entendre!
Le jardin de Mme Bernard est déjà rempli de monde!
--Eh bien, je veux qu'on m'entende, moi. Je veux qu'on sache qu'il n'y a
que moi seule de maîtresse ici, que personne n'a le droit de commander,
excepté moi, et que...
Puis tout à coup:
--Pour commencer, reprit-elle, qu'on se remette à table et continuons de
dîner.
--Ah! pour ça non, dit le député, en jetant sa serviette, je vais finir
mon dîner à l'_hôtel des Trois-Empereurs_.
Hyacinthe voulut en vain le retenir. Il s'enfuit.
Cependant le peuple s'amassait dans le jardin de Mme Bernard. Un envoyé
extraordinaire, choisi parmi les galopins les plus agiles du faubourg,
était allé chercher le vieux docteur Vadlavan, chirurgien renommé, et
sur la route racontait à qui voulait l'entendre que Mme Bernard venait
d'être assassinée par Mme Forestier. On racontait déjà les plus affreux
détails. Le député avait pris part au crime. Cinq coups de couteau
n'avaient pas assouvi la fureur de ces deux époux. Mme Bernard était
étendue dans une mare de sang... En mourant, elle avait du même coup
pardonné sa mort à ses lâches assassins et légué sa vengeance à son
fils.
Au bout d'un quart d'heure, toute la ville fut sur pied et s'avança
en procession vers la maison Bernard. Une heure plus tard, Michel, qui
revenait à cheval de la campagne, fut averti par le bruit public qu'il
était devenu orphelin.