M. Fouché fut annoncer à son nouveau maître que tout était consommé.

Et le 8 juillet, Louis XVIII triomphant reprit possession de sa

capitale[91] et de son trône.

Au moment où ce prince rentrait aux Tuileries, Napoléon s'occupait à

Rochefort des moyens de quitter la France. Sa présence excitait parmi le

peuple, les marins et les soldats, un tel enthousiasme, que le rivage

retentissait sans interruption des cris de _vive l'Empereur!_ et que ces

cris, répétés de bouche en bouche, durent apprendre aux hommes qui

s'étaient flattés de maîtriser les volontés de Napoléon, combien il lui

serait facile de secouer ses chaînes et de se jouer de leurs vaines

précautions. Mais, fidèle à sa détermination, il résistait avec fermeté

aux impulsions des circonstances et aux continuelles sollicitations de

se mettre à la tête des patriotes et de l'armée. «Il est trop tard,

répétait-il sans cesse; le mal est maintenant sans remède; il n'est plus

en ma puissance de sauver la patrie. Une guerre civile serait

aujourd'hui sans objet, sans utilité; à moi seul elle pourrait devenir

avantageuse, en ce qu'elle me procurerait le moyen d'obtenir

personnellement des conditions plus favorables; mais il me faudrait les

acheter par la perte inévitable de ce que la France possède de plus

généreux et de plus magnanime, et un tel résultat me fait horreur[92].»

Jusqu'à l'époque du 29 juin, jour du départ de l'Empereur de la

Malmaison, on n'avait apperçu, dans les parages de Rochefort, aucun

bâtiment anglais; et tout porte à croire que Napoléon, si les

circonstances lui eussent permis de s'embarquer aussitôt son abdication,

serait parvenu sans obstacles à gagner les États-Unis: mais quand il

arriva sur le rivage de la mer, il trouva toutes les issues occupées par

l'ennemi, et parut conserver peu d'espoir de lui échapper.

Le 8 juillet[93], il se rendit à bord de la frégate _la Saale_, préparée

pour le recevoir. Sa suite fut embarquée sur _la Méduse_; et le

lendemain 9, les deux bâtimens abordèrent à l'île d'Aix. Napoléon,

toujours le même, fit mettre la garnison sous les armes, visita dans les

plus grands détails les fortifications, et décerna l'éloge et le blâme,

comme s'il eût encore été le souverain maître de l'état.

Le 10, le vent, contraire jusqu'alors, devint favorable; mais une flotte

anglaise de onze vaisseaux croisait à la vue du port; et il ne fut point

possible d'appareiller.

Le 11, l'Empereur, fatigué de cet état d'anxiété, envoya le comte de

Lascases, devenu son secrétaire, sonder les dispositions de l'amiral

Anglais, et s'informer s'il était autorisé à lui accorder la libre

faculté de se rendre en Angleterre ou aux États-Unis.

L'amiral répondit qu'il n'avait aucun ordre; qu'il serait toujours prêt

à recevoir Napoléon et à le conduire en Angleterre; mais qu'il n'était

point en son pouvoir de lui garantir s'il y obtiendrait la permission de

s'y fixer ou de se rendre en Amérique.

Napoléon, peu satisfait de cette réponse, fit acheter deux bâtimens

demi-pontés, dans l'intention de gagner, à la faveur de la nuit, un

snack Danois, avec lequel il s'était créé des intelligences.

Ce moyen ayant échoué, deux jeunes aspirans de la marine, pleins de

courage et de dévouement, lui proposèrent de monter les deux barques, et

lui jurèrent sur leur tête, qu'ils le conduiraient à New Yorck. Napoléon

ne fut point effrayé par le péril d'une aussi longue navigation avec de

si frêles embarquemens; mais il sut qu'on ne pourrait point éviter de

s'arrêter sur les côtes d'Espagne et de Portugal, pour y prendre des

vivres et de l'eau, et il ne voulut point exposer son équipage et

lui-même à tomber entre les mains des Portugais et des Espagnols.

Informé qu'un navire américain se trouvait à l'embouchure de la Gironde,

il fit partir à franc étrier, le général Lallemand, pour s'assurer de

l'existence de ce bâtiment et des sentimens du capitaine. Le général

revint en toute hâte lui annoncer que le capitaine serait heureux et

glorieux de le soustraire aux persécutions de ses ennemis; mais

Napoléon, cédant, dit-on, aux conseils de quelques personnes qui

l'entouraient, abandonna l'idée de tenter le passage et se décida à se

confier à la générosité anglaise.

Le 14, il fit prévenir l'amiral, qu'il se rendrait le lendemain à son

bord.

Le 15 au matin, il s'embarqua avec sa suite, sur le brick l'_Épervier_,

et fut reçu à bord du _Bellérophon_ avec les honneurs dus à son rang et

à son infortune. Le général Beker qui avait ordre de ne point le

quitter, le suivit. Au moment d'aborder, l'Empereur lui dit:

«Retirez-vous, général; je ne veux pas qu'on puisse croire qu'un

Français est venu me livrer à mes ennemis!»

Le 16, le _Bellérophon_ mit à la voile pour l'Angleterre.

L'Empereur avait préparé une lettre au prince Régent, que le général

Gourgaud fut chargé de lui porter immédiatement. La voici:

Rochefort, le 13 juillet 1815.

Altesse Royale,

En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des

plus grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière

politique; et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir aux foyers du

peuple Britannique. Je me mets sous la protection de ses lois que

je réclame de Votre Altesse Royale, comme le plus puissant, le plus

constant et le plus généreux de mes ennemis.

Le général Gourgaud eut l'ordre de faire connaître au prince, s'il

daignait l'admettre en sa présence, ou à ses ministres, que l'intention

de Napoléon était de se retirer dans une province quelconque

d'Angleterre, et d'y vivre ignoré et paisible, sous le nom du colonel

Duroc.

L'Empereur ne manifesta, dans la traversée, aucune appréhension, aucune

inquiétude. Il se reposait avec sécurité sur le noble caractère du

peuple anglais.

Arrivé à Plymouth, on ne lui permit point de mettre pied à terre; et

bientôt on lui apprit que les puissances alliées avaient décidé qu'il

serait considéré comme prisonnier de guerre et renfermé à Sainte-Hélène.

Il protesta solennellement entre les mains de l'amiral Anglais, et à la

face du ciel et des hommes, contre la violation de ses droits les plus

sacrés, contre la violence exercée envers sa personne et sa liberté.

Cette protestation ayant été vaine, il se soumit avec une résignation

calme et majestueuse à l'arrêt de ses ennemis. Il fut transporté à bord

du _Northumberland_, qui fit voile immédiatement pour Sainte-Hélène.

En passant à la hauteur du Cap de La Hague, il reconnut les côtes de la

France; il les salua aussitôt; et, étendant ses mains vers le rivage, il

s'écria, d'une voix profondément émue: «Adieu, terre des braves! adieu,

chère France! quelques traîtres de moins, et tu serais encore la grande

nation et la maîtresse du monde.»

Le 17 octobre, on lui fit appercevoir les rochers arides qui allaient

devenir les murs de sa prison. Il les contempla sans plaintes, sans

agitation, sans effroi.

Le 18, il mit pied à terre; et après avoir protesté derechef contre

l'attentat commis sur sa personne, il se rendit d'un pas ferme et assuré

au lieu de sa captivité.

Ainsi s'est terminée la vie politique de Napoléon.

On s'est étonné qu'il ait voulu se survivre à lui-même. Il aurait pu se

tuer; rien n'est plus facile à l'homme. Mais une fin semblable

était-elle digne de lui? Un roi, un grand roi ne doit point mourir de la

mort désespérée d'un conspirateur, d'un chef de parti. Il faut, pour me

servir des propres expressions de l'illustre captif de Sainte-Hélène, il

faut qu'il soit au-dessus des plus rudes atteintes de l'adversité.

Non! il était digne du grand Napoléon, d'opposer l'inflexibilité de son

âme à l'inconstance de la fortune; et tel que ce Romain, à qui l'on

reprochait de ne s'être point donné la mort après une grande

catastrophe, il pourra répondre aussi: «J'AI PLUS FAIT, J'AI VÉCU!»

Les Cent Jours (2/2) Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815. · 第 24 / 49 题