Mais, d'abord, il faut que je dise quelques mots de ma danseuse:
La famille Patural se perd dans la nuit des temps. Certainement, un
Patural fut tué au siège de Saint-Jean-d'Acre, et sous les yeux de
Philippe-Auguste. Un autre dut enlever le drapeau des Suisses à Marignan
et un troisième, celui des Espagnols à Rocroy.
Pourtant, il faut l'avouer, la gloire de la famille avait fortement
décru vers le milieu du siècle dernier; car le premier Patural dont
on ait des nouvelles incontestables ne sortit de l'obscurité que pour
devenir geôlier, en 1817, et pour épouser, vers 1825, la fille d'un
huissier dont l'étude par la mort du père était vacante.
Ce jour-là, l'étoile des Patural commença lentement à reprendre son
éclat et sa splendeur. Elle s'éleva comme Vénus à l'horizon. A force de
saisir, d'assigner et, comme le Grand Condé dans la bataille, de porter
partout la terreur, Patural l'huissier, amassa de quoi payer l'étude
de son fils unique Patural, l'avoué; celui-là même que le président
Vire-à-Temps appelait «un éminent jurisconsulte».
C'est ainsi que se fondent et s'élèvent les grandes familles, et
qu'elles marchent d'un pas ferme vers la gloire et les honneurs.
Naturellement, l'avoué Patural fit de bonnes affaires et gagna beaucoup
d'argent, ce qui lui permit d'épouser la fille très distinguée d'un
brave homme qui de son côté en avait beaucoup gagné, lui aussi, à
pratiquer l'usure.
De cette union, qui fut heureuse, d'ailleurs, naquit Mlle Berthe
Patural,--Berthe aux grands pieds,--comme disait un jeune homme de
beaucoup d'esprit et très érudit, qui passait son temps à donner des
sobriquets à ses concitoyens des deux sexes.
C'est cette jeune demoiselle--qu'on regardait comme la plus
riche héritière de Creux-de-Pile, plus riche même qu'Hyacinthe et
Angéline,--que je venais d'inviter à danser.
La pauvre fille était laide à faire compassion à ses amis (mais elle
n'en avait pas) et plaisir à ses ennemies.
Malheureusement, elle en avait. Orgueilleuse de plus «comme un pou»,
suivant la belle expression de ses voisins qu'elle ne saluait guère.
Une tête aplatie au sommet, comme celle de certaines tribus indiennes,
des oreilles écartées, des pommettes saillantes, un nez court, plat
et large, une physionomie parfaitement satisfaite de son mérite
et malveillante pour le prochain; voilà Mlle Berthe Patural,--très
recherchée néanmoins, en tous lieux, car «ma fille aura de ça», comme
disait le père, en se promenant sur le grand pont de Creux-de-Pile et
frappant avec force sur son gousset.
J'aurais dû, moi, Félix Trapoiseau n'en approcher qu'avec crainte et
timidité; par malheur, l'envie que j'avais de me venger de l'injure
que je croyais avoir reçue d'Angéline me donna toute l'assurance qu'il
fallait pour faire une sottise.
J'invitai donc; je fus accepté, et Berthe «aux grands pieds» me suivit,
sans daigner me regarder, jusque dans le cercle des danseurs.
J'essayai de lier conversation.
--Mademoiselle, il fait bien chaud ce soir.
Elle ne répondit pas.
Je répétai cette pensée neuve et originale.
Alors, avec beaucoup de grâce, elle se tourna vers moi et fit:
--Hein?
Ou quelque chose d'approchant. On aurait cru qu'elle venait d'entendre
grogner un petit chien.
J'allais la donner au diable et garder le silence pendant tout le reste
de la contredanse, lorsque j'aperçus la belle Angéline qui me regardait,
en riant malicieusement, et qui dansait en même temps, la perfide,
avec un petit jeune homme blond, cousin de Mlle Hyacinthe. Cette vue
me rendit mon ardeur de vengeance, et je criai d'une voix qui dut être
entendue au fond du jardin:
--Mademoiselle, il fait bien chaud?
Cette fois Berthe «aux grands pieds» ne pouvant plus faire semblant de
ne pas m'apercevoir, répliqua d'une voix languissante et dédaigneuse:
--Ah! vous croyez?...
Je sais bien que le dédain des grues, des oies et des bécasses n'est pas
mortel, qu'il tombe au hasard comme la pluie sur la tête des hommes et
que les plus grands et les plus illustres peuvent en être arrosés comme
les plus humbles et les plus petits... C'est égal! Être dédaigné sous
les yeux d'Angéline qui riait de plus en plus en nous regardant, et par
une fille plus laide qu'un péché mortel, me mit dans une telle colère
que je brouillai toutes les figures de la contredanse, que je poussai ma
danseuse au hasard dans toutes les directions, que je me fis maudire
de mon vis-à-vis, et qu'enfin, lorsque je ramenai Berthe Patural à sa
place, au lieu de me saluer comme c'est l'usage, elle dit tout haut à sa
mère;
--Il est insupportable, ce Trapoiseau!
Et je crois qu'elle ajouta, mais un peu plus bas:
--Est-ce qu'on devrait recevoir des gens comme ça dans la bonne société?
Heureusement, Mme Forestier qui s'approchait pour inviter les personnes
de distinction à passer dans la salle à manger et à prendre le thé,
n'entendit pas cette parole; sans quoi mon compte eût été réglé
sur-le-champ, car Mme Forestier, étant une femme poétique et
naturellement sublime, avait pour prétention principale de ne recevoir
dans son salon que des gens de la plus haute volée et méprisait
profondément son mari que le métier de député obligeait à mille
politesses envers ses électeurs.
Quoi qu'il en soit, on alla boire du thé, manger des sandwichs, et le
père Forestier, qui savait gré à Michel et à moi de n'avoir pas suscité
de difficultés pour le contrat, nous prit mystérieusement par le bras,
en même temps que les deux notaires, et nous conduisit dans son cabinet
«de travail», comme il l'appelait.
Là, grâce à la protection de la forte Mihiète, qui n'avait pas pour
«monsieur» la même antipathie que pour «madame», nous trouvâmes du
pain frais, du pâté froid, du jambon et huit ou dix bouteilles d'un vin
délicieux qui aurait ramené la gaieté dans les âmes les plus tristes.