_À LONDRES_, DE L'IMPRIMERIE DE C. ROWORTH.
1820
L'empereur reçut, à la même époque (1er mai), une nouvelle preuve du peu
de confiance que méritent les hommes, et de l'horrible facilité avec
laquelle ils sacrifient leurs devoirs et leurs sentimens aux calculs de
leur cupidité ou de leur ambition.
De tous les ministres de Napoléon, le duc d'Otrante fut celui qui, lors
de son retour, lui prodigua le plus de protestations de dévouement et de
fidélité. «Et cette fidélité, s'il eût pu en douter, se serait trouvée
garantie par le mandat sous lequel il gémissait (M. Fouché) au moment où
le retour de Napoléon vint lui rendre la liberté et peut-être la
vie[1]».
Cependant, quel ne fut point l'étonnement de l'Empereur, lorsque le duc
de Vicence vint lui apprendre qu'un agent secret de M. de Metternich
était arrivé de Vienne à Paris, et paraissait avoir eu un entretien
mystérieux avec M. Fouché!
L'Empereur, sur-le-champ, ordonna à M. Réal, préfet de police, de se
mettre à la recherche de cet émissaire; il fut arrêté, et déclara:
qu'envoyé par une maison de banque de Vienne pour régler des comptes
d'intérêts avec plusieurs banquiers de Paris, il avait été mandé par M.
de Metternich, et que ce prince l'avait chargé d'une lettre pour le
ministre de la police de France; qu'il ignorait le contenu de cette
lettre; qu'il savait qu'elle était écrite entre lignes avec de l'encre
sympathique, et que le prince lui avait remis une poudre pour faire
ressortir les caractères occultes; que M. le baron de Werner, agent
diplomatique, devait se trouver à Bâle le 1er mai, pour recevoir la
réponse de M. le duc d'Otrante; qu'on lui avait donné un bordereau
simulé qui devait servir de point de reconnaissance entre M. Werner et
l'agent que pourrait envoyer le ministre français; enfin, qu'il avait
remis la lettre et le bordereau au duc d'Otrante, qui lui avait dit de
vaquer promptement à ses affaires, et de repartir pour Vienne le plus
tôt possible.
L'Empereur manda immédiatement M. Fouché, sous le prétexte de
l'entretenir d'affaires d'état.
M. Fouché garda le plus profond silence sur ce qui s'était passé avec
l'envoyé de M. de Metternich, et ne laissa pénétrer aucun embarras,
aucune inquiétude.
Le premier mouvement de Napoléon fut de faire saisir les papiers de son
infidèle ministre; mais il pensa qu'il était trop adroit et trop prudent
pour conserver des traces de sa trahison; et il jugea qu'il serait
préférable, pour apprendre la vérité, d'envoyer quelqu'un à Bâle qui se
présenterait à M. Werner de la part du duc. Napoléon attachait à cette
mission la plus haute importance; il daigna jeter les yeux sur moi pour
la remplir, et après m'avoir révélé la _perfidie de cet infâme Fouché_,
il me dit: «Vous allez vous rendre à l'instant chez le duc de Vicence;
il vous remettra des passeports au nom du Roi et du mien; vous saurez à
la frontière ceux qui valent le mieux. Voici un ordre, de ma main, à
tous les généraux, préfets et lieutenans de police, qui se trouveront
sur le Rhin, de vous faciliter les moyens de sortir de France, et d'y
rentrer, et de vous accorder, au-dedans et même au-dehors, l'assistance
que vous réclamerez. Je leur commande de se conformer strictement à tout
ce que vous jugerez convenable de prescrire. Je crois que vous passerez.
Je n'ai jamais entendu parler de ce M. Werner; mais M. de Metternich est
un homme d'honneur; il ne voudrait pas tremper dans un complot contre ma
vie. Je ne crois pas qu'il s'agisse de renouveler les tentatives de
Georges, et les embûches du trois nivose. Cependant vous sonderez M.
Werner sur ce point; je crois qu'on veut fomenter des troubles et ourdir
une conspiration, plutôt contre mon trône que contre mes jours. C'est là
le point essentiel à pénétrer. Je ne vous donne point d'autres
instructions; vous agirez en maître; je m'en rapporte entièrement à
vous. Si la sûreté de l'état était menacée, ou si vous découvriez
quelque chose d'important, mandez-le moi par le télégraphe, et
envoyez-moi un courrier à toute bride. Si vous ne voyez dans tout cela
qu'un commencement d'intrigues, qu'un essai, ne perdez point de tems en
pourparlers inutiles, et profitez franchement de la circonstance pour
faire connaître à M. de Metternich ma position et mes intentions
pacifiques, et tâchez d'établir un rapprochement entre moi et
l'Autriche. Je serai bien aise de savoir ce que les alliés pensent
d'Eugène, et s'ils seraient disposés à l'appeler à la tête des affaires
de la régence, dans le cas où je laisserais ma vie sur le champ de
bataille. Allez voir le duc de Vicence; causez avec lui, et dans une
demi-heure revenez. Je verrai si je n'ai rien de plus à vous dire.»
Une demi-heure après, je revins; l'Empereur était dans son salon,
entouré du maréchal Ney, et de plusieurs personnages importans. Il me
dit, en faisant un geste de la main: «Je me repose sur vous; volez».
C'était par de semblables paroles qu'il savait flatter l'amour-propre et
exalter le dévouement; je volai à Bâle: s'il m'eût fallu, pour justifier
l'attente de Napoléon, traverser le Rhin sous le canon ennemi, je
l'aurais fait.
Je commençai par faire usage des pouvoirs illimités que l'Empereur
m'avait donnés, en prescrivant de ne laisser sortir provisoirement de
France aucune des personnes qui arriveraient de Paris. Je ne voulais
point me laisser devancer par l'agent véritable du duc d'Otrante.
Les communications avec Bâle n'étaient point encore interrompues; mais
il fallait une permission pour y entrer, une autre pour en sortir; et
sur le plus léger soupçon, on vous conduisait au directeur de police,
qui, tout en fumant sa pipe, donnait l'ordre, selon son bon plaisir, de
vous mettre à la porte de la ville, ou de vous jeter en prison. Je me
pourvus d'une commission d'inspecteur-général des vivres, et je me
présentai à Bâle, sous le prétexte d'y faire de nombreux achats. On est
toujours bien reçu des Suisses avec de l'argent.
Je me rendis sans obstacles à l'auberge des Trois Rois, où devait
descendre M. Werner; il était déjà arrivé. Je lui annonçai que j'avais
été chargé par quelqu'un de Paris de causer avec lui; il me fit voir son
bordereau de ralliement; je lui montrai _de loin_ celui dont j'étais
porteur, car je savais qu'il ne valait rien. Il avait été écrit de
mémoire par notre prisonnier: le véritable était resté entre les mains
de M. Fouché.
M. Werner commença par me témoigner, avec tout le luxe de la politesse
diplomatique, le plaisir qu'il éprouvait de me voir; qu'il m'attendait
depuis le 1er mai (nous étions au 3), et qu'il commençait à craindre que
M. Fouché ne se fût point soucié d'entrer en conférence avec le Prince.
Ce début me fit conjecturer que rien n'avait été encore proposé ni
convenu. Je répondis à M. Werner, que le duc d'Otrante avait
effectivement montré un peu d'hésitation, parce que la lettre de M. de
Metternich laissait _quelqu'incertitude;_ mais que toujours plein
d'estime et de déférence pour le Prince, il s'empresserait de lui offrir
toutes les preuves de dévouement qui seraient en son pouvoir; qu'il
m'avait choisi pour être son interprète, et que je serais charmé de
répondre par une confiance sans borne aux _nouvelles_ ouvertures que
lui, M. Werner, était sans doute chargé de me faire. J'ajoutai, que M.
le duc d'Otrante m'avait recommandé de mettre de côté les formes
diplomatiques, et de m'expliquer avec _l'abandon_ que devait inspirer M.
de Metternich; qu'en conséquence, je le priais de m'imiter, et de me
dire sans détour _ce qu'il attendait de nous_.
Il me répondit que M. de Metternich avait conservé la plus haute opinion
du mérite de M. Fouché; qu'il avait pensé qu'un homme, tel que lui, ne
pouvait croire que Napoléon se soutiendrait sur le trône; qu'il était
persuadé qu'il n'avait accepté le ministère de la police, que pour
épargner aux Français le malheur de la guerre civile et de la guerre
étrangère; et que, dans cette persuasion, il espérait que M. Fouché
n'hésiterait point à seconder les efforts que les alliés avaient faire,
pour se débarrasser de Bonaparte et rétablir en France les Bourbons.
Je répliquai que M. Fouché, dont le patriotisme était connu, n'avait pu
envisager sans douleur les malheurs dont la France était menacée; mais
que, jusqu'à présent, il n'avait point entrevu la possibilité d'y
remédier. «Souvent, dis-je, on voit mieux de loin que de près; quelles
sont sur ce point les vues de M. de Metternich et des alliés? _quels
moyens pensent-ils qu'on pourrait employer pour, se défaire de
Napoléon?_»--«M. de Metternich, dit-il, ne m'a point entièrement
communiqué ses vues à cet égard. Je suis même fondé à croire qu'il n'y a
rien encore d'arrêté; et c'est pour arriver à un résultat certain, qu'il
a désiré se concerter avec M. Fouché qui doit mieux connaître que lui le
véritable état des choses. Quant aux moyens de se défaire de Bonaparte,
il en existe un dont l'issue ne peut être douteuse: c'est la force; mais
les alliés ne voudraient l'employer qu'à la dernière extrémité, et ils
auraient désiré _que M. Fouché eût pu trouver le moyen de délivrer la
France de Bonaparte_, sans répandre de nouveaux flots de sang.
Cette réponse ambiguë me paraissant inquiétante, je repris: «Je ne
connais que deux moyens de renverser du trône Napoléon: le premier,
c'est de l'assassiner!» En prononçant ces mots, je détournai obliquement
les yeux pour ne point embarrasser M. Werner, et l'observer à mon aise.
«L'assassiner! s'écria-t-il avec indignation: jamais un tel moyen ne
s'offrit à la pensée de M. de Metternich.»--«Je n'en doute point; aussi
j'ai commencé par vous exprimer la haute vénération que M. de Metternich
m'inspire: le second moyen, continuai-je, c'est de se réunir
secrètement, ou, pour dire le mot, de conspirer contre Napoléon, et je
ne vois pas trop jusqu'à présent _sur qui nous pourrions compter_; M. de
Metternich et les alliés _ont-ils déjà quelques relations
d'établies?_»--«Ils n'en ont aucune, me répondit-il; à peine a-t-on eu
le tems à Vienne de s'entendre. C'est à M. Fouché à préparer, à combiner
ses plans; c'est à lui que les alliés veulent confier le soin et
l'honneur de sauver la France des calamités d'une nouvelle guerre, et de
la tyrannie que lui prépare l'Empereur.»
Convaincu, par la tournure qu'avait pris la conversation, qu'il
n'existait, entre le duc d'Otrante et M. de Metternich, aucune relation
antérieure; convaincu que la vie de l'Empereur et la sûreté de l'état
n'étaient point menacées, je changeai de langage et marchai droit au but
que je m'étais principalement proposé: celui de chercher à établir sinon
un rapprochement, du moins des pourparlers entre la France et
l'Autriche.
«Les alliés, repris-je, croyent donc qu'il est facile à M. Fouché de
soulever la France contre Napoléon! Il fut un tems, il est vrai, où l'on
n'aimait point l'Empereur; mais les Bourbons ont si maltraité la nation,
qu'ils ont réussi à le faire regretter, et que ses ennemis sont devenus
ses partisans.»--«Ce que vous me dites-là, répondit M. Werner avec
étonnement, est entièrement contraire aux rapports qui nous sont arrivés
de Paris.»--«Je puis vous assurer, poursuivis-je, qu'on vous a trompés;
les acclamations et les voeux qui ont accompagné Napoléon depuis le golfe
Juan jusqu'à Paris, auraient dû cependant vous instruire qu'il avait
pour lui les suffrages unanimes de l'armée et de la nation.»--«Dites de
l'armée.»--«Non point; je persiste à dire de la nation et de l'armée. Du
moment où Napoléon a reparu sur le sol français, il a été accueilli avec
enthousiasme, non-seulement par ses soldats, mais aussi par les
citoyens. S'il n'avait eu pour lui que le suffrage de quelques régimens
insubordonnés, aurait-il traversé la France sans obstacle? aurait-il
recueilli sur son passage le témoignage unanime de dévouement et d'amour
que firent éclater à l'envi la population entière du Dauphiné, du
Lyonnais et de la Bourgogne?»--«Il est possible que Bonaparte ait été
bien accueilli dans quelques lieux; mais quelques acclamations isolées
n'expriment point le voeu de toute une nation; et sans l'armée, jamais il
ne serait rentré aux Tuileries.»--«Il est certain que si Napoléon avait
eu l'armée contre lui, il n'aurait jamais pu, avec 800 hommes, détrôner
Louis XVIII; mais il ne faut pas conclure de ce que l'armée s'est
déclarée pour lui, que ce soit l'armée seule qui l'ait rétabli sur le
trône. Quand il prit Lyon, il n'avait avec lui que 2,000 hommes; il n'en
avait que 8,000 lorsqu'il marcha sur Paris; que 800 quand il rentra dans
sa capitale. Si la nation n'eût point partagé les sentimens de l'armée,
aurait-il pu, avec des forces aussi méprisables, faire la loi à deux
millions d'individus disséminés sur la route, et aux cinquante mille
soldats, gardes nationaux et volontaires, qu'on avait réunis sous les
murs de Paris? Que si la nation se fût opposée aux entreprises et aux
voeux de l'armée, et que l'armée eût vaincu la nation, on pourrait
prétendre avec raison que le rétablissement de Napoléon est l'ouvrage
exclusif des soldats; mais vous savez, comme moi, qu'ils n'ont point
exercé une seule violence; qu'ils n'ont pas tiré un seul coup de fusil,
et qu'ils ont été fêtés et reçus partout comme des libérateurs et des
amis. Je vous le demande, maintenant, que doit-on conclure de cette
union, de cette unanimité de sentimens et d'actions?--«On peut en
conclure que le peuple, naturellement timide et faible, a craint l'armée
et qu'il lui a fait un bon accueil pour ne point s'exposer à ses
violences; mais cela ne dit pas qu'au fond du coeur il partageât les
sentimens de l'armée pour Napoléon.»--«Dieu seul sait ce qui se passe au
fond des coeurs; nous ne pouvons les juger, nous autres hommes, que par
des apparences, des paroles et des faits. Or, les paroles, les faits et
les apparences se réunissent pour prouver évidemment que la nation
approuvait et partageait l'enthousiasme de l'armée. Vous avez tort,
d'ailleurs, de penser que le peuple puisse avoir en France des sentimens
différens de ceux de l'armée. Quand, sous l'ancienne monarchie, l'armée
était composée de débauchés tombés dans la misère, de malfaiteurs
poursuivis par la justice, il existait et ne pouvait exister aucune
affinité entre l'armée et la nation; mais aujourd'hui que l'armée est
nationale, qu'elle se compose des fils, des frères de nos meilleurs
citoyens, et que ces fils, ces frères, quoique séparés de leur famille,
sont restés unis avec elles de coeur, de pensées et d'intérêts, la nation
et l'armée ne font qu'un. Si les alliés, lui dis-je, n'ont fondé leurs
espérances que sur un dissentiment d'opinion et de volonté entre la
nation et l'armée, ils ont fait un faux calcul: l'approche de leurs
troupes, loin de diviser les Français, les réunira plus étroitement
encore. On ne se battra point pour Napoléon: on se battra pour l'honneur
et l'indépendance nationale.»--«D'après ce que vous me dites, il
semblerait que la France est décidée à courir les chances de la guerre,
et qu'elle est prête, si Napoléon l'exige, à seconder, comme autrefois,
ses projets de conquêtes.»--«Non, Monsieur; la gloire de Napoléon nous
a coûté trop cher: nous ne voulons plus de lauriers à ce prix. Napoléon
a pour lui les voeux de la nation, moins par amour pour sa personne, que
parce qu'il est l'homme de la révolution, et que son gouvernement nous
assure les garanties que nous avions vainement demandées aux Bourbons;
mais si l'Empereur se laissait entraîner par l'appât des conquêtes, la
France l'abandonnerait, et c'est alors que vous pourriez compter que M.
Fouché et tous les véritables patriotes se réuniraient pour se défaire à
jamais de Napoléon.»--«Vous ne pensez pas, à ce qu'il paraît, que M.
Fouché soit disposé, en ce moment, à seconder les vues des souverains
alliés et de M. Metternich?»--«Je ne le pense pas. M. Fouché est
convaincu que les Bourbons ne peuvent point régner; que la nation a pour
eux une antipathie que rien ne pourra détruire.»--Les alliés tiennent
moins à rendre la couronne à Louis XVIII, qu'à l'ôter à Napoléon, dont
l'existence sur le trône est incompatible avec le repos et la sûreté de
l'Europe; je suis même autorisé à penser qu'ils laisseraient les
Français se choisir librement le souverain et le gouvernement qu'il leur
plairait. Le duc d'Orléans, par exemple, ne conviendrait-il pas à la
nation? il a servi jadis dans les armées républicaines; il a été
partisan de la révolution; son père a voté la mort de Louis XVI.»--«Le
duc d'Orléans offrirait sans doute à la nation la plupart des garanties
qu'elle désire; mais son élévation au trône, loin d'anéantir les
troubles, les multiplierait: il aurait contre lui les partisans de Louis
XVIII, de Napoléon et de la régence; c'est presque dire la nation toute
entière.»--«Et bien alors, les alliés pourraient consentir à vous donner
le jeune prince Napoléon et la régence, ou peut-être un gouvernement
fédératif.»--«Lors de l'invasion de 1814, nous eûmes plusieurs fois
l'occasion de débattre avec M. Fouché la question de la régence. Il
pensait que la France verrait renaître, avec une régence, les discordes
qu'enfantent ordinairement les minorités. Un peuple qui a été en guerre
avec lui-même et avec ses voisins, a besoin d'être conduit par un homme
qui sache tenir ferme les rênes du gouvernement, et se faire respecter
au-dedans et au-dehors.»--«Mais vous ne manquez point d'hommes forts et
capables; et l'on pourrait vous composer un conseil de régence qui
répondrait à l'attente des alliés et de la France.»--«Je sais bien que
nous avons dans l'archichancelier, dans le duc de Vicence et dans
plusieurs de nos premiers fonctionnaires, des hommes d'état pleins de
talens, de sagesse et de modération; mais la difficulté serait de faire
un choix parmi les hommes de guerre. La plupart ont des droits égaux; et
leurs prétentions, leurs jalousies et leurs rivalités ne pourraient être
que funestes à notre tranquillité.»--«On saurait les contenir, et je
n'en vois aucun parmi eux dont l'ambition puisse être
redoutable.»--«Leur ambition ne s'est point manifestée, faute
d'occasion. Je ne connais qu'un seul homme de guerre qu'on pourrait
placer à la tête du gouvernement avec sécurité; c'est Eugène, ce prince
qui a dit, en 1814, dans ses proclamations mémorables, «que ceux-là
seuls sont immortels, qui savent vivre et mourir fidèles à leurs
devoirs, fidèles à la reconnaissance et à l'honneur:» ce prince, dis-je,
loin d'aspirer au trône, en serait au contraire la gloire et l'appui:
mais les liens de famille et les devoirs qu'ils lui imposent, ne lui
permettraient peut-être pas de quitter la Bavière. Peut-être aussi les
alliés ne voudraient-ils point que la direction des affaires de France
lui fût confiée: ne le pensez-vous pas?»--«J'ignore entièrement quelle
pourrait être la détermination du prince et de sa famille.»--«Mais
prévoyez-vous du moins quelle serait celle des
alliés?»--«Nullement.»--«Voilà bien, lui dis-je en plaisantant, comme
sont messieurs les diplomates; pourquoi ne pas être aussi ouvert avec
moi que je le suis avec vous? ai-je laissé sans le satisfaire un seul de
vos désirs? ai-je évité de répondre à une seule de vos questions?»--«Je
ne cherche point, je vous assure, à dissimuler; mais la question que
vous m'avez faite n'ayant point été prévue, je ne puis ni ne dois me
permettre d'y répondre.»--«Eh bien, ajournons la; quant au gouvernement
fédératif, cela ressemble beaucoup à notre république; et nous avons
acheté si cher l'honneur d'être républicains, que nous ne nous en
soucions plus. Le gouvernement fédératif peut convenir à un état peu
populeux, comme la Suisse, ou à une nation vierge, comme l'Amérique;
mais il serait une calamité pour notre vieille France: nous sommes trop
légers, trop passionnés; il nous faut un gouverneur, un maître qui sache
se faire craindre et se faire obéir. Tenez, M. Werner, il faut que je
continue à vous parler avec franchise: le seul chef qui nous convienne
est Napoléon; non plus Napoléon l'ambitieux et le conquérant, mais
Napoléon corrigé par l'adversité. Le désir de régner le rendra docile
aux volontés de la France et de l'Europe. Il leur donnera mutuellement
les garanties qu'elles pourront exiger; et je crois que M. le duc
d'Otrante s'estimerait alors très-heureux de pouvoir concourir avec M.
de Metternich à pacifier l'Europe, à rétablir la bonne harmonie entre
l'Autriche et la France, et à restreindre la puissance de l'Empereur, de
telle manière qu'il n'eut plus la possibilité de troubler une seconde
fois la tranquillité universelle. Voilà, je crois, quel doit être le but
des alliés; il ne tiendra qu'à eux de l'atteindre: mais s'ils comptent,
pour nous subjuguer, sur le secours de nos dissensions intestines, ils
se trompent; vous pouvez en donner l'assurance à M. de Metternich. Au
surplus, je rendrai compte à M. le duc d'Otrante des ouvertures que vous
m'avez faites, et particulièrement de celles relatives à la régence:
mais je suppose que nous consentions à accepter l'une ou l'autre de vos
propositions, que ferait-on de Napoléon? car votre intention ni la nôtre
n'étant point de le tuer, il faudrait qu'il vécût; et où vivrait-il? les
alliés doivent avoir pris sur ce point une détermination?»--«Je
l'ignore; M. de Metternich ne s'est point expliqué à cet égard; je lui
soumettrai cette question. Je lui ferai connaître votre opinion sur la
situation de la France et de Napoléon, et sur la possibilité d'un
arrangement général; mais je prévois d'avance combien les sentimens
actuels de M. Fouché lui causeront d'étonnement; il croyait qu'il
détestait Bonaparte.»--«Les circonstances changent les hommes. M. Fouché
a pu détester l'Empereur quand il tyrannisait la France, et s'être
réconcilié avec lui, depuis qu'il veut la rendre libre et heureuse.»
Nous nous séparâmes, après avoir échangé quelques questions accessoires;
et nous convînmes de nous rendre en toute hâte, lui à Vienne, moi à
Paris, et de nous retrouver à Bâle sous huit jours.
Aussitôt mon arrivée à Paris, je me présentai devant l'Empereur. Je
n'avais employé, pour aller et revenir, que quatre jours; et il crut, en
me voyant si promptement, que je n'avais pu passer. Il fut surpris et
charmé d'apprendre que j'avais vu et entretenu M. Werner; il m'emmena
dans le jardin (c'était à l'Élysée), et nous y causâmes, s'il m'est
permis de m'exprimer ainsi, pendant près de deux heures. Notre entretien
fut tellement haché, qu'il s'échappa presqu'entièrement de ma mémoire;
je ne pus en retenir que quelques fragmens. «J'avais bien prévu, me dit
Napoléon, que M. de Metternich n'avait rien projeté contre ma vie; il ne
m'aime point, mais c'est un homme d'honneur. Si l'Autriche le voulait,
tout s'arrangerait; mais elle a une politique expectante, qui perd tout;
elle n'a jamais su prendre un parti à propos. L'Empereur est mal
conseillé; il ne connaît point Alexandre, et ne sait pas combien les
Russes sont fourbes et ambitieux; si une fois ils devenaient les
maîtres, toute l'Allemagne serait bouleversée. Alexandre ferait jouer
aux quatre coins[2] le bon homme François et tous les petits rois à qui
j'ai donné des couronnes. Les Russes, quand je n'y serai plus, finiront
par devenir les maîtres du monde. L'Europe ne saura ce que je vaux, que
quand on m'aura perdu. Il n'y avait que moi d'assez fort pour dompter
d'une main l'Angleterre, et contenir de l'autre la Russie. Je leur
épargnerai la peine de délibérer où ils me mettront; s'ils l'osaient,
ils me fourraient dans une cage de fer et me feraient voir à leurs
badauds, comme une bête féroce: mais ils ne m'auront pas; ils
apprendront que le lion vit encore, et qu'il ne se laisse point
enchaîner. Ils ne connaissent point mes forces; _si demain je mettais le
bonnet rouge, ils seraient tous perdus_. Avez-vous demandé à M. Werner
des nouvelles de l'Impératrice et de mon fils?»--«Oui, Sire; il m'a dit
que l'Impératrice se portait bien, et que le jeune prince était
charmant.» L'Empereur, avec feu: «Vous êtes-vous plaint qu'on violait à
mon égard le droit des gens et les premières lois de la nature? lui
avez-vous dit combien il est odieux d'enlever une femme à son mari, un
fils à son père: qu'une telle action est indigne des peuples
civilisés?»--«Sire, je n'étais que l'ambassadeur de M. Fouché.»
L'Empereur, après quelques momens de silence, continua: «Fouché, pendant
votre absence, est venu me raconter l'affaire[3]: il m'a tout expliqué à
ma satisfaction. Son intérêt n'est point de me tromper. Il a toujours
aimé à intriguer, il faut le laisser faire: allez le voir, dites-lui
tout ce qui s'est passé avec M. Werner; montrez-lui de la confiance, et
s'il vous questionne sur moi, répétez-lui que je suis tranquille, et que
je ne doute point de son dévouement et de sa fidélité.»
Déjà l'Empereur, dans plusieurs circonstances importantes, avait eu à se
plaindre de M. Fouché; mais, subjugué par je ne sais quel charme, il lui
avait toujours rendu plus de confiance qu'il ne désirait lui en
accorder.
Peu d'hommes, il est vrai, possèdent, à un plus haut degré que le duc
d'Otrante, le don de plaire et de persuader: aussi profond que
spirituel, aussi prévoyant qu'habile, il embrasse à la fois le passé, le
présent et l'avenir; il séduit et étonne tour-à-tour par la hardiesse de
ses pensées, la finesse de ses aperçus, la solidité de ses jugemens.
Malheureusement, son âme blasée par la révolution, a contracté le goût
et l'habitude des émotions fortes: le repos la fatigue; il lui faut de
l'agitation, des dangers, des bouleversemens: de là ce besoin de se
mouvoir, d'intriguer, j'ai presque dit de conspirer, qui a jeté M.
Fouché dans des écarts si déplorables et si fatals à sa réputation.
Conformément aux ordres de Napoléon, je me rendis de suite chez le duc
d'Otrante, et lui dis en riant que je venais lui rendre compte de la
mission qu'il m'avait confiée. «Belle mission!» me dit-il, voilà comme
est l'Empereur; il se méfie toujours de ceux qui le servent le mieux.
Les services les plus signalés, le dévouement le plus pur, ne peuvent
vous mettre à l'abri de ses soupçons. Croyez-vous, par exemple, être
bien sûr de lui? Vous vous tromperiez. Si vous veniez à commettre
involontairement la plus légère inconséquence et _qu'il le sût_ (il
prononça ces mots de manière à me faire entendre que ce serait par lui
que l'Empereur pourrait l'apprendre), il n'en faudrait pas davantage
pour vous perdre. Mais laissons-là les princes avec leurs défauts, et
causons.» Il m'entraîna sur son canapé, et me dit: «Savez-vous que vous
m'avez donné de l'inquiétude? si l'on vous avait vendu, on aurait bien
pu vous envoyer dans quelques forteresses et vous y garder jusqu'à la
paix.»--«Cela est vrai; j'avais effectivement cette chance à courir;
mais quand il s'agit d'aussi grands intérêts, on ne doit point songer à
soi.»
Je lui rapportai fidèlement les paroles de M. Werner; mais je me gardai
bien de lui faire connaître l'époque véritable de notre seconde
entrevue: j'aurais craint qu'il ne me fît quelque mauvais tour avec les
Suisses, ou qu'il se hâtât de désabuser M. de Metternich.
Lorsque mon récit fut terminé, il reprit: «J'avais d'abord regardé tout
cela comme une mystification, mais je vois bien que je m'étais trompé.
Votre conférence avec M. Werner peut amener un rapprochement entre nous
et l'Autriche; tout ce que vous avez dit doit faire ouvrir les yeux à M.
de Metternich. Pour achever de le convaincre, je lui écrirai, et je lui
peindrai, avec tant de clarté et de vérité la situation réelle de la
France, qu'il sentira que le meilleur parti à prendre est d'abandonner
les Bourbons à leur malheureux sort, et de nous laisser nous arranger à
notre guise avec Bonaparte. Quand vous serez près de partir, venez me
revoir, et je vous remettrai ma lettre.»
Il me dit alors: «Je n'avais point parlé de suite à Napoléon de la
lettre de Metternich, parce que son agent ne m'avait point remis la
poudre nécessaire pour faire reparaître l'écriture; il a fallu avoir
recours à des procédés chimiques qui ont demandé du tems; voilà cette
lettre (il m'en fit prendre lecture), vous voyez qu'elle ne dit rien;
j'aurais pu d'ailleurs la déchiffrer sur-le-champ, que Napoléon n'en
aurait rien su; je l'aurais servi sans le lui dire. Dans les affaires de
cette espèce, il faut du secret, et Napoléon est incapable d'en garder;
il se serait tant agité, et aurait mis tant d'hommes et de plumes en
mouvement, qu'il aurait tout éventé. Il doit connaître mes opinions et
mes sentimens; et il n'y a que lui au monde qui ait pu se mettre dans la
tête, un seul instant, que je pourrais le trahir pour les Bourbons; je
les méprise et je les déteste au moins autant que lui.»
Les menaces indirectes de M. Fouché et l'ensemble de ses discours, me
persuadèrent qu'il n'était point de bonne foi. Je fis part de mes
préventions à l'Empereur; il ne les approuva point. Il me dit que M.
Fouché ne m'avait insinué qu'il pouvait me perdre, que pour se donner un
air d'importance; qu'au surplus, je n'avais rien à craindre ni de lui,
ni de tout autre. Je ne craignais rien non plus: quand l'Empereur aimait
quelqu'un, il le prenait sous sa garde; et il était défendu à qui que ce
soit d'y toucher.
Le surlendemain, je me rendis chez le duc d'Otrante pour recevoir les
lettres qu'il m'avait promises. Il parut surpris de me voir sitôt; je
lui avais fait accroire en effet que je ne devais retourner à Bâle que
le 1er juin. Pour colorer ce départ précipité, je lui annonçai que M.
Werner, à qui j'avais recommandé de m'écrire en cas d'événemens
imprévus, sous le couvert de M**** banquier, venait de m'inviter à me
rendre à Bâle sur-le-champ; il me laissa entrevoir qu'il n'était point
dupe de ce mensonge, et me remit néanmoins de fort bonne grâce deux
lettres pour M. de Metternich. L'une publiée dans les journaux anglais
tendait à établir que le trône de Napoléon, soutenu par la confiance et
l'amour des Français, n'avait rien à redouter des attaques de la
coalition. Dans l'autre il rappelait les propositions de M. Werner; il
discutait avec une sagacité admirable les avantages et les inconvéniens
qui pourraient en résulter dans l'intérêt de la France et de l'Europe:
et il finissait par déclarer, après avoir successivement rejeté la
république, la régence et le duc d'Orléans, que Napoléon, qu'il comblait
d'éloges démesurés, était évidemment le chef qui convenait le mieux aux
Français et aux intérêts bien entendus des monarques alliés. Mais
néanmoins, il avait su contourner ses expressions avec tant d'art et de
finesse, qu'il était impossible de ne point apercevoir qu'il pensait, au
fond du coeur, que le duc d'Orléans était le seul prince capable
d'assurer le bonheur de la France et la tranquillité des étrangers.
Je mis cette lettre sous les yeux de l'Empereur, et cherchai vainement à
lui en faire démêler la perfidie; il n'y vit que les éloges donnés à son
génie; le reste lui échappa.
M. Werner avait été exact au rendez-vous; je m'empressai de me rendre
chez lui. «Je craignais, me dit-il obligeamment, qu'on ne vous eût
refusé l'entrée de Bâle; j'en ai parlé aux autorités; et si vous le
désirez, je vous ferai délivrer la carte nécessaire pour que vous
puissiez entrer en Suisse, en sortir et y résider sans obstacles et sans
danger.»
Je le remerciai de cette offre, qui me prouva que les Suisses étaient
aussi bien disposés pour nos ennemis, qu'ils l'étaient mal pour nous.
Nous entrâmes ensuite en matière. «J'ai rapporté à M. de Metternich, me
dit-il, la conversation franche et loyale que j'ai eu l'honneur d'avoir
avec vous. Il s'est empressé d'en rendre compte aux souverains alliés;
et les souverains ont pensé qu'elle ne devait rien changer à la
résolution qu'ils ont prise de ne jamais reconnaître Napoléon pour
souverain de la France, et de n'entrer personnellement avec lui dans
aucune négociation; _mais en même tems, je suis autorisé à vous déclarer
formellement qu'ils renoncent à rétablir les Bourbons sur le trône, et
qu'ils consentent à vous accorder le jeune prince Napoléon_. Ils savent
que la régence était, en 1814, l'objet des voeux de la France, et ils
s'estiment heureux de pouvoir les accomplir aujourd'hui.»--«Cela est
positif, lui répondis-je; mais que ferons-nous de
l'Empereur?»--«Commencez par le déposer: les alliés prendront, ensuite
et selon les événemens, la détermination convenable. Ils sont grands,
généreux et humains; et vous pourrez compter qu'on aura pour Napoléon
les égards dus à son rang, à son alliance et à son malheur.»--«Cette
réponse n'explique point si Napoléon sera libre de se choisir une
retraite, ou s'il sera prisonnier de la France et des alliés.»--«Je n'en
sais pas davantage.»--«Je vois que les alliés voudraient qu'on leur
livrât Napoléon pieds et mains liés: jamais les Français ne se rendront
coupables d'une semblable lâcheté. Depuis notre entrevue, l'esprit
public s'est prononcé pour lui avec une nouvelle force; et je puis vous
protester qu'il n'a jamais possédé, à un si haut degré, l'amour des
Français. De toutes parts, arrivent à Paris, et les électeurs convoqués
pour le Champ de Mai, et les nouveaux représentans de la France[4].
Croyez-vous que ces électeurs et ces députés qui sont l'élite de la
nation, auraient embrassé la cause périlleuse de Napoléon, si cette
cause n'était pas commune à tous les Français? Croyez-vous, s'ils
n'étaient point résolus de la défendre envers et contre tous, qu'ils
seraient assez stupides ou assez imprudens pour venir, à la face du
monde, jurer fidélité à l'Empereur et proscription et haine aux
Bourbons? Les alliés nous ont subjugués en 1814, parce que nous étions
alors sans union, sans volonté, sans moyen de résistance. Mais on ne
subjugue pas deux années de suite une grande nation; et tout annonce que
si la lutte s'engage, elle tournera cette fois à l'avantage des
Français.»--«Si vous connaissiez les forces qui vous seront opposées,
vous tiendriez d'autres discours; vous aurez douze cents mille hommes à
combattre, douze cents mille hommes habitués à vaincre, et qui
connaissent déjà le chemin de Paris.»--«Ils le connaissent, parce que la
trahison le leur a enseigné.»--«Songez donc que vous n'avez plus
d'artillerie, plus d'armée, plus de cavalerie.»--«Les Espagnols ont
résisté à toutes les forces de Bonaparte, et ils avaient moins de
ressources que nous.»--«Vous n'avez point d'argent.»--«On s'en procurera
aux dépens des nobles et des royalistes, ou l'on s'en passera. Les
armées de la république étaient payées avec des feuilles de chêne; en
ont-elles moins vaincu les armées de la coalition?»--«Vous avez tort, je
vous assure, de voir votre position sous d'aussi belles couleurs. Cette
nouvelle guerre sera plus cruelle et plus opiniâtre que les autres. Les
alliés sont décidés à ne point déposer les armes, tant que Napoléon sera
sur le trône.»--«Je ne vois nullement la guerre qui se prépare, avec
sécurité. Je ne puis y songer sans effroi: si Napoléon est victorieux,
il est possible que les succès nous montent la tête, et nous inspirent
de nouveau le désir de retourner à Vienne et à Berlin. S'il n'est point
heureux, il est à craindre que nos revers portent la rage et le
désespoir dans l'âme du peuple, et que les nobles et les royalistes ne
soient massacrés».--«Cette perspective est sans doute fort affligeante;
mais je vous l'ai dit et je vous le répète: la détermination des
monarques alliés ne changera point; ils ont appris à connaître
l'Empereur, et ils ne veulent point lui laisser les moyens de troubler
le monde. Les souverains consentiraient à déposer les armes, que leurs
peuples s'y opposeraient: ils considèrent Bonaparte comme le fléau du
genre humain, et ils donneraient tout jusqu'à la dernière goutte de leur
sang, pour lui arracher le sceptre et peut-être la vie».--«Je sais que
les Prussiens lui ont juré une haine implacable; mais les Russes et les
Autrichiens ne doivent point partager l'exaspération de la
Prusse».--L'Empereur Alexandre s'est au contraire prononcé le premier
contre Napoléon».--«Soit encore; mais l'Empereur d'Autriche est trop
vertueux et trop politique, pour sacrifier une seconde fois son gendre
et son allié naturel, à de vaines considérations».--«Ce ne sont point de
vaines considérations qui ont guidé l'Empereur; il avait à opter entre
ses affections comme père, et ses devoirs comme souverain; il avait à
prononcer entre le sort d'une femme et d'un enfant, et le sort de
l'Europe: son choix ne pouvait être douteux; et la résolution magnanime
prise par l'Empereur, est incontestablement un beau titre à la
reconnaissance de ses contemporains et à l'admiration de la
postérité».--«Je sens, en effet, combien il a dû lui en coûter pour
renverser du trône sa fille et son petit-fils, et les condamner à vivre
douloureusement sur la terre, sans père, sans époux, sans patrie.
Quoique Français, je rends justice à la force d'âme que l'Empereur a
montrée dans cette mémorable circonstance; mais si le parti qu'il prit
alors, était convenable, il me semble que celui qu'il paraît vouloir
adopter aujourd'hui, serait aussi dangereux qu'impolitique. L'Autriche,
dans la position critique où elle se trouve placée par le voisinage,
l'ambition et l'alliance de la Prusse et de la Russie, a besoin d'être
protégée et soutenue par un allié puissant; et nul prince n'est plus en
état que Napoléon de la secourir et de la défendre».--«L'Autriche n'a
rien à redouter de ses voisins; il règne entr'eux une harmonie que rien
ne pourra troubler: leurs principes et leurs sentimens sont les mêmes.
M. de Metternich m'a chargé de vous déclarer positivement qu'il
n'agissait que d'un commun accord avec les alliés, et qu'il n'entamerait
aucune négociation sans leur assentiment.
Ce mot de négociation me frappa: «Puisqu'il faut ne point songer, M.
Werner, répondis-je, à rétablir séparément, entre l'Autriche et la
France, l'union et l'amitié que commandent leurs intérêts et leurs liens
de famille, ne renonçons pas du moins à l'espoir d'un accommodement
général. Jamais peut-être l'humanité ne fut menacée d'une guerre aussi
terrible; ce sera un combat à mort, non point d'armée à armée, mais de
nation à nation: cette idée fait frémir. Le nom de M. de Metternich est
déjà célèbre; mais de quelle gloire ne serait-il point entouré, si M. de
Metternich, en devenant le médiateur de l'Europe, parvenait à la
pacifier? Et nous-mêmes, M. Werner, croyez-vous que nous n'obtiendrions
pas aussi une part dans les bénédictions des peuples? Mettons de côté
notre caractère de négociateurs, et examinons la position des puissances
belligérantes, non plus comme leurs agens, mais en hommes désintéressés,
en amis de l'humanité! Vous avez, dites-vous, douze cent mille
combattans; mais nous en avons eu un million en 1794, et nous les aurons
encore. L'amour de l'honneur et l'indépendance n'est point éteint en
France; il embrasera tous les coeurs, lorsqu'il s'agira de repousser le
joug humiliant et injuste que vous voulez nous imposer. Si le tableau
que je vous ai fait de l'état de la France et du patriotisme dont elle
est animée vous paraît infidèle ou exagéré, venez avec moi; je vous
offre un passe-port et toutes les garanties que vous pourrez exiger;
nous voyagerons ensemble incognito; nous irons partout où vous voudrez;
nous écouterons, nous interrogerons les paysans, les bourgeois, les
soldats, les riches et les pauvres; et quand vous aurez vu, tout vu par
vous-même, vous pourrez alors garantir à M. de Metternich qu'on l'a
trompé, et que les efforts des alliés pour nous faire la loi, n'auront
d'autre résultat que d'ensanglanter inutilement la terre.»
L'émotion dont je n'avais pu me défendre, était passée dans l'âme de M.
Werner: «Je voudrais, me dit-il avec attendrissement, pouvoir seconder
vos voeux et concourir avec vous à arrêter l'effusion du sang humain;
mais je n'ose me livrer à cet espoir; cependant je rendrai compte à M.
de Metternich de la force avec laquelle vous avez plaidé la cause de
l'humanité, et s'il peut accepter le rôle de médiateur; je connais assez
l'élévation de son âme, pour vous garantir qu'il ne le refusera pas.»
Jusqu'alors, j'avais évité, pour habituer M. de Metternich à traiter
directement avec moi, de mettre en scène M. Fouché. Cependant, comme il
m'avait été ordonné de faire usage de ses lettres, je fis naître
l'occasion d'en parler à M. Werner. Je lui en donnai lecture, et j'eus
soin de les commenter de manière à détruire l'impression fâcheuse que
lui fit éprouver, ainsi que je l'avais prévu, la partialité des éloges
prodigués à Napoléon. Quand nous fûmes arrivés au passage où M. Fouché
discutait les inconvéniens d'une république, M. Werner m'arrêta, et me
dit que je l'avais sans doute mal compris; qu'il ne m'avait parlé de la
république que d'une manière indirecte, et qu'il n'était jamais entré
dans la pensée des monarques alliés de se prêter à son rétablissement;
que leurs efforts tendraient plutôt à étouffer les semences de l'esprit
républicain, qu'à favoriser leur dangereux développement. Je lui
rappelai la conversation que nous avions eue à ce sujet, et comme il
m'importait fort peu d'avoir raison, je passai condamnation.
«Au surplus, me dit-il en prenant les lettres, le langage de M. Fouché
surprendra fortement M. de Metternich. Il me répétait encore, la veille
de mon départ, que le duc d'Otrante lui avait témoigné, en toutes
occasions, une haine invétérée contre Bonaparte; et que même, en 1814,
il lui avait reproché de ne l'avoir point fait renfermer dans un château
fort, lui prédisant qu'il reviendrait de l'île d'Elbe ravager de nouveau
l'Europe. Il faut que M. Fouché, pour croire au salut de l'Empereur,
ignore totalement ce qui se passe à Vienne; ce qu'on lui a fait dire par
M. de Montron et M. Bresson, le ramènera sans doute à des idées
différentes, et lui fera sentir qu'il doit, pour ses intérêts personnels
et pour celui de la France, seconder les efforts des alliés.»--«Je
connais, lui répondis-je, les liaisons de M. le duc d'Otrante avec ces
messieurs; il n'ajoutera que peu de foi aux paroles qu'ils lui
rapporteront. Je regrette que vous n'ayez point été chargé de me les
confier, lors de notre première entrevue; elles auraient sans doute
produit sur lui une toute autre impression; mais ce qui n'est pas fait
peut se faire; et, si vous le désirez, je vous servirai très-volontiers
d'interprète.»--«M. de Metternich, répliqua M. Werner, ne m'a point
appris positivement ce qu'il avait chargé ces messieurs de reporter au
duc d'Otrante; mais je présume que ce ne peut être que la répétition de
ce qu'il m'avait ordonné de vous dire.»--«En ce cas, repris-je, vous
auriez tort de vous flatter du plus léger succès. S'il ne s'agissait que
de Napoléon, nous n'hésiterions point à sacrifier la cause d'un seul
homme à celle de tout un peuple: Napoléon personnellement n'est rien
pour nous; mais son existence sur le trône se trouve tellement liée au
bonheur et à l'indépendance de la nation, que nous ne pourrions le
trahir sans trahir aussi la patrie; et c'est un crime dont M. Fouché et
ses amis ne se rendront jamais coupables. En résumé, M. Werner, j'espère
que vous parviendrez à convaincre nos ennemis qu'ils chercheraient en
vain à détrôner Napoléon par la force des armes: et que le parti le plus
sage est de se borner à lui lier les mains de manière à l'empêcher
d'opprimer de nouveau la France et l'Europe. Si M. de Metternich
approuve ce parti, il nous trouvera tous disposés à seconder secrètement
ou ouvertement ses vues salutaires, et à nous réunir à lui pour mettre
Napoléon dans l'impossibilité physique et morale de recommencer sa
tyrannie. Alors, je reviendrai à Bâle; j'irai à Vienne, si vous le
désirez; je ferai, en un mot, tout ce qu'il faudra faire pour arriver
promptement à un résultat certain. Mais si M. de Metternich ne veut
point entrer franchement en pourparler, et que son unique intention soit
de provoquer des trahisons, ses efforts seront infructueux; et M. Fouché
désire que M. de Metternich et les alliés veuillent bien lui épargner la
peine de les en convaincre.»
M. Werner m'assura, qu'il reporterait fidèlement à M. de Metternich tout
ce qu'il avait entendu; et nous nous séparâmes, après nous être promis
de nous retrouver à Bâle le 1er juin.
Je rendis compte à l'Empereur de cette nouvelle conférence. Il parut en
concevoir quelques espérances. «Ces messieurs, dit-il, commencent à
s'adoucir, puisqu'ils m'offrent la régence; mon attitude leur impose.
Qu'ils me laissent encore un mois, et je ne les craindrai plus».
Je n'oubliai point de lui faire remarquer que MM. de Montron et Bresson
avaient été chargés de nouvelles communications pour M. Fouché: «Il ne
m'en a point ouvert la bouche, me dit Napoléon. Je suis persuadé
maintenant qu'il me trahit. J'ai presque la certitude qu'il a des
intrigues à Londres et à Gand; je regrette de ne l'avoir pas chassé,
avant qu'il ne fût venu me découvrir l'intrigue de Metternich: à présent
l'occasion est manquée; il crierait partout que je suis un tyran
soupçonneux, et que je le sacrifie sans motifs. Allez le voir; ne lui
parlez point de Montron ni de Bresson; laissez-le bavarder à son aise,
et rapportez-moi bien tout ce qu'il vous aura dit».
L'Empereur fit part de cette seconde entrevue au duc de Vicence, et le
chargea de faire appeler M. de Montron et M. Bresson, et de tâcher de
les faire causer. Le duc de Vicence n'en ayant obtenu aucun
éclaircissement, l'Empereur, m'a-t-on assuré, voulut les voir lui-même;
et après les avoir questionnés, sondés pendant quatre heures, il les
renvoya l'un et l'autre, sans en avoir obtenu autre chose, que des
détails sur les dispositions hostiles des alliés, et sur les entretiens
qu'ils avaient eu à Vienne avec M. de Talleyrand et M. de Metternich;
entretiens dont le fond était le même que celui de mes conférences avec
M. Werner.
L'Empereur avait repoussé si indifféremment mes premiers soupçons, que
je fus flatté de le voir partager ma défiance; mais cette jouissance
d'amour-propre fit place aux réflexions les plus pénibles.
J'avais conçu, du caractère et du patriotisme du duc d'Otrante, la plus
haute opinion; je le regardais comme l'un des premiers hommes d'état de
France; et je regrettai amèrement que tant de qualités et de talens, au
lieu d'être consacrés au bien de la patrie, fussent employés à favoriser
les desseins de nos ennemis, et à calculer froidement avec eux les
moyens de nous asservir.
Ces réflexions qui auraient dû m'inspirer de l'horreur pour M. Fouché,
me firent éprouver un effet tout opposé; je reculai devant l'énormité du
crime que je lui attribuais. Non, me dis-je, M. Fouché ne peut-être
coupable d'une si grande indignité; il a reçu trop de bienfaits de
l'Empereur pour le trahir, et a donné trop de gages de dévouement et
d'affection à la patrie, pour conspirer son déshonneur et sa ruine. Son
penchant pour l'intrigue a pu l'entraîner; mais ses intrigues, si elles
sont répréhensibles, ne sont pas du moins criminelles.
Je me rendis donc chez le duc d'Otrante avec la persuasion que je
l'avais jugé trop sévèrement. Mais son air contraint et ses captieux
efforts pour pénétrer ce qu'avait pu me dire M. Werner, me prouvèrent
que sa conscience n'était point en repos, et je sentis renaître et
s'accroître mes justes préventions[5]. Le tems que je passai près de lui
fut employé en questions et dissertations oiseuses sur les probabilités
de la paix et de la guerre. Il serait inutile et fastidieux de les
raconter ici.
La levée de bouclier du roi de Naples devint ensuite l'objet de notre
conversation. «Murat est un homme perdu, me dit M. Fouché; il n'est
point de force à lutter contre l'Autriche. Je lui avais conseillé (et je
l'ai écrit récemment encore à la reine) de se tenir tranquille et de se
soumettre aux événemens; ils ne l'ont point voulu, et ils auront tort:
ils auraient pu traiter; ils ne le pourront plus maintenant; ils seront
renvoyés sans égards et sans conditions.»
L'Empereur, devenu inquiet, ordonna de mettre en surveillance M. de
Montron et M. Bresson. On lui apprit que ce dernier venait d'être envoyé
en Angleterre par ordre du ministre de la guerre.
Le prince d'Eckmuhl, questionné, répondit qu'ayant su qu'un armateur
anglais avait à vendre 40,000 fusils, il avait chargé M. Bresson d'aller
les visiter et traiter des conditions de la vente. Cette mission qui, au
premier aperçu, n'éveilla point l'attention de l'Empereur, lui revint à
l'esprit; il la trouva étrange, puis suspecte. «Si Davoust, me dit-il,
n'avait point eu de motifs pour me cacher cette affaire, il m'en aurait
parlé, cela n'est point naturel; il s'est entendu avec Fouché».
Ce trait de lumière n'aboutit à rien. Napoléon se borna à tancer
sévèrement le ministre de la guerre, et à lui ordonner de ne plus se
permettre d'envoyer qui que ce soit, hors de France, sans son agrément.
Un nouvel incident vint fortifier les appréhensions de l'Empereur: il
fut prévenu par le préfet de police que M. Bor..., ancien employé
supérieur de la police, et l'un des affidés habituels du ministre, était
parti pour la Suisse, avec un passeport de M. Fouché. L'ordre d'arrêter
M. Bor... fut transmis télégraphiquement au général Barbanègre, qui
commandait à Huningue. Il arriva trop tard: M. Bor..., aussi prompt que
l'éclair, avait déjà franchi la frontière.
L'Empereur ne douta plus de la trahison de M. Fouché; mais il craignit,
en la révélant, de jeter l'alarme et le découragement: on n'aurait point
manqué, en effet, d'en tirer la conséquence qu'il fallait que la cause
impériale fût perdue, puisque ce ministre, dont la perspicacité était
connue, l'abandonnait pour se rallier aux Bourbons.
Napoléon prévoyait d'ailleurs le prochain commencement des hostilités;
et convaincu que ce ne seraient point les manoeuvres du duc d'Otrante,
qui décideraient du sort de la France, il résolut d'attendre, pour se
défaire de lui, une circonstance favorable. Si la victoire de Fleurus
n'eût point été suivie des désastres de Waterloo, le premier décret
qu'eût signé l'Empereur, en arrivant à Bruxelles, eût été probablement
la destitution du duc d'Otrante.
L'époque du rendez-vous que m'avait donné M. Werner, étant arrivée, je
demandai à Napoléon ses ordres. «Fouché, me dit-il, aura sans doute fait
prévenir Metternich, et il est probable que son agent ne reparaîtra
plus; il serait même possible qu'on eût pris des mesures pour vous
arrêter. Ainsi, j'aime tout autant que vous restiez ici.»--«Je ne crois
pas, Sire, que M. de Metternich soit capable d'une semblable action: le
patriotisme et la franchise que j'ai montrés dans nos entretiens avec M.
Werner, ont paru plaire au prince, et M. Werner m'a dit qu'il l'avait
chargé formellement de m'exprimer la bonne opinion qu'il avait conçue
(souffrez que je le dise) de mon mérite et de mon caractère. Votre
Majesté aurait tort, je crois, de ne point me laisser faire cette
dernière tentative. Comme il ne s'agit point de conspiration, mais
d'entamer une négociation, il serait possible que M. Werner
revînt.»--«J'y consens très-volontiers; mais je crains qu'ils ne vous
prennent: soyez prudent.»
Je le craignais aussi. Je partis.
Ce que l'Empereur avait prévu arriva; M. Werner ne reparut point.
Ainsi se termina cette négociation qui peut-être aurait réalisé bien des
espérances, si M. Fouché ne l'eût point fait échouer.
À l'époque où elle eut lieu, l'Angleterre dans son fameux _memorandum_
du 25 avril, et l'Autriche dans celui qu'elle fit paraître le 9 mai
suivant, avaient, à la suite de ma première entrevue à Bâle, déclaré
authentiquement qu'elles ne s'étaient point engagées par le traité du 29
mars, à rétablir Louis XVIII sur le trône, et que leurs intentions
n'étaient point de poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la
France un gouvernement quelconque.
Ces déclarations donnaient un grand poids aux propositions de M. Werner.
L'Empereur les crut sincères; et dans un de ces momens d'effusion qu'il
n'était point toujours maître de réprimer, il dit, à son lever: «Eh
bien, messieurs, on m'offre déjà la régence; il ne tiendrait qu'à moi de
l'accepter.» Ce mot inconsidéré produisit assez de sensation; et ceux
qui l'ont retenu ont affirmé depuis, que si l'Empereur n'avait point eu
la soif de régner, il aurait pu placer son fils sur le trône, et éviter
à la France la boucherie de Mont-Saint-Jean. L'Empereur, en descendant
du trône pour y faire monter son fils, et la paix, aurait sans doute
ajouté une belle page à son histoire. Mais devait-il accepter les
propositions vagues de M. Werner, et se confier à la foi de ses ennemis?
Je ne le pense pas. La première question à décider, avant de traiter de
la régence, était celle-ci: _Que deviendra Napoléon?_ et l'on a vu que
les alliés gardaient sur ce point le plus profond silence.
Je suis loin de croire que l'Empereur, dans aucun cas, eût consenti à se
démettre de sa couronne, qu'il regardait comme le prix de vingt ans de
travaux et de victoires: je soutiens seulement qu'on ne peut lui
reprocher, dans cette circonstance, de l'avoir conservée.
La confidence faite par Napoléon à ses courtisans n'est point la seule
indiscrétion dont ils se soient emparés pour lui créer des torts
imaginaires. Cela n'étonnera personne. Ce qui paraîtra surprenant, c'est
qu'avec le caractère négatif et dissimulé qu'on lui prête, il ait pu
commettre des indiscrétions.
Napoléon concevait dans le secret, et conduisait mystérieusement à leur
fin les projets qui ne mettaient point en jeu ses passions, parce
qu'alors il ne cessait point d'être maître de lui; mais il était
excessivement rare qu'il pût observer une dissimulation soutenue et
complète dans les affaires qui agissaient fortement sur son âme. L'objet
dont il était alors occupé assaillait son esprit, échauffait son
imagination; sa tête, en travail continuel, abondait en idées qui
s'épanchaient malgré lui, et qui se manifestaient au-dehors par des mots
entrecoupés, des démonstrations de joie ou de colère, qui mettaient sur
la voie de ses desseins, et détruisaient entièrement le mystère dont il
aurait voulu les envelopper.
Cette narration que je n'ai pas voulu interrompre, m'a fait perdre de
vue Napoléon. Je l'ai laissé méditant la constitution qu'il avait
promise aux Français: je reviens à lui.
Napoléon avait d'abord annoncé l'intention de refondre les anciennes
constitutions avec la charte, et de composer du tout une constitution
nouvelle qui serait soumise à la libre discussion des délégués de la
nation. Mais il pensa que les circonstances et l'agitation des esprits
ne permettraient point de débattre publiquement, sans danger, des
matières d'une aussi haute importance; et il résolut de se borner
momentanément à consacrer, par un acte particulier et additionnel aux
constitutions de l'empire, les garanties nouvelles qu'il avait promises
à la nation.
Napoléon fut encore déterminé par une autre considération: il regardait
les constitutions de l'empire comme les titres de propriété de sa
couronne; et il aurait craint, en les annulant, d'opérer une espèce de
novation qui lui aurait donné l'air de recommencer un nouveau règne. Car
Napoléon, ô faiblesse humaine! après avoir voué au ridicule les
prétentions du _roi d'Hartwell_, était enclin lui-même à se persuader
que son règne n'avait point été interrompu par son séjour à l'île
d'Elbe.
L'Empereur avait confié à M. Benjamin Constant et à une commission
composée des ministres d'état, le double soin de préparer les bases de
la nouvelle constitution. Après avoir vu et amalgamé leur travail, il le
soumit à l'examen du conseil d'état et du conseil des ministres. Sur la
fin de la discussion, Napoléon manifesta l'idée de ne point soumettre
cette constitution à des débats publics, et de ne la présenter que comme
un acte additionnel aux constitutions précédentes. Cette idée fut
unanimement combattue. M. Benjamin Constant, le duc Decrès, le duc
d'Otrante, le duc de Vicence, etc., etc., remontrèrent à l'Empereur que
ce n'était point là ce qu'il avait promis à la France; qu'on attendait
de lui une nouvelle constitution purgée des actes despotiques du sénat,
et qu'il fallait remplir l'attente de la nation, ou se préparer à perdre
à jamais sa confiance.
L'Empereur promit d'y réfléchir; mais après avoir pesé, dans sa sagesse,
les observations qui lui avaient été soumises, il persista dans son
projet; et le lendemain, l'acte additionnel parut dans le _Moniteur_,
tel que le voici.