Aux termes de la convention, la première colonne française devait
commencer le 4 à se mettre en mouvement. Les soldats, encore irrités,
déclarèrent qu'ils ne partiraient point, sans être payés de leur solde
arriérée. Le trésor était vide, le crédit éteint, le gouvernement aux
abois. Le prince d'Eckmuhl proposa d'enlever les fonds de la banque; la
commission eut horreur de cet attentat. Une seule ressource, un seul
espoir lui restait: c'était d'invoquer l'appui d'un banquier fameux
alors par ses richesses, célèbre aujourd'hui par ses vertus civiques. M.
Lafitte fut appelé; les chances de l'avenir ne l'épouvantèrent point; il
n'écouta que l'intérêt de la patrie; et plusieurs millions répandus, par
son secours, dans les rangs de l'armée, désarmèrent les mutins et
appaisèrent les semences de la guerre civile.
L'armée se mit en marche: au milieu du désespoir où l'avait plongé la
capitulation, elle avait souvent appelé Napoléon! La commission,
craignant que l'Empereur, n'ayant plus de ménagement à garder, ne vînt
se jeter en désespéré à la tête des patriotes et des soldats, envoya par
un courrier au général Beker, «l'ordre de faire arriver sans délai
Napoléon à Rochefort, _et d'employer, en conservant le respect qui lui
était dû tous les moyens qui seraient nécessaires pour le faire
embarquer_, attendu que son séjour en France compromettait la sûreté de
l'état et nuisait aux négociations.»
La retraite de l'armée, l'occupation de Paris par les étrangers et la
présence du roi à Arnouville dévoilèrent l'avenir; et les hommes que
d'incurables illusions n'aveuglaient point, se préparèrent à retomber
sous la domination des Bourbons.
Leurs partisans, leurs émissaires, leurs agens accrédités (M. de
Vitrolles et autres) avaient assuré que le Roi, attribuant la révolution
du 20 mars aux fautes de son ministère, fermerait les yeux sur tout ce
qui s'était passé, et qu'une absolution générale serait le gage de son
retour et de sa réconciliation avec les Français. Cette consolante
assertion avait déjà vaincu bien des répugnances, lorsque parurent les
proclamations de Cambray, des 25 et 28 juin[84]. Elles reconnaissaient
effectivement que les ministres du Roi avaient fait des fautes; mais
loin de promettre l'entier oubli de celles commises par ses sujets,
l'une d'elle (ouvrage du duc de Feltre) annonçait au contraire, que le
Roi, à qui ses puissans alliés avaient frayé le chemin de ses états en
dissipant _les satellites du tyran_, se hâtait d'y rentrer pour mettre à
exécution contre les coupables les lois existantes.
Bientôt on apprit, par les commissaires revenus du quartier général des
alliés et par le rapport de MM. de Tromeling et Macirone, que Blucher et
Wellington, abusant déjà de notre faiblesse, déclaraient hautement que
l'autorité des chambres et de la commission était illégitime, et
qu'elles n'avaient plus rien de mieux à faire que de donner leurs
démissions et de proclamer Louis XVIII.
Tout le bien qu'avaient produit les cajoleries de M. Fouché et l'espoir
d'une heureuse réconciliation, disparut. La consternation s'empara des
âmes faibles, l'indignation des coeurs généreux. La commission, frustrée
de l'espoir d'obtenir Napoléon II ou le duc d'Orléans, qui, selon
l'expression du duc de Wellington, n'aurait été qu'un usurpateur de
bonne famille, ne pouvait plus se dissimuler que l'intention des
étrangers ne fût de replacer Louis XVIII sur le trône; mais elle avait
pensé que son rétablissement serait l'objet d'une transaction entre la
nation, les monarques alliés et Louis.
Quand elle connut le langage des généraux ennemis, elle prévit que
l'indépendance des pouvoirs de l'état, stipulée par la convention, ne
serait point respectée; et elle délibéra s'il ne lui convenait point de
se retirer, avec les chambres et l'armée, derrière la Loire. Cette
mesure, digne de la fermeté de M. Carnot qui l'avait proposée, fut
vivement combattue par le duc d'Otrante. Il déclara que ce moyen
perdrait la France; que la plupart des généraux ne voudraient point y
souscrire, et qu'il serait lui-même le premier à refuser de quitter
Paris; que c'était à Paris que tout devait se décider; et que le devoir
de la commission était d'y rester, pour défendre et débattre, jusqu'à la
dernière extrémité, les grands intérêts qui lui avaient été confiés.
La commission abandonna cette idée, non point par déférence pour les
observations de M. Fouché (car il avait perdu sur elle tout son empire),
mais parce qu'elle se convainquit, en y réfléchissant, que les choses
étaient trop avancées, pour pouvoir espérer quelque bien de cette mesure
désespérée. Elle aurait probablement rallumé la guerre étrangère et la
guerre civile; et si l'on pouvait compter sur les soldats, il n'était
plus permis de se reposer avec la même sécurité sur leurs chefs.
Quelques uns, tels que le général Sénéchal, avaient été arrêtés aux
avant-postes, au moment où ils voulaient passer aux Bourbons. D'autres
s'étaient déclarés ouvertement en faveur de Louis. Le plus grand nombre
paraissait inébranlable; mais cette diversité de sentimens avait amené
des méfiances, des dissensions, et dans les guerres politiques, tout est
perdu, quand il y a divergence d'opinion et de volonté. Il aurait fallu
d'ailleurs, puisque la commission persistait à repousser Napoléon,
placer à la tête de l'armée un autre chef dont le nom consacré par la
gloire, pût servir de point d'appui et de ralliement: et sur qui le
choix de la commission aurait-il pu tomber![85]--Le maréchal Ney, le
premier, avait donné l'alarme et désespéré du salut de la
patrie[86].--Le maréchal Soult avait abjuré son commandement.--Le
maréchal Masséna, usé par la victoire, n'avait plus la force de corps
qu'exigeaient les circonstances.--Le maréchal Macdonald, sourd au cri de
guerre de ses anciens compagnons d'armes, avait laissé paisiblement son
épée dans le fourreau.--Le maréchal Jourdan était sur le Rhin.--Le
maréchal Mortier avait été saisi de la goutte à Beaumont.--Le maréchal
Suchet avait montré dès l'origine de la répugnance et de
l'irrésolution.--Enfin, les maréchaux Davoust et Grouchy ne possédaient
plus la confiance de l'armée.
La commission (il en coûte à l'orgueil français de faire cet aveu)
n'aurait donc su dans quelles mains remettre les destinées de la France;
et le parti qu'elle prit d'attendre dans la capitale l'issue des
événemens, fut, sinon le plus digne, du moins le plus prudent et le plus
sage.
Les représentans du peuple, de leur côté, loin de se montrer dociles aux
avis de Wellington et de Blucher, manifestèrent plus énergiquement que
jamais, les principes et les sentimens dont ils étaient animés. Ils se
groupèrent autour du drapeau tricolor; et quoique l'armée eût déposé les
armes, ils voulurent combattre encore pour la défense de l'indépendance
nationale et de la liberté.
Le jour même où la convention de Paris leur fut notifiée par le
gouvernement, ils consignèrent, dans un nouveau bill des droits, les
principes fondamentaux de la constitution qui, dans leur pensée, pouvait
seule satisfaire le voeu public, et déclarèrent que le prince appelé à
régner ne monterait sur le trône, qu'après avoir sanctionné ce bill, et
prêté serment de l'observer et de le faire observer.
Instruits presqu'aussitôt par des rumeurs sinistres, qu'il ne leur
serait bientôt plus permis de délibérer, ils résolurent, sur la
proposition de M. Dupont (de l'Eure), de consacrer leur dernière volonté
dans une espèce de testament politique conçu en ces termes:
_Déclaration de la Chambre des représentans._
Les troupes des puissances alliées vont occuper la capitale.
La chambre des représentans n'en continuera pas moins de siéger au
milieu des habitans de Paris, où la volonté expresse du peuple a
appelé ses mandataires.
Mais, dans ces graves circonstances, la chambre des représentans se
doit à elle-même, elle doit à la France, à l'Europe, une
déclaration de ses sentimens et de ses principes.
Elle déclare donc qu'elle fait un appel solennel à la fidélité et
au patriotisme de la garde nationale parisienne, chargée du dépôt
de la représentation nationale.
Elle déclare qu'elle se repose avec la plus haute confiance sur les
principes de morale, d'honneur, sur la magnanimité des puissances
alliées, et sur leur respect pour l'indépendance de la nation, si
positivement exprimé dans leurs manifestes.
Elle déclare que le gouvernement de la France, quel qu'en puisse
être le chef, doit réunir les voeux de la nation, légalement émis,
et se co-ordonner avec les autres gouvernemens pour devenir un lien
commun et la garantie de la paix entre la France et l'Europe.
Elle déclare qu'un monarque ne peut offrir de garanties réelles,
s'il ne jure d'observer une constitution délibérée par la
représentation nationale, et acceptée par le peuple. Ainsi, tout
gouvernement qui n'aurait d'autre titre que des acclamations ou la
volonté d'un parti, ou qui serait imposé par la force; tout
gouvernement qui n'adopterait pas les _couleurs nationales_, et ne
garantirait point la _liberté des citoyens_; l'_égalité des droits
civils et politiques_; la _liberté de la presse_; la _liberté des
cultes_; le _système représentatif_; le _libre consentement des
levées d'hommes et d'impôts_; la _responsabilité des ministres_;
l'_irrévocabilité des ventes des biens nationaux de toute origine_;
l'_inviolabilité des propriétés_; l'_abolition de la dîme_, _de la
noblesse ancienne et nouvelle, héréditaire, et de la féodalité_;
l'_abolition de toute confiscation de biens_; l'_entier oubli des
opinions et des votes_ émis jusqu'à ce jour; l'_institution de la
légion d'honneur_; les _récompenses dues aux officiers et aux
soldats_; les _secours dus à leurs veuves et à leurs enfans_;
l'_institution du jury_; l'_inamovibilité des juges_; le _paiement
de la dette publique_; n'assurerait point la tranquillité de la
France et de l'Europe.
Que si les bases énoncées dans cette déclaration pouvaient être
méconnues ou violées, les représentans du peuple français,
s'acquittant aujourd'hui d'un devoir sacré, protestent d'avance, à
la face du monde entier, contre la violence et l'usurpation. Ils
confient le maintien des dispositions qu'ils réclament à tous les
bons Français, à tous les coeurs généreux, à tous les esprits
éclairés, à tous les hommes jaloux de leur liberté; enfin, aux
générations futures.
Cette protestation sublime fut considérée, par l'assemblée, comme un
monument funèbre de patriotisme et de fidélité. Tous les membres se
levèrent et l'adoptèrent spontanément aux cris mille fois répétés de
_vive la nation; vive la liberté_! Il fut résolu qu'elle serait envoyée
sur-le-champ à la chambre des pairs. «Il faut qu'on sache, dit M. Dupin,
que la représentation nationale toute entière partage les nobles
sentimens exprimés dans la déclaration. Il faut que tout ce qu'il y a
d'honnêtes gens, d'hommes raisonnables, d'amis d'une sage liberté,
sachent que leurs voeux ont trouvé ici des interprètes, et que la force
elle-même ne pourra nous empêcher de les émettre.»
Au même moment, M. Bedoch annonça que nos plénipotentiaires étaient de
retour, et que l'un d'eux (M. de Pontécoulant) avait affirmé que les
puissances étrangères avaient montré des dispositions favorables, et
particulièrement l'Empereur Alexandre; qu'il avait souvent entendu dire
et répéter que l'intention des souverains alliés n'était point de gêner
la France dans le choix de son gouvernement, et que l'empereur Alexandre
serait dans quelques jours à Nancy[87].»
Le général Sébastiani confirma ces explications. La chambre, rappelée à
l'espérance, ordonna sur-le-champ que sa déclaration serait portée par
une députation aux monarques étrangers. «Ils entendront notre langage
avec un noble intérêt, dit M. Dupont (de l'Eure): il est digne d'eux et
de la grande nation que nous représentons.»
Ainsi, au moment même où cette chambre allait expirer, ses regards
mourans se reportaient encore, avec une douce confiance, vers les Rois
étrangers que l'inconstante fortune rendait l'arbitre des Français. Elle
appelait surtout, de tous ses voeux, ce prince loyal et magnanime qui
déjà avait préservé la France des malheurs de la conquête, et qui
paraissait destiné à la préserver de maux plus déplorables encore. Son
nom, prononcé avec respect, avec reconnaissance, sortait de toutes les
bouches; il suffisait pour calmer les inquiétudes, appaiser les
douleurs, ranimer les espérances; il semblait être le gage de la paix,
de l'indépendance et du bonheur de la nation. Ô! Alexandre! cette haute
estime, cette tendre confiance de tout un peuple qui n'était pas le
tien, sera (n'en doute pas) placée par la postérité, au premier rang de
tes titres de gloire.
La commission cependant dissuada les représentans de se rendre auprès
des souverains: elle leur remontra que les étrangers refusaient de
reconnaître le caractère légal des chambres, et que cette démarche les
exposerait à des humiliations indignes de la majesté nationale. Les
représentans désabusés n'insistèrent point; ils reprirent avec calme
leurs travaux sur la constitution[88], et continuèrent, sous le fer
despotique des Rois, à discuter stoïquement les droits imprescriptibles
des peuples.
Le duc de Wellington, la convention signée, avait témoigné le désir de
s'entendre avec le duc d'Otrante sur son exécution. La commission ne
s'opposa point à leur entrevue. C'était un moyen positif de savoir
définitivement à quoi s'en tenir sur les dispositions des alliés. Il fut
convenu que le président de la commission reproduirait les argumens de
la lettre du 1er juillet; qu'il tâcherait d'écarter les Bourbons et de
faire tourner la vacance momentanée du trône à l'avantage de la nation
et de la liberté.
Le duc d'Otrante, de retour, dit à la commission, que Wellington s'était
prononcé formellement en faveur de Louis XVIII, et avait déclaré que ce
souverain ferait son entrée à Paris le 8 juillet; que le général Pozzo
di Borgo avait répété la même déclaration, au nom de l'Empereur de
Russie, et lui avait communiqué une lettre du prince de Metternich et du
comte de Nesselrode, exprimant la volonté de ne reconnaître que Louis
XVIII, et de n'admettre aucune proposition contraire. Il ajouta que le
duc de Wellington l'avait conduit chez le Roi; qu'il y avait été _pour
son compte_, qu'il ne lui avait rien laissé ignorer sur la situation de
la France, sur la disposition des esprits contre le retour de sa
famille; que le Roi l'avait écouté avec attention et avec approbation;
qu'il avait manifesté la volonté d'ajouter à la Charte de nouvelles
garanties et d'éloigner toute idée de réaction; _que, quant aux
expressions des proclamations, elles seraient moins des moyens de
sévérité que des occasions de clémence_. Il ajouta enfin qu'il avait
parlé de la cocarde tricolore, mais que toute explication avait été
rejetée; que l'opposition lui avait paru moins venir du Roi que de ses
entours et de M. de Talleyrand.
Depuis cette entrevue, M. le duc d'Otrante eut l'air de faire cause à
part avec ses collègues, et ne parut plus qu'avec inexactitude à leurs
fréquentes réunions.
Bientôt on apprit par les journaux, qu'il était nommé ministre de la
police du Roi. Il l'avait tu à la commission. Cette faveur fut
considérée comme le salaire de sa trahison. Les royalistes le
félicitèrent; les patriotes l'accablèrent de malédictions.
Le parti du Roi qui jusqu'alors s'était tenu dans l'ombre, voulut
réparer, par un coup d'éclat, sa longue et pusillanime inaction; il
complota de désarmer, à la faveur de la nuit, les postes de la garde
nationale, de s'emparer des Tuileries, de dissoudre la commission et les
chambres, et de proclamer Louis XVIII.
Quelques précautions prises par le prince d'Essling avertirent les
conjurés que leurs desseins étaient connus, et prudemment ils en
déférèrent l'exécution aux baïonnettes étrangères. Leur attente ne fut
point longue. Le 7 juillet, à cinq heures du soir, plusieurs bataillons
prussiens, au mépris de la convention, cernèrent le palais où siégeait
le gouvernement. Un officier d'état major remit à la commission la
demande faite par le prince Blucher, d'une contribution de cent millions
en argent et de cent millions en effets de troupes. La commission
déclara avec fermeté que cette réquisition était contraire à la
convention, et qu'elle ne consentirait jamais à se rendre complice de
semblables exactions. Pendant ce débat, les Prussiens avaient forcé les
portes des Tuileries et envahi les cours et les avenues du palais. La
commission n'étant plus libre et ne voulant point devenir un instrument
d'oppression, cessa ses fonctions.
Son premier besoin fut de constater, par une protestation authentique,
_qu'elle n'avait cédé qu'à la force, et que les droits de la nation
étaient restés intacts_. M. le duc d'Otrante, rédacteur docile des actes
publics du gouvernement, prit la plume à cet effet; mais la commission
redoutant, pour la tranquillité publique, les effets de cette
protestation, crut devoir se borner à transmettre aux deux chambres le
message que voici:
Monsieur le Président,
Jusqu'ici nous avions dû croire que les intentions des souverains
alliés n'étaient point unanimes sur le choix du prince qui doit
régner en France: nos plénipotentiaires nous ont donné la même
assurance, à leur retour. Cependant les ministres et les généraux
des puissances alliées ont déclaré hier, dans les conférences
qu'ils ont eues avec le président de la commission, que tous les
souverains s'étaient engagés à replacer Louis XVIII sur le trône,
et qu'il doit faire ce soir ou demain son entrée dans la capitale.
Les troupes étrangères viennent d'occuper les Tuileries où siége le
gouvernement. Dans cet état de choses, nous ne pouvons plus que
faire des voeux pour la patrie; et nos délibérations n'étant plus
libres, nous croyons devoir nous séparer.
Ce message, dernier témoignage de l'audacieuse duplicité du duc
d'Otrante devenu ministre du Roi, contenait en outre ce qui suit: «On
ajoutera de nouvelles garanties à la Charte; et nous n'avons point perdu
l'espoir de conserver les couleurs si chères à la nation», mais ce
paragraphe, dont je ne rapporte que la substance, fut ensuite supprimé.
La chambre des pairs qui avait accueilli froidement le bill des droits
et la déclaration de la chambre des représentant, se sépara sans
murmures[89].
La chambre des députés reçut son arrêt de mort avec un calme héroïque.
Lorsque M. Manuel, rappelant les mémorables paroles de Mirabeau,
s'écria: «_Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons
que par la puissance des baïonnettes_. Il est de notre devoir de donner
à la patrie nos derniers momens; et s'il le faut, la dernière goutte de
notre sang.» Tous les membres de l'assemblée se levèrent en signe
d'adhésion, et déclarèrent qu'ils resteraient inébranlablement à leur
poste.
Mais ils ne devaient point accomplir cette glorieuse résolution. Le
président (M. Lanjuinais) trahissant leur courage et méprisant leur
volonté, leva la séance et se retira. «M. le président, lui dit le
général Solignac, l'histoire est là, elle recueillera votre action.»
Le lendemain matin, ils trouvèrent les avenues de leur palais occupées
par les étrangers, et les portes de l'assemblée fermées. M. de Cazes, à
la tête de quelques volontaires royaux, en avait enlevé les clefs. Cette
violence, contre laquelle ils protestèrent, fit enfin tomber leur
bandeau; ils reconnurent la faute qu'ils avaient commise, en arrachant
trop précipitamment du trône Napoléon, et en confiant aveuglément à
d'autres mains les destinées de la patrie[90].
Ainsi finit, après un mois d'existence, cette assemblée que les Français
avaient choisie pour affermir la dynastie impériale, pour assurer leur
repos et leurs libertés, et qui, par entraînement, par imprévoyance, par
un excès de zèle et de patriotisme, n'enfanta que des bouleversemens et
des calamités.
La dissolution des chambres et du gouvernement mit fin à toute illusion.
Les couleurs tricolores qu'on avait conservées disparurent.
Les cris de _vive la nation! vive la liberté!_ cessèrent.