«--Ma chère enfant, parmi les maris on prend ce qu'on trouve!»
Et madame Forestier qui est poétique et tendre, ajoutait:
«--M. Francis a eu raison. Il n'a pas voulu affliger sa mère qui serait
morte de chagrin, si elle avait pu croire que son fils courrait le
danger d'être tué dans la bataille... Hyacinthe, mon enfant, Dieu bénit
les enfants qui obéissent à leur mère. Une mère, vois-tu, c'est tout ce
qu'il y a de plus sacré sur la terre...
«--Et le père? demandait M. Forestier, en posant son journal sur la
table, est-ce que ça compte pour rien?»
A quoi madame Forestier répliqua:
«--Mon ami, je ne te parle pas. Je parle à Hyacinthe.»
Et Michel en me racontant cette première soirée où il avait vu son
idole, riait et se réjouissait.
Il me raconta encore beaucoup d'autres choses, plus intimes et plus
amusantes qui peut-être trouveront place dans cette histoire, et je
l'écoutai patiemment et même avec plaisir, en errant avec lui sur la
grande route, car un homme passionné choque souvent, mais n'ennuie
jamais.
Et certes, Michel ne me choquait ni ne m'ennuyait (au contraire!) en
faisant le récit de ses amours.
Cependant le jour était levé depuis longtemps, et il fallait revenir
à la maison, moi pour rassurer ma mère, qui ne m'ayant jamais vu
découcher, aurait eu quelque inquiétude ou quelque soupçon fâcheux,
et Michel parce que sa mère, après l'avoir attendu longtemps pour le
chapitrer, avait dû perdre patience, se coucher et dormir, ce qui lui
donnait à lui-même quelque repos.
Tout à coup, vers six heures du matin, comme nous descendions la
grande rue bordée de maisons et de jardins qui traverse le faubourg
Saint-Hilaire, nous vîmes deux portes s'ouvrir presque en même
temps,--celles de Mme Forestier et de Mme Bernard.
Par ces deux portes sortirent avec une étonnante précision les deux
servantes, Mihiète et Marion, chacune avec son balai, comme deux
guerriers armés de leurs lances.
On connaît déjà la forte Mihiète, faite comme une barrique et montée sur
deux courtes pattes. Marion toute différente, était longue et maigre,
mais bilieuse et redoutable.
Elles se regardèrent d'un air de défi et de mépris réciproque.
Par malheur, la rue était en pente, et, comme les rues de Creux-de-Pile
ne sont pas tout à fait aussi bien balayées que celles de Paris, chacun
pousse tout ce qui le gêne dans sa maison sur son voisin, qui le pousse
à son tour sur un autre, jusqu'à ce que le dernier héritier de cet amas
d'os, de vieux papiers et de trognons de choux s'en débarrasse en le
jetant dans la rivière.
C'est une règle immuable qui s'est établie dans Creux-de-Pile, dix-sept
cents ans avant la fondation de Rome, et qui subsistera sans doute
encore dix-sept mille ans après le jour du jugement dernier.
La forte Mihiète avait donc l'habitude de pousser sur le terrain de sa
voisine tous les objets que les municipalités malhonnêtes appellent du
nom d'«ordures».
Ce jour-là, comme tous les autres jours, elle balaya le trottoir, amassa
lentement des multitudes d'os grands et petits, d'arêtes de poissons,
de pelures de pommes, d'oranges et de citrons, et de détritus de toute
espèce appartenant aux trois règnes de la nature. Après quoi d'un seul
et immense effort, elle poussa le tout sur la voisine Marion qui la
regardait faire en silence et n'attendait (comme je l'ai cru depuis)
qu'une occasion de commencer le combat.
Au moins, si elle ne l'attendait pas, elle la saisit avec empressement.
--Dis donc, Mihiète, garde donc tes saletés pour toi! Est-ce que je suis
faite pour balayer tes épluchures?
A quoi Mihiète, irritée, répliqua d'un air superbe:
--Garde-les ou ne les garde pas, je te les donne!
Et voyez comme les meilleures paroles de ce monde sont souvent mal
interprétées! Ce don généreux qui aurait dû faire plaisir à Marion,
la fit entrer dans une fureur bleue et fut le commencement d'une
catastrophe. Hélas! hélas! qu'il est sage, mais qu'il est rare de
mesurer ses paroles!