Jusqu'ici nous ne nous sommes pas éloignés de la théorie

malthusienne; mais il est un attribut de l'humanité dont il me semble

que la plupart des auteurs n'ont pas tenu un compte proportionné à

son importance, qui joue un rôle immense dans les phénomènes relatifs

à la population, qui résout plusieurs des problèmes que cette grande

question a soulevés, et fait renaître dans l'âme du philanthrope

une sérénité et une confiance que la science incomplète semblait

en avoir bannies; cet attribut compris, du reste, sous les notions

de raison et prévoyance, c'est la _perfectibilité_.--L'homme est

perfectible; il est susceptible d'amélioration et de détérioration:

si, à la rigueur, il peut demeurer stationnaire, il peut aussi monter

et descendre les degrés infinis de la civilisation. Cela est vrai des

individus, des familles, des nations et des races.

C'est pour n'avoir pas assez tenu compte de toute la puissance de

ce principe progressif que Malthus a été conduit à des conséquences

décourageantes, qui ont soulevé la répulsion générale.

Car, ne voyant l'_obstacle préventif_ que sous une forme ascétique en

quelque sorte, et peu acceptée, il faut en convenir, il ne pouvait

pas lui attribuer beaucoup de force. Donc, selon lui, c'est en

général l'_obstacle répressif_ qui agit; en d'autres termes, le vice,

la misère, la guerre, le crime, etc.

Il y a là, selon moi, une erreur, et nous allons reconnaître que

l'action de la force limitative se présente aux hommes non pas

uniquement comme un effort de chasteté, un acte d'abnégation, mais

encore et surtout comme une condition de bien-être, un mouvement

instinctif qui les préserve de déchoir, eux et leur famille.

La population, a-t-on dit, tend à se mettre au niveau des moyens

de subsistance. Je remarquerai qu'à cette expression, _moyens de

subsistance_, autrefois universellement admise, J.-B. Say en a

substitué une autre beaucoup plus correcte: _moyens d'existence_.

Il semble d'abord que la _subsistance_ est seule engagée dans la

question. Cela n'est pas; _l'homme ne vit pas seulement de pain_, et

l'étude des faits montre clairement que la population s'arrête ou est

retardée lorsque l'ensemble de tous les moyens d'existence, y compris

le vêtement, le logement et les autres choses que le climat ou même

l'habitude rendent nécessaires, viennent à faire défaut.

Nous disons donc: La population tend à se mettre au niveau des

_moyens d'existence_.

Mais ces moyens sont-ils une chose fixe, absolue, uniforme? Non,

certainement: à mesure que l'homme se civilise, le cercle de ses

besoins s'étend, on peut le dire même de la simple _subsistance_.

Considérés au point de vue de l'être perfectible, les _moyens

d'existence_, en quoi il faut comprendre la satisfaction des besoins

physiques, intellectuels et moraux, admettent autant de degrés qu'il

y en a dans la civilisation elle-même, c'est-à-dire dans l'infini.

Sans doute, il y a une limite inférieure: apaiser sa faim, se

garantir d'un certain degré de froid, c'est une condition de la vie,

et cette limite, nous pouvons l'apercevoir dans l'état des sauvages

d'Amérique et des pauvres d'Europe; mais une limite supérieure, je

n'en connais pas, il n'y en a pas. Les besoins naturels satisfaits,

il en naît d'autres, qui sont factices d'abord, si l'on veut, mais

que l'habitude rend naturels à leur tour, et, après ceux-ci, d'autres

encore, et encore, sans terme assignable.

Donc, à chaque pas de l'homme dans la voie de la civilisation,

ses besoins embrassent un cercle plus étendu, et les _moyens

d'existence_, ce point où se rencontrent les deux grandes

lois de _multiplication_ et de _limitation_, se déplace pour

s'exhausser.--Car, quoique l'homme soit susceptible de détérioration

aussi bien que de perfectionnement, il répugne à l'une et aspire à

l'autre: ses efforts tendent à le maintenir au rang qu'il a conquis,

à l'élever encore; et _l'habitude_, qu'on a si bien nommée une

seconde nature, faisant les fonctions des valvules de notre système

artériel, met obstacle à tout pas rétrograde. Il est donc tout simple

que l'action intelligente et morale qu'il exerce sur sa propre

multiplication se ressente, s'imprègne, s'inspire de ces efforts et

se combine avec ces habitudes progressives.

Les conséquences qui résultent de cette organisation de l'homme

se présentent en foule: nous nous bornerons à en indiquer

quelques-unes.--D'abord nous admettrons bien avec les économistes

que la population et les moyens d'existence se font équilibre; mais

le dernier de ces termes étant d'une mobilité infinie, et variant

avec la civilisation et les habitudes, nous ne pourrions pas admettre

qu'en comparant les peuples et les classes, la population soit

proportionnelle à la _production_, comme dit J.-B. Say[47], ou aux

_revenus_, comme l'affirme M. de Sismondi.--Ensuite, chaque degré

supérieur de culture impliquant plus de prévoyance, l'obstacle moral

et préventif doit neutraliser de plus en plus l'action de l'obstacle

brutal et répressif, à chaque phase de perfectionnement réalisé dans

la société ou dans quelques-unes de ses fractions.--Il suit de là que

tout progrès social contient le germe d'un progrès nouveau, _vires

acquirit eundo_, puisque le mieux-être et la prévoyance s'engendrent

l'un l'autre dans une succession indéfinie.--De même, quand, par

quelque cause, l'humanité suit un mouvement rétrograde, le malaise

et l'imprévoyance sont entre eux cause et effet réciproques, et la

déchéance n'aurait pas de terme, si la société n'était pas pourvue

de cette force curative, _vis medicatrix_, que la Providence a

placée dans tous les corps organisés. Remarquons, en effet, qu'à

chaque période dans la déchéance, l'action de la limitation dans son

mode destructif devient à la fois plus douloureuse et plus facile à

discerner. D'abord il ne s'agit que de détérioration, d'abaissement;

ensuite c'est la misère, la famine, le désordre, la guerre, la mort;

tristes mais infaillibles moyens d'enseignement.

[Note 47: Il est juste de dire que J.-B. Say a fait remarquer que les

_moyens d'existence_ étaient une quantité variable.]

Nous voudrions pouvoir nous arrêter à montrer combien ici la théorie

explique les faits, combien, à leur tour, les faits justifient

la théorie. Lorsque, pour un peuple ou une classe, les moyens

d'existence sont descendus à cette limite inférieure où ils se

confondent avec les moyens de pure subsistance, comme en Chine, en

Irlande et dans les dernières classes de tous pays, les moindres

oscillations de population ou de ressources alimentaires se

traduisent en mortalité; les faits confirment à cet égard l'induction

scientifique.--Depuis longtemps la famine ne visite plus l'Europe, et

l'on attribue la destruction de ce fléau à une multitude de causes.

Il y en a plusieurs sans doute, mais la plus générale c'est que les

_moyens d'existence_ se sont, par suite du progrès social, exhaussés

fort au-dessus des moyens de subsistance. Quand viennent des années

disetteuses, on peut sacrifier beaucoup de satisfactions avant

d'entreprendre sur les aliments eux-mêmes.--Il n'en est pas ainsi

en Chine et en Irlande: quand les hommes n'ont rien au monde qu'un

peu de riz ou de pommes de terre, avec quoi achèteront-ils d'autres

aliments, si ce riz et ces pommes de terre viennent à manquer?

Enfin il est une troisième conséquence de la perfectibilité humaine,

que nous devons signaler ici, parce qu'elle contredit, en ce qu'elle

a de désolant, la doctrine de Malthus.--Nous avons attribué à cet

économiste cette formule:--«La population tend à se mettre au niveau

des moyens de subsistance.»--Nous aurions dû dire qu'il était allé

fort au delà, et que sa véritable formule, celle dont il a tiré des

conclusions si affligeantes, est celle-ci:--La population tend _à

dépasser_ les moyens de subsistance.--Si Malthus avait simplement

voulu exprimer par là que, dans la race humaine, la puissance de

propager la vie est supérieure à la puissance de l'entretenir,

il n'y aurait pas de contestation possible. Mais ce n'est pas là

sa pensée: il affirme que, prenant en considération la fécondité

absolue, d'une part, de l'autre, la limitation manifestée par ses

deux modes, répressif et préventif, le résultat n'en est pas moins la

tendance de la population à dépasser les moyens de vivre[48].--Cela

est vrai de toutes les espèces animées, excepté de l'espèce humaine.

L'homme est intelligent, et peut faire de la limitation préventive un

usage illimité. Il est perfectible, il aspire au perfectionnement,

il répugne à la détérioration; le progrès est son état normal; le

progrès implique un usage de plus en plus éclairé de la limitation

préventive: donc _les moyens d'existence s'accroissent plus vite que

la population_. Non-seulement ce résultat dérive du principe de la

perfectibilité, mais encore il est confirmé par _le fait_, puisque

partout le cercle des satisfactions s'est étendu.--S'il était vrai,

comme le dit Malthus, qu'à chaque excédant de moyens d'existence

corresponde un excédant supérieur de population, la misère de

notre race serait fatalement progressive, la civilisation serait à

l'origine, et la barbarie à la fin des temps. Le contraire a lieu;

donc la loi de limitation a eu assez de puissance pour contenir le

flot de la multiplication des hommes au-dessous de la multiplication

des produits.

[Note 48: Il existe peu de pays dont les populations n'aient une

tendance à se multiplier au delà des moyens de subsistance. Une

tendance aussi constante que celle-là, doit _nécessairement_

engendrer la misère des classes inférieures, et empêcher _toute

amélioration durable dans leur condition_... Le principe de la

population... accroîtra le nombre des individus _avant_ qu'un

accroissement dans les moyens de subsistance n'ait eu lieu, etc.

(MALTHUS, _cité par Rossi_.)]

On voit par ce qui précède combien est vaste et difficile la question

de la population. Il est à regretter sans doute que l'on n'en ait

pas donné la formule exacte, et naturellement je regrette encore

plus de ne pouvoir la donner moi-même. Mais ne voit-on pas combien

le sujet répugne aux étroites limites d'un axiome dogmatique? Et

n'est-ce point une vaine tentative que de vouloir exprimer par

une équation inflexible les rapports de données essentiellement

variables?--Rappelons ces données.

1º _Loi de multiplication._ Puissance absolue, virtuelle,

physiologique, qui est en la race humaine de propager la vie,

abstraction faite de la difficulté de l'entretenir.--Cette première

donnée, la seule susceptible de quelque précision, est la seule où

la précision soit superflue; car qu'importe où est cette limite

supérieure de multiplication dans l'hypothèse, si elle ne peut

jamais être atteinte dans la condition réelle de l'homme, qui est

d'entretenir la vie à la sueur de son front?

2º Il y a donc une _limite_ à la loi de multiplication. Quelle

est cette limite? Les moyens d'existence, dit-on. Mais qu'est-ce

que les moyens d'existence? C'est un ensemble de satisfactions

insaisissable. Elles varient, et, par conséquent déplacent la limite

cherchée, selon les lieux, les temps, les races, les rangs, les

moeurs, l'opinion et les habitudes.

3º Enfin, en quoi consiste la force qui restreint la population à

cette borne mobile? Elle se décompose en deux pour l'homme: celle

qui _réprime_, et celle qui _prévient_. Or l'action de la première,

inaccessible par elle-même à toute appréciation rigoureuse, est, de

plus, entièrement subordonnée à l'action de la seconde, qui dépend du

degré de civilisation, de la puissance des habitudes, de la tendance

des institutions religieuses et politiques, de l'organisation de la

propriété, du travail et de la famille, etc., etc.--Il n'est donc

pas possible d'établir entre la loi de multiplication et la loi de

limitation une équation dont on puisse déduire la population réelle.

En algèbre, _a_ et _b_ représentent des quantités déterminées qui se

nombrent, se mesurent, et dont on peut fixer les proportions; mais

_moyens d'existence, empire moral de la volonté, action fatale de la

mortalité_, ce sont là trois données du problème de la population,

des données flexibles en elles-mêmes, et qui, en outre, empruntent

quelque chose à l'étonnante flexibilité du sujet qu'elles régissent,

l'homme, cet être, selon Montaigne, si merveilleusement ondoyant et

divers. Il n'est donc pas surprenant qu'en voulant donner à cette

équation une précision qu'elle ne comporte pas, les économistes

aient plus divisé que rapproché les esprits, parce qu'il n'est aucun

des termes de leurs formules qui ne prête le flanc à une multitude

d'objections de raisonnement et de fait.

Entrons maintenant dans le domaine de l'application: l'application,

outre qu'elle sert à élucider la doctrine, est le vrai fruit de

l'arbre de la science.

Le travail, avons-nous dit, est l'objet unique de l'échange. Pour

acquérir une utilité (à moins que la nature ne nous la donne

gratuitement), il faut prendre la peine de la produire, ou restituer

cette peine à celui qui l'a prise pour nous. L'homme ne crée

absolument rien: il arrange, dispose, transporte pour une fin utile;

il ne fait rien de tout cela sans peine, et le résultat de sa peine

est sa propriété; s'il la cède, il a droit à restitution, sous forme

d'un service jugé égal après libre débat. C'est là le principe de

la valeur, de la rémunération, de l'échange, principe qui n'en est

pas moins vrai pour être simple.--Dans ce qu'on appelle _produits_,

il entre divers degrés d'_utilité naturelle_, et divers degrés

d'_utilité artificielle_; celle-ci, qui seule implique du travail,

est seule la matière des transactions humaines; et sans contester

en aucune façon la célèbre et si féconde formule de J.-B. Say:

«Les produits s'échangent contre des produits,» je tiens pour plus

rigoureusement scientifique celle-ci: _Le travail s'échange contre

du travail_, ou mieux encore: _Les services s'échangent contre des

services_.

Il ne faut pas entendre par là que les travaux s'échangent entre eux

en raison de leur durée ou de leur intensité; que toujours celui

qui cède une heure de peine, ou bien que celui dont l'effort aurait

poussé l'aiguille du dynamomètre à 100 degrés, peut exiger qu'on

fasse en sa faveur un effort semblable. La _durée_, l'_intensité_

sont deux éléments qui influent sur l'appréciation du travail, mais

ils ne sont pas les seuls; il y a encore du travail plus ou moins

répugnant, dangereux, difficile, intelligent, prévoyant, heureux

même. Sous l'empire des transactions libres, là où la propriété

est complétement assurée, chacun est maître de sa propre peine, et

maître, par conséquent, de ne la céder qu'à son prix. Il y a une

limite à sa condescendance, c'est le point où il a plus d'avantage à

réserver son travail qu'à l'échanger; il y a aussi une limite à ses

prétentions, c'est le point où l'autre partie contractante a intérêt

à refuser le troc.

Il y a dans la société autant de couches, si je puis m'exprimer

ainsi, qu'il y a de degrés dans le taux de la rémunération.--Le

moins rémunéré de tous les travaux est celui qui se rapproche

le plus de l'action brute, automatique; c'est là une disposition

providentielle, à la fois juste, utile et fatale. Le simple

manouvrier a bientôt atteint cette _limite des prétentions_ dont je

parlais tout à l'heure, car il n'est personne qui ne puisse exécuter

le travail mécanique qu'il offre; et il est lui-même acculé à la

_limite de sa condescendance_, parce qu'il est incapable de prendre

la peine intelligente qu'il demande. La _durée_, l'_intensité_,

attributs de la matière, sont bien les seuls éléments de rémunération

pour cette espèce de travail matériel; et voilà pourquoi il se paye

généralement _à la journée_.--Tous les progrès de l'industrie se

résument en ceci: remplacer dans chaque produit une certaine somme

d'_utilité artificielle_ et, par conséquent, onéreuse, par une même

somme d'_utilité naturelle_ et partant _gratuite_. Il suit de là que,

s'il y a une classe de la société intéressée plus que toute autre à

la libre concurrence, c'est surtout la classe ouvrière. Quel serait

son sort, si les agents naturels, les procédés et les instruments de

la production n'étaient pas constamment amenés, par la compétition, à

conférer _gratuitement_, à tous, les résultats de leur coopération?

Ce n'est pas le simple journalier qui sait tirer parti de la chaleur,

de la gravitation, de l'élasticité, qui invente les procédés et

possède les instruments par lesquels ces forces sont utilisées. À

l'origine de ces découvertes, le travail des inventeurs, intelligent

au plus haut degré, est très-rémunéré; en d'autres termes, il fait

équilibre à une masse énorme de travail brut; en d'autres termes

encore, son produit est _cher_. Mais la concurrence intervient, le

produit baisse, le concours des services naturels ne profite plus au

producteur, mais au consommateur, et le travail qui les utilisa se

rapproche, quant à la rémunération, de celui où elle se calcule par

la durée.--Ainsi, le fonds commun des richesses gratuites s'accroît

sans cesse; les produits de toute sorte tendent à revêtir et

revêtent positivement, de jour en jour, cette condition de _gratuité_

sous laquelle nous sont offerts l'eau, l'air et la lumière: donc

le niveau de l'humanité aspire à s'élever et à s'égaliser; donc,

abstraction faite de la loi de la population, la dernière classe

de la société est celle dont l'amélioration est virtuellement la

plus rapide.--Mais nous avons dit abstraction faite des lois de la

population; ceci nous ramène à notre sujet.

Représentons-nous un bassin dans lequel un orifice, qui s'agrandit

sans cesse, amène des eaux toujours plus abondantes. À ne tenir

compte que de cette circonstance, le niveau devra constamment

s'élever; mais si les parois du bassin sont mobiles, susceptibles

de s'éloigner et de se rapprocher, il est clair que la hauteur de

l'eau dépendra de la manière dont cette nouvelle circonstance se

combinera avec la première. Le niveau baissera, quelque rapide que

soit l'accroissement du volume d'eau qui alimente le bassin, si sa

capacité s'agrandit plus rapidement encore; il haussera, si le cercle

du réservoir ne s'élargit proportionnellement qu'avec une grande

lenteur, plus encore s'il demeure fixe, et surtout s'il se rétrécit.

C'est là l'image de la couche sociale dont nous cherchons les

destinées, et qui forme, il faut le dire, la grande masse de

l'humanité. La rémunération, les objets propres à satisfaire les

besoins, à entretenir la vie, c'est l'eau qui lui arrive par

l'orifice élastique. La mobilité des bords du bassin, c'est le

mouvement de la population.--Il est certain[49] que les moyens

d'existence lui parviennent dans une progression toujours croissante;

mais il est certain aussi que son cadre peut s'élargir suivant une

progression supérieure. Donc, dans cette classe, la vie sera plus ou

moins heureuse, plus ou moins digne, selon que la loi de limitation,

dans sa partie morale, intelligente et préventive, y circonscrira

plus ou moins le principe absolu de la multiplication.--Il y a un

terme à l'accroissement du nombre des hommes de la classe laborieuse:

c'est celui où le fonds progressif de la rémunération est insuffisant

pour les faire vivre. Il n'y en a pas à leur amélioration possible,

parce que, des deux éléments qui la constituent, l'un, la richesse,

grossit sans cesse, l'autre, la population, tombe dans la sphère de

leur volonté.

[Note 49: Voyez chapitre XI, pages 405 et suiv.]

Tout ce que nous venons de dire de la dernière couche sociale, celle

où s'exécute le travail le plus brut, s'applique aussi à chacune

des autres couches superposées et classées entre elles en raison

inverse, pour ainsi dire, de leur grossièreté, de leur matérialité

spécifique. À ne considérer chaque classe qu'en elle-même, toutes

sont soumises aux mêmes lois générales. Dans toutes, il y a lutte

entre la puissance physiologique de multiplication et la puissance

morale de limitation. La seule chose qui diffère d'une classe à

l'autre, c'est le point de rencontre de ces deux forces, la hauteur

où la rémunération porte, où les habitudes fixent, entre les deux

lois, cette limite qu'on nomme _moyens d'existence_.

Mais si nous considérons les diverses couches, non plus en

elles-mêmes, mais dans leurs rapports réciproques, je crois que

l'on peut discerner l'influence de deux principes agissant en

sens inverse, et c'est là qu'est certainement l'explication de

la condition réelle de l'humanité.--Nous avons établi comment

tous les phénomènes économiques, et spécialement la loi de la

concurrence, tendaient à l'égalité des conditions; cela ne nous

paraît pas théoriquement contestable. Puisque aucun avantage naturel,

aucun procédé ingénieux, aucun des instruments par lesquels ces

procédés sont mis en oeuvre, ne peuvent s'arrêter définitivement

aux producteurs en tant que tels; puisque les résultats, par une

dispensation irrésistible de la Providence, tendent à devenir le

patrimoine commun, gratuit, et par conséquent égal de tous les

hommes, il est clair que la classe la plus pauvre est celle qui

tire le plus de profit _relatif_ de cette admirable disposition des

lois de l'économie sociale. Comme le pauvre est aussi libéralement

traité que le riche à l'égard de l'air respirable, de même il devient

l'égal du riche pour toute cette partie du prix des choses que le

progrès anéantit sans cesse. Il y a donc au fond de la race humaine

une tendance prodigieuse vers _l'égalité_. Je ne parle pas ici d'une

tendance d'aspiration, mais de réalisation.--Cependant l'égalité

ne se réalise pas, ou elle se réalise si lentement qu'à peine, en

comparant deux siècles éloignés, s'aperçoit-on de ses progrès. Ils

sont même si peu sensibles, que beaucoup de bons esprits les nient,

quoique certainement à tort.--Quelle est la cause qui retarde cette

fusion des classes dans un niveau commun et toujours progressif?

Je ne pense pas qu'il faille la chercher ailleurs que dans les

divers degrés de cette _prévoyance_ qui anime chaque couche sociale

à l'égard de la population.--La loi de la limitation, avons-nous

dit, est à la disposition des hommes en ce qu'elle a de _moral_ et

de _préventif_. L'homme, avons-nous dit encore, est perfectible, et

à mesure qu'il se perfectionne, il fait un usage plus intelligent de

cette loi. Il est donc naturel que les classes, à mesure qu'elles

sont plus éclairées, sachent se soumettre à des efforts plus

efficaces, s'imposer des sacrifices mieux entendus pour maintenir

leur population respective au niveau des _moyens d'existence_ qui lui

sont propres.

Si la statistique était assez avancée, elle convertirait probablement

en certitude cette induction théorique en montrant que les mariages

sont moins précoces dans les hautes que dans les basses régions de

la société.--Or, s'il en est ainsi, il est aisé de comprendre que,

dans le grand marché où toutes les classes portent leurs services

respectifs, où s'échangent les travaux de diverses natures, le

travail brut s'offre en plus grande abondance relative que le travail

intelligent, ce qui explique la persistance de cette inégalité des

conditions, que tant et de si puissantes causes d'un autre ordre

tendent incessamment à effacer.

La théorie que nous venons d'exposer succinctement conduit à ce

résultat pratique, que les meilleures formes de la philanthropie,

les meilleures institutions sociales sont celles qui, agissant dans

le sens du plan providentiel tel que les harmonies sociales nous le

révèlent, à savoir, l'égalité dans le progrès, font descendre dans

toutes les couches de l'humanité, et spécialement dans la dernière,

la connaissance, la raison, la moralité, la prévoyance.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 40 / 50 段