Cependant le jugement si sage du bon juge de paix qui renvoyait dos
à dos ou à peu près les deux parties, n'avait pas calmé leurs esprits
échauffés.
Au contraire, la fureur des deux dames en avait redoublé, à la grande
joie des voisins, et à la grande frayeur de M. Forestier qui ne pouvait
pas sortir de sa maison sans être appelé _Sganarelle_, (vous entendez
bien,) ni rentrer chez lui sans y recevoir l'épithète de lâche.
Voici comment la chose se passa le 20 juin. Par ce jour-là on pourra
juger des jours précédents.
Dès qu'il sortit, la grande Marion chargée de le guetter et qui
remplissait ce devoir avec un zèle infini, s'écria en riant aux éclats:
--Madame, madame, il vient d'arriver un accident à ce pauvre M.
Forestier!
Avertie par ce signal, Mme Bernard courut à sa fenêtre et demanda d'une
voix retentissante:
--Qu'est-ce que c'est, Marion? Qu'y a-t-il? Est-ce qu'il s'est blessé au
front?
--C'est justement ça, madame. Le capitaine Smintéry les lui a faites
trop hautes, et il ne passe jamais la porte sans se cogner.
En entendant ces mots, M. Forestier menaça Marion de sa canne, et
celle-ci poussa des cris de frayeur.
--Ah! madame! madame! Voici M. le député qui veut m'assassiner!
--Eh bien, cache ton fichu rouge, Marion, tu sais bien que ça met en
colère les bêtes à cornes!
Et ainsi de suite.
Quand le pauvre député rentra chez lui tout déconfit, une autre antienne
l'attendait au logis.
--Qu'est-ce que c'est que ces cris? demandait l'impérieuse Rosine.
--Rien! ce n'est rien! répliqua le malheureux.
--Mais si! mais si! J'entends qu'on parle de...
--De rien, Rosine! Et si l'on parle, je veux que tu te taises... Après
tout, c'est toi qui m'attires tous ces affronts. Si tu n'avais pas...
Il s'arrêta, effrayé de sa propre audace.
--Si je n'avais pas... quoi?... Réponds donc! s'écria Rosine, en se
plantant, les yeux étincelants, devant son mari.
Les fenêtres étaient ouvertes, à cause de la saison, et toutes les
voisines regardaient et écoutaient, de sorte qu'aucun détail de la scène
ne fut perdu pour le public.
--Osez donc dire, monsieur, ajouta la bouillante dame, osez dire que
vous avez contre moi le moindre sujet de plainte. Osez dire que
j'ai manqué au moindre de mes devoirs, quelque occasion qui se soit
présentée, et Dieu sait si elles ont manqué!...
--Ma bonne amie, je t'en supplie... Qui est-ce qui te parle de ça? Par
grâce, laisse-moi tranquille!
--Vous ne m'en parlez pas, monsieur Forestier; mais c'est pour cela que
je vous en parle, moi! C'est une honte qu'une femme telle que moi soit
exposée à de pareils affronts, par la lâcheté et l'imbécillité de son
mari. Oui, c'est une honte, une véritable ignominie! Avoir épousé
un courtaud de boutique, car vous n'étiez pas autre chose, monsieur
Forestier, lui avoir porté en dot plus de cent mille écus, l'avoir vu se
ruiner dans des entreprises insensées; avoir alors pris le gouvernail,
relevé ma fortune compromise, assuré l'avenir de ma fille; vous avoir
fait nommer vous-même député, malgré votre incapacité reconnue, le
préfet, M. de Walpurgis me l'a dit bien souvent: C'est vous qu'on vient
d'élire, madame, et non votre mari, et voir en récompense que vous
n'osez même pas me défendre contre d'infâmes propos qui vous offensent
plus que moi... Ah! tenez, c'est cela qui me fait bondir le coeur...
Vous n'êtes donc pas un homme! Vous n'avez donc pas de sang dans les
veines! vous êtes donc un lâche!