Je reprenais tranquillement le chemin de mon palais, c'est-à-dire du
second étage qu'habitait Mme Trapoiseau, ma mère et, je repassais dans
mon esprit tous les incidents de la soirée, lorsqu'une voix m'appela de
loin. C'était celle de Michel.
Je l'attendis.
Il me rejoignit en courant et dit:
--La lune est belle ce soir. L'air est frais et doux. Les poules sont
couchées. Veux-tu venir faire un tour de promenade?
J'acceptai volontiers. Michel et moi nous étions amis d'enfance; nous
avions passé par les mêmes chemins, fait les mêmes études, suivi les
mêmes cours aux écoles de Paris; enfin, et c'est peut-être ce qui nous
avait le plus étroitement liés, nous avions été tous les deux côte à
côte, six mois en campagne, sur les bords de la Loire, pendant l'année
1870. Nous étions l'un et l'autre sergents de mobiles, et nous avions
fait honneur au bataillon de Creux-de-Pile, j'ose le dire.
Quand on a vu le feu ensemble et qu'on n'a pas bronché sous les
balles,--c'est un souvenir agréable et qu'on aime à se rappeler.
Du reste, mon ami Michel n'avait rien de cette morgue ou de cette
familiarité insolente que beaucoup de gens riches en province prennent
pour de la dignité. Il était simple, gai, bon enfant, presque artiste
par ses goûts et se faisait aimer de tout le monde. Assez grand, bien
taillé, bien proportionné, avec de beaux yeux noirs, doux et vifs et des
cheveux crépus; annoncé depuis longtemps par la voix populaire comme un
jeune homme de grand avenir, qui pouvait devenir à son tour président
de la République, il était admiré ou envié de tous les jeunes gens, et
peut-être convoité par toutes les filles à marier.
Il me prit doucement par le bras et me conduisit sur la route qui est
bordée à droite d'un talus de trois cents pieds de haut. De l'autre côté
la montagne boisée s'élève à pic, et presque à pareille hauteur.
La lune éclairait la route qui était déserte, de sorte que nous pouvions
causer librement, sans craindre d'être entendus.
Michel me demanda:
--Qu'as-tu dit à ma mère pour la persuader? car elle n'a pas dû se
rendre du premier coup, et tout à l'heure, comme je mettais la clef dans
la serrure pour la faire rentrer à la maison, elle m'a dit bonsoir ou
plutôt a reçu le mien d'un air de rancune qui ne promet rien de bon pour
Hyacinthe et pour moi.
Je racontai franchement ce qui s'était passé.
Michel poussa un profond soupir.
--Alors, pour obtenir son consentement, tu l'as menacée d'une demande de
comptes de tutelle?
--Ne m'avais-tu pas donné pleins pouvoirs?
Second soupir, suivi de profondes réflexions. Enfin, il conclut:
--Il fallait réussir, et tu as réussi. Je te remercie, Félix, mais je
crains les représailles... Si tu savais comme elle déteste Mme Forestier
et comme elle en est détestée! C'est terrible!
--Heureusement, dans trois jours ce sera fini, et alors, M. le maire
ayant enregistré le consentement, tu n'auras plus rien à craindre.
--Ah! répliqua Michel, ce n'est pas trois jours que je vais attendre,
c'est soixante-douze heures!
Et alors, car la lune, toujours propice aux amoureux, commençait à le
plonger dans de douces rêveries, il me raconta ses amours avec Hyacinthe
et comment tout avait commencé.
Il avait dix-neuf ans. Elle en avait quatorze. C'était en 1871. Il
revenait de la guerre, de la triste guerre où il avait fait son devoir,
et tâché de tuer beaucoup de Prussiens et de sauver la patrie...
Il ne s'en vantait pas. Beaucoup d'autres l'ont fait et même ont
été tués en le faisant, qui n'ont reçu pour récompense ni gloire ni
avancement. Il avait reçu, lui, deux balles à Patay, dont l'une, venue
par ricochet, n'avait fait qu'effleurer le poignet. L'autre, tirée de
trop loin, sans doute, s'était arrêtée dans le collet de sa tunique. Je
le savais, moi, qui n'étais pas à plus de cent pas de distance.
--Mon Dieu! continuait Michel en riant, ce n'est pas un prodigieux
exploit que de recevoir deux balles, dont l'une est amortie et l'autre
s'arrête dans le collet de sa tunique; mais on en avait parlé, le bruit
courait en ville que le fils de feu le docteur Bernard avait été tué
raide d'abord, puis mortellement blessé, puis seulement percé de cinq
balles et de trois coups de baïonnette, et enfin qu'il était guéri et
qu'on allait le faire capitaine et le décorer pour tant d'exploits.
Qu'est-ce que tu veux, mon pauvre ami, Hyacinthe ne put pas résister au
désir de voir un héros si prodigieux.
Elle me connaissait pourtant, depuis sa naissance, car la maison de son
père, comme tu vois, touche la nôtre, ou plutôt nous sommes séparés
par un mur mitoyen qui appartient aux deux familles, et la principale
fenêtre de la salle à manger de madame Forestier s'ouvre sur le jardin
de ma mère. Quant au mur, comme il est de quatre pieds dix pouces tout
juste, c'est-à-dire construit de façon que la crête peut servir d'appui
à mon menton, ce n'est pas un obstacle pour causer, c'est un dossier de
fauteuil.
Donc, quand je revins après la paix faite et les mobiles licenciés,
un matin, comme je me promenais dans mon jardin, j'aperçus une
jeune demoiselle de la plus rare beauté (tu la connais, il n'est
pas nécessaire d'en faire l'éloge), qui se promenait de son côté, en
regardant d'un air rêveur la montagne grise et le ciel bleu.
Là-dessus, je tombe en arrêt comme un braque. Je venais de faire un
métier utile et glorieux, mais pénible et peu profitable, j'avais donné
toutes mes pensées à la patrie depuis huit ou neuf mois; franchement, je
crus avoir le droit de penser un peu à moi-même.
Hyacinthe allait et venait au travers du jardin et regardait obstinément
le ciel bleu, la montagne grise, la rivière, ou la maison de sa mère qui
est en face; mais, sans se tourner jamais de mon côté, et comme par
un ordre secret de la Providence, à chaque tour d'allée, elle se
rapprochait davantage de moi.
Enfin, et par un hasard que je bénis, elle arriva juste en face, leva
les yeux quand elle se vit au pied du mur, et s'écria:
--Comment! c'est vous, Michel?
--C'est moi, Hyacinthe.
Familiarité que la liaison très ancienne des deux familles et surtout le
voisinage autorisaient pleinement.
Naturellement, comme elle était blanche, rose, souriante, charmante,
je le lui dis avec empressement et j'offris la plus belle rose de
mon jardin. Le compliment fut reçu avec modestie; la fleur, avec
empressement; elle m'obligea de raconter ma campagne et de dire combien
j'avais tué de Prussiens; je racontai mes batailles: je fus écouté avec
tant d'attention que des larmes d'admiration, de tristesse et de joie
vinrent successivement mouiller les deux plus beaux yeux de France. Le
soir, chez madame Forestier, on me fit répéter mon histoire; on compara
ma conduite à celle du gros Francis, le fils du président Vire-à-Temps,
qui pour ne pas aller à la guerre, quoiqu'il fût fort comme un Turc et
haut de cinq pieds huit pouces, avait sollicité le poste d'ordonnance
du capitaine de recrutement, et, six semaines après, pour avoir ciré
assidûment, mais loin des batailles, les bottes de cet officier, avait
obtenu, par intrigues de son père, le poste de receveur des finances.
«--Oh! disait Hyacinthe, n'est-ce pas honteux? Quand on pense qu'on
pourrait tomber sur un mari comme celui-là!»