* * * * *
(J) _Différence entre les mots_ sourd et muet _et_ sourd-muet.
Dans les premiers temps où le triste sort des enfants atteints de
surdi-mutité éveilla la commisération publique, on se servait
habituellement de l'expression _sourd et muet_. Ce n'est que vers la fin
du dix-huitième siècle que _sourd-muet_ devint le terme consacré.
Quoi qu'il en soit de ces deux appellations, l'analogie fondée sur les
rapports des causes avec leurs effets nous amène à établir entre l'un et
l'autre une distinction raisonnée.
La dénomination de _sourd et muet_ suppose deux incapacités distinctes
et ne découlant pas forcément l'une de l'autre; d'une part, l'incapacité
d'entendre, occasionnée par la paralysie du nerf auditif ou par toute
autre cause, de l'autre, l'incapacité absolue d'articuler la parole
humaine, cette incapacité étant le résultat physiologique d'une
paralysie ou lésion survenue dans la langue ou dans toute autre partie
de l'appareil vocal, tandis que l'appellation de _sourd-muet_ renferme,
au contraire, l'idée du rapport direct de la surdité au mutisme, de
telle façon que celui-ci soit considéré alors comme la conséquence
obligée de celle-là.
En thèse générale, ne remarque-t-on pas que l'appareil vocal de nos
jeunes sourds-muets est tout aussi bien conformé que celui des jeunes
entendants-parlants? Toutefois, évidemment les premiers ne réussissent
pas, comme les seconds, toutes conditions égales, d'ailleurs, à acquérir
l'usage, proprement dit, de la parole, savoir: la flexibilité, la
pureté, la douceur, le charme de l'articulation. Quelle cause peut
amener un tel désavantage si ce n'est l'inaction, plus ou moins
prolongée, des organes vocaux du jeune sourd-muet, et surtout l'absence
complète chez lui, de la surveillante, de l'institutrice élémentaire de
la parole, du juge infaillible des sons, une oreille ouverte, attentive,
exercée?
N'est-on pas fondé a induire de là que, chez le jeune sourd-muet, les
organes de la parole sont tout à fait dans le cas d'une arme dont les
ressorts, faute d'usage, se rouilleraient et perdraient leur élasticité?
Le nombre des _sourds et muets_ paraît, en ce moment, si faible
comparativement à celui _des sourds-muets_, que c'est de ces derniers
seuls que les gouvernements s'occupent exclusivement aujourd'hui, et
que, sur la porte des établissements qui leur sont consacrés, on ne lit
plus que ces mots: _Institution_ ou _école des sourds-muets_ et non des
_sourds et muets_.
On a prétendu établir cinq catégories[107] parmi les jeunes sourds-muets
de chaque année réunis à l'Institution nationale de Paris, catégories
qu'on a basées sur leurs différents degrés de surdité. Moi, homme
incompétent en pareille matière, je laisse à tout autre le soin de
constater l'exactitude ou l'inexactitude de cette remarque[108].
* * * * *
(K) _Extrait de l'allocution de M. Ferdinand Berthier au banquet
anniversaire de la naissance de l'abbé de l'Épée, du 11 décembre 1842_.
«Mes amis! le moment qui s'enfuit est trop précieux, trop solennel pour
que je néglige l'occasion qu'il m'offre de faire un appel à votre
concours de camarades et de frères. Cet appel n'est pas nouveau pour
vous: déjà, il vous a été fait par moi; déjà vous vous y êtes associés
de cœur. Il s'agit de l'achat du tableau de notre frère Peyson (de
Montpellier), représentant les derniers moments de l'abbé de l'Épée. Mes
démarches pour y parvenir sont connues de plusieurs d'entre vous;
malheureusement, à mon bien vif regret, jusqu'ici elles n'ont été
couronnées d'aucune assurance positive. Quoi qu'il en soit, et pour
l'acquit de ma conscience, il était de mon devoir, c'était, dans ma
pensée, un parti pris de venir vous en rendre compte dans une occasion
solennelle comme celle-ci. J'avais besoin de clore ainsi la mission de
mandataire que vous m'aviez confiée depuis si longtemps et à laquelle je
m'enorgueillis d'avoir toujours été fidèle. Permettez-moi donc, en
finissant, de soumettre à votre approbation une nouvelle demande que
j'ai signée et qu'aucun de vous, j'en suis sûr, ne refusera de signer, à
mon exemple. Demain elle pourra être déposée entre les mains de M. le
Ministre de l'intérieur. Que Dieu soit en aide aux pauvres
sourds-muets!»
_Pétition à M. le comte Duchâtel, ministre de l'intérieur._
«Paris, le 11 décembre 1842.
Monsieur le ministre,
Les sourds-muets de tous les pays, de toutes les conditions, réunis
aujourd'hui, suivant l'usage, en famille et dans un banquet pour fêter
l'anniversaire de la naissance de l'abbé de l'Épée, pensent qu'ils ne
sauraient mieux faire éclater leur reconnaissance envers celui qu'ils
ont l'habitude d'appeler leur _père intellectuel_ qu'en tendant vers
Votre Excellence leurs mains timides, mais confiantes, et la sollicitant
en faveur d'un des leurs, de Peyson, artiste distingué, auteur d'un
portrait de l'abbé Sicard, que la liste civile a daigné lui commander
pour le musée historique de Versailles, où il figure en ce moment.
Peyson a, de plus, exposé, au salon de 1839, un grand tableau
représentant _les deniers moments de l'abbé de l'Épée_. Cette œuvre
remarquable n'a pas trouvé, jusqu'à ce jour, un Mécène.
Peyson, sans protecteur, presque délaissé, aurait, depuis longtemps,
brisé son pinceau, si ses frères ne s'étaient efforcés de faire luire, à
ses yeux, un rayon d'espérance en lui répétant qu'il y a ici-bas une
Providence pour les jeunes talents malheureux. Votre Excellence ne
refusera pas de réaliser cette prédiction de l'amitié en autorisant
l'acquisition du tableau de notre artiste. Qui de nous peut en douter en
se rappelant ce que vous avez déjà fait, Monsieur le ministre, pour un
autre de nos frères, pour Léopold Loustau, peintre habile, à qui vous
avez commandé successivement deux grands tableaux religieux?
Tous les sourds-muets et tous leurs amis attendent avec une égale
confiance l'effet de votre sollicitude en faveur de Peyson, son digne
émule.
Nous sommes, avec le plus profond respect,
Monsieur le Ministre,
Les très-humbles, etc.
Avec la plus instante recommandation à l'intérêt de Monsieur le Ministre
de l'intérieur, L. De Jussieu, membre du Conseil supérieur des
établissements de bienfaisance;
A. de Lanneau, directeur de l'Institution royale des sourds-muets;
Ferdinand Berthier, doyen des professeurs de l'Institution royale des
sourds-muets; Victor Lenoir; de Nogent; Imbert; Salcède de Monville;
Leroy; Pélissier; Del Portal; L. Fabrège; Bonniol; Ch. Michel; A.
Lenoir; Léopold Loustau; Greux; Dumont; A. Gamble; Leguillon; Lardé;
Brézillon; Worner; Damien; Fouret; Boudin; Convert; Boulard; de
Widerkehr; Chomat; Steiner; Rouet; Duneuf; Dréville; Cervoni; Huart;
Lemarié; Franclet; Bézu; Puybonnieux, professeur à l'Institution royale
des sourds-muets; Pollet; Trezel; Nonnen; Michelet, membre de la
Commission Consultative de l'Institution royale des sourds-muets;
Queilhe; E. Allibert; Lecomte; Eug. Garay de Monglave, membre de la
Commission Consultative de l'Institution royale des sourds-muets,
remplissant les fonctions d'inspecteur-général des études; Léon Gilles;
Robillard; A. Levassor.
* * * * *
(L) «_A Messieurs les membres de la Commission Consultative de
l'Institution royale des sourds-muets de Paris._
«Paris, ce 14 mai 1845.
«MONSIEUR,
«J'ai l'honneur de vous rappeler qu'au dernier banquet annuel des
sourds-muets en commémoration de l'anniversaire de la naissance de
l'abbé de l'Épée, banquet auquel la plupart d'entre vous avaient bien
voulu s'empresser de prendre part, j'avais été chargé, comme président,
d'annoncer qu'un de nos frères, M. Peyson, peintre d'histoire, par un
élan spontané de son cœur reconnaissant, offrait à l'Institution
royale de Paris son tableau représentant les derniers moments de ce
grand homme de bien. Nous fûmes heureux de vous voir témoigner hautement
que l'Institution, dont l'administration vous est confiée, serait fière
de posséder dans son sein un souvenir d'un de nos artistes qui ont le
mieux recueilli les précieux fruits de l'éducation qu'on reçoit dans cet
établissement.
«Si un vœu de sa part avait quelque droit à être écouté de vous, il
demanderait que son tableau figurât dans votre salle du conseil, car il
ne serait pas à sa place dans celle des séances publiques, qui, par la
disposition du jour, nuirait plutôt à son exposition, et qui,
d'ailleurs, renferme déjà un grand tableau reproduisant un beau trait de
la vie de l'abbé de l'Épée.
«Les sourds-muets osent espérer que vous voudrez bien faire apposer au
bas du tableau une inscription constatant, à la fois, et le nom du
donateur, et le motif de son offrande.
«Veuillez, le plus tôt que vous jugerez convenable, envoyer prendre le
tableau, dans l'atelier du peintre, quai Bourbon, 39.
«Permettez-moi, Messieurs, de saisir cette occasion de vous prier
d'agréer l'hommage de notre reconnaissance et de celle de tous les
élèves, qui seront heureux de voir multiplier autour d'eux l'image de
leur créateur intellectuel.
«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
«A. LENOIR.»
* * * * *
(M) L'emplacement actuel de l'Institution des sourds-muets de Paris fut
jadis la propriété d'une colonie de l'hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas,
situé en Italie, dans le territoire de la république de Lucques, colonie
connue sous le nom des _religieux de cet hôpital_ ou de _frères
pontifes_ ou _constructeurs de ponts_.
Nous ignorons l'époque précise de cette fondation à Paris. Seulement des
lettres de Charles-le-Bel, de l'année 1322, ainsi que d'autres lettres
de Philippe de Valois, de l'année 1335, nous apprennent que ces
religieux avaient la jouissance de la moitié d'un local nommé le _Clos
du roi_; qu'ils y recueillaient les pèlerins de la Terre-Sainte, et
portaient le signe du tan sur leurs habits. On les appelait aussi les
_frères hospitaliers_.
Leur première chapelle fut bénie en 1350. Une autre plus vaste, dont les
chefs avaient le titre de _commandeurs_, s'éleva en 1519, et fut érigée,
dans le cours de 1566, en succursale de l'église paroissiale, malgré
l'opposition des curés du voisinage.
«Avons permis et permettons, porte la Sentence de l'Official de Paris,
aux manants et habitants desdits faubourgs de la porte Saint-Jacques et
de Notre-Dame-des-Champs, avoir, à leurs dépens, autres personnes qui
_disent, chantent et célèbrent_ à haute voix, et avec chants, lesdits
offices divins, etc.»
En 1572, il ne restait plus que deux religieux dans cet hôpital, presque
abandonné. Catherine de Médicis s'étant fait bâtir un nouvel hôtel
appelé _Hôtel de la reine_, et, plus tard, _Hôtel de Soissons_, sur
l'emplacement qu'occupaient alors les _Filles repenties_, et où s'élève
aujourd'hui la Halle au Blé, ces filles, dépossédées, vinrent
s'installer dans le monastère des moines de Saint-Magloire, qui, par
contre coup, prirent possession de la maison de
Saint-Jacques-du-Haut-Pas, emportant avec eux les reliques de leur
patron. De là cette demeure prit le nom de leur ordre.
La chapelle du monastère vit, en 1584, s'édifier, à côté d'elle, une
nouvelle succursale, consacrée aux besoins spirituels des fidèles du
quartier, qui ne pouvaient guère s'accommoder des heures des religieux.
Mais cette église fut bientôt trouvée si petite, qu'on se vit forcé,
dans l'année 1630, d'en entreprendre la reconstruction, qui ne put être
terminée qu'en 1688. _Monsieur_, frère de Louis XIII, en avait posé la
première pierre, et les libéralités du prince de Longueville
contribuèrent à son achèvement.
Le bâtiment qui avait servi à l'ancien hôpital, et qui fut démoli en
1823, était séparé de l'église paroissiale par une ruelle connue, à
cette époque, sous le nom de rue des _Deux Eglises_, auquel celui de rue
de _l'Abbé de l'Épée_ a été récemment substitué, à la demande de
l'Institution des sourds-muets.
La vie que menaient les moines de Saint-Magloire, scandalisa tellement
l'évêque de Paris, Henri de Gondi, qu'il résolut de les supprimer, et de
donner leur établissement aux prêtres de l'Oratoire. Cette maison devint
ainsi le premier séminaire dont la capitale ait été pourvue. Elle se
maintint avec cette destination jusqu'à la révolution de 1792, qui y
transféra, ainsi que nous l'avons dit, l'Institution des sourds-muets,
fondée par l'abbé de l'Épée.
* * * * *
Voici la description exacte de cet édifice, tel qu'il existe
aujourd'hui:
Il est situé au-dessus de l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Son
portail, lourd et massif, disgracieux à l'œil, n'offre rien de
remarquable comme œuvre architecturale. Les principaux corps de
logis, formant les trois côtés de la grande cour, sont: le bâtiment des
garçons, en face de l'entrée; à gauche, celui des filles; à droite, un
autre bâtiment qui renferme un atelier (celui des menuisiers), la salle
des séances publiques, communiquant à la Bibliothèque, l'infirmerie des
garçons, outre les logements du médecin, de l'aumônier et des employés.
Au nord, un vaste appendice a été consacré à tous les détails de
l'administration et aux appartements du directeur, du professeur faisant
fonctions de sous-directeur et du receveur-économe. La salle des séances
de la Commission Consultative est attenante aux premiers. Du même côté,
se déroulent trois jardins: le premier est destiné au directeur, le
second au receveur-économe, le troisième à l'aumônier. Le niveau de ces
trois jardins, qui côtoyent la rue de l'abbé de l'Épée, est élevé d'un
mètre au-dessus de celui du grand jardin de la maison.
Comme les trois petits jardins qui l'avoisinent, le bâtiment en question
donne sur la rue de l'abbé de l'Épée, et fait angle intérieurement, du
côté du grand jardin, avec la façade du principal corps de logis.
Pour isoler complétement l'Institution des sourds-muets, on a démoli, il
y a quelques années, une vieille masure formant l'angle des rues d'Enfer
et de l'abbé de l'Épée, laquelle avait abrité jadis le quartier des
filles, et tombait en ruine depuis long-temps.
L'ensemble de ces constructions, surmontées de paratonnerres, et élevées
de quatre étages, réunit presque toutes les conditions de commodité et
de salubrité désirables.
Le bâtiment des garçons, faisant face au grand portail, est situé entre
le jardin, avec terrasse au couchant, et la cour au levant. Dans cette
cour, on contemple un orme colossal, dont la tête domine majestueusement
les plus hautes maisons du quartier Saint-Jacques, et s'aperçoit de
toutes les éminences de Paris et des alentours. Ce géant végétal, dont
l'existence remonte à plus de trois siècles, ombragea le bon La
Fontaine, lorsqu'il vint passer deux ans dans une cellule du séminaire
de Saint-Magloire. Il vit s'asseoir fréquemment aussi, sous son
feuillage, l'éloquent auteur du _Petit Carême_.
Un bassin occupe le centre du jardin, à l'extrémité duquel règne un
quinconce de beaux tilleuls, au milieu duquel s'élève un gymnase. Au
fond de ce quinconce, un mur sépare d'une institution de jeunes parlants
une longue file d'élégants parterres que nos jeunes sourds-muets se
plaisent à cultiver à leurs heures de récréation. Le Jardin des Plantes
leur envoie le superflu de ses richesses. A frais communs, ils y ont
taillé, industrieux horticulteurs, des voûtes, des berceaux, des grottes
de charmille. Là, faisant trêve à leurs jeux, ils se groupent pour
étudier sur des tables éparses, et, dans leur libéralité, livrent
ensuite, tout le reste du jour, leurs fraîches oasis à qui veut en
jouir.
La maison des garçons est surmontée d'une horloge à deux cadrans
tournés, l'un vers la cour, l'autre du côté du jardin. Cette horloge est
abritée par un petit campanile que couronne une girouette. Tout le long
de la grande façade de la cour règne, au rez-de-chaussée, une galerie
couverte, intérieurement tapissée de tableaux extraits de revues pour
les enfants; d'images reproduisant leurs jeux; de cartes géographiques;
de tableaux synoptiques d'histoire; de gravures représentant les
hauts-faits des annales de tous les peuples, les merveilles de la
nature, les grands hommes de France, etc., etc. Ses piliers supportent,
au premier étage, une autre galerie vitrée, faisant saillie sur le
bâtiment. Le long du rez-de-chaussée s'ouvrent des salles d'étude, un
atelier (celui des tourneurs), le réfectoire, la cuisine et l'office.
Il y a, dans l'établissement, deux escaliers conduisant aux divers
étages. Le plus grand a des marches en pierre et une rampe en fer;
l'autre est en bois.
Le premier étage est occupé par les classes et la chapelle; le second,
par les salles de dessin et d'écriture et par les trois ateliers de
lithographes, de cordonniers et de tailleurs; les troisième et
quatrième, par les dortoirs. Celui des plus grands élèves est au
troisième; celui des plus petits, au quatrième. Au troisième, tous les
lits sont de fer, tandis que, au quatrième, il n'y a presque que des
lits de bois. Au bout de chaque dortoir, on a pratiqué un vestiaire et
un salon de toilette, avec lavabo. Les rez-de-chaussée sont pavés en
dalles; le reste de l'établissement est parqueté.
Les classes sont au nombre de six, que domine une septième, dite _de
perfectionnement_, fondée par feu le docteur Itard, ancien médecin de
l'Institution. Les arrivants suivent, d'année en année et de classe en
classe, le professeur respectif qui les a reçus à leur entrée dans la
maison, lequel leur fait ainsi parcourir l'échelle graduelle du cours
général d'études, fixé à six années par le règlement. C'est ce qu'on
appelle le _système de rotation_. L'enseignement comprend les préceptes
de la religion et les éléments de grammaire générale, d'histoire, de
géographie et de calcul, sans compter la parole artificielle et la
lecture sur les lèvres, enseignées par un professeur et son adjoint,
dans deux salles d'étude, à tous les élèves qui font preuve de
dispositions pour cette double spécialité.
Il y a, dans chaque classe, des tableaux noirs, sur lesquels la leçon
est écrite à la craie, et une rangée de pupitres, devant lesquels les
jeunes sourds-muets, assis, écrivent sur des ardoises les dictées qu'on
leur fait par signes, ou les compositions dont on leur donne le sujet.
Les élèves de sixième année sont, en outre, admis à un concours annuel
qui détermine l'admission de deux d'entre eux, pour trois années de
plus, à la classe de perfectionnement dont nous avons parlé, et qui doit
toujours se composer de six élèves.
Tous les exercices de la maison des garçons ont lieu au son de la
caisse, qu'ils battent eux-mêmes, avec la précision, avec l'ensemble de
vieux tambours de la ligne, et dont les moindres vibrations leur sont
sensibles, soit par l'épigastre, soit par la plante des pieds ou la
paume des mains.
Dans la chapelle, éclairée par cinq fenêtres percées dans le mur de
droite et ornée de quatorze bas-reliefs en plastique, représentant le
Chemin de la Croix, on remarque, derrière le maître-autel, un grand
tableau de Steph. Barth. Garnier, qui représente Jésus-Christ rendant
l'ouïe et la parole à un jeune sourd-muet.
Sur l'arc de la voûte qui couronne cette peinture, on lit cette
inscription:
«Il a bien fait toutes choses. Il a fait entendre les sourds et parler
les muets.»
«Saint-Marc, ch. VII, verset xxxvii.»
A gauche, on admire le beau tableau dont nous avons parlé, œuvre et
don affectueux d'un sourd-muet vivant, Frédéric Peyson, ancien élève de
l'École, et disciple de Léon Cogniet, représentant _les derniers moments
de l'abbé de l'Épée_. A côté, un second autel avec la statue de la
Sainte Vierge. A droite, enfin, une plaque de marbre portant cette
inscription en lettres d'or:
«L'an 1805 et le 13 février, cette chapelle a été solennellement bénie
et consacrée à Dieu, sous l'invocation de saint Roch et de saint
Ambroise, par Sa Sainteté le pape Pie VII, lors de sa visite à cette
Institution, sous le ministère de Son Excellence Monseigneur de
Champagny; étant administrateurs, MM. Brousse-Desfaucherets, Mathieu de
Montmorency, Bonnefoux, Duquesnoy, Sicard.
«Réédifiée en 1830, par A.-M. Peyre, architecte.»
Au-dessus de la porte du saint lieu règne une tribune destinée aux
jeunes sourdes-muettes, et au-dessous un confessionnal.
Dans les classes et les études, toutes les prières sont faites, à tour
de rôle, par un élève, à l'aide de la mimique.
Sous la chapelle est la cuisine, spacieuse et bien tenue, munie d'un
réservoir qu'on remplit au moyen d'une pompe, et d'un grand fourneau de
fonte, sur lequel est appendue une abondante batterie de cuisine. Par un
perron de quelques marches on monte de cette pièce au réfectoire des
garçons, dont la fontaine est de marbre, ainsi que les tables, qui
reposent sur des pieds de fonte; au moyen d'un tour pratiqué dans
l'office, la même cuisine dessert le réfectoire des filles, qui en est
entièrement séparé, et occupe l'autre extrémité des bâtiments.
En arrivant dans la salle des séances publiques, qui se trouve dans
l'aile de droite, en entrant par la rue Saint-Jacques, le regard
s'arrête, tout d'abord, sur un grand tableau exécuté et donné à
l'Institution, en 1835, par Ponce Camus. Cette peinture représente le
jeune sourd-muet connu sous le nom du _comte de Solar_(sujet du drame de
M. Bouilly, joué à la Comédie-Française), accompagné de son maître et
protecteur, l'abbé de l'Épée, reconnaissant la maison où il a vu le
jour, sur une des places publiques de Toulouse. Aux murs de droite et de
gauche sont gravés les noms des anciens administrateurs de
l'établissement, qu'on retrouve encore entre les bustes du fondateur et
de son élève et successeur, l'abbé Sicard. Ces deux vénérables images
ornent les deux côtés du tableau noir destiné aux exercices publics, sur
lequel repose un autre buste plus grand de l'abbé de l'Épée, œuvre
remarquable de M. Auguste Préault. Au-dessus du tableau noir on lit
cette inscription:
«L'École des sourds-muets, en France, a été fondée par l'abbé de l'Épée,
qui l'a établie à ses frais, en 1760, rue des Moulins, à la butte
Saint-Roch. Elle a été érigée en Institution nationale par les lois des
24 et 29 juillet 1791.»
Devant le tableau règne une estrade consacrée aux exercices, d'où l'on
descend, par un double perron, à une série de gradins disposés en
amphithéâtre pour le public. Le long du mur de droite on lit, sur une
pierre de marbre:
«Mme Suzanne-Elisabeth-Eulalie Champion, veuve Vignette, décédée à
Paris, le 3 février 1831, a légué à l'Institution royale des
sourds-muets trois fermes, sous la condition que, à perpétuité, huit
enfants sourds-muets, pauvres, seraient admis gratuitement dans cette
Institution.»
Le mur de gauche a pour pendant cette autre inscription:
«Jean-Marc-Gaspard Itard, chevalier de la Légion-d'Honneur, membre de
l'Académie royale de médecine et de plusieurs Sociétés savantes,
médecin, pendant trente-huit ans, de l'Institution, né à Oraison
(Basses-Alpes), le 15 avril 1774, décédé le 5 juillet 1838, a, par son
testament, fait à Paris, le 4 octobre 1837, légué a cette Institution
huit mille francs de rente perpétuelle, 5 pour 100, pour y fonder une
classe d'instruction complémentaire et six bourses triennales gratuites
en faveur de six sourds-muets désignés au concours parmi les élèves qui
ont atteint le terme ordinaire des études.
«Le conseil d'administration a voulu que ce marbre perpétuât le souvenir
de ce bienfait et l'expression de la reconnaissance de l'Institut.»
L'uniforme des garçons est, à peu près, le même que celui des jeunes
lycéens parlants. Les dimanches et jours fériés, il consiste en une
tunique, un pantalon et un képi de drap bleu foncé, avec liséré rouge.
Pendant la semaine, ils sont vêtus d'une blouse bleue.
Les élèves sont divisés en compagnies et en pelotons, ayant à leur tête
un sergent-major, des sergents et des caporaux, portant fièrement, sur
leurs manches, les marques distinctives de leurs grades respectifs.
Deux petits pavillons, élevés des deux côtés du grand portail, font
saillie sur la cour. Dans l'un est le bureau du contrôleur du service;
l'autre sert de logement au concierge.
Pour entrer dans le quartier des filles, on passe devant ce dernier
pavillon, qui est contigu à la salle des bains, et l'on arrive à la loge
spéciale de la portière de cette partie de la maison.
La distribution du quartier des filles reproduit, à peu de choses près,
en diminutif, celle du quartier des garçons. Cette aile de l'édifice est
composée de quatre étages.
Le rez-de-chaussée renferme une pièce d'entrée, avec une fontaine au
fond, une salle de récréation et un réfectoire. De là on descend par
quelques marches dans un jardin, clos de murs, contenant un bassin et un
gymnase, sans compter les parterres des sous-maîtresses.
Le premier étage est occupé par les classes et par une grande salle
d'étude, qui se transforme en ouvroir, à certaines heures du jour; le
second, par les dortoirs; le troisième, par l'infirmerie et la lingerie;
le quatrième, par les logements de la surveillante en chef et de ses
subordonnées.
L'établissement entier, qui a coûté plus de 1,200,000 francs, a été
élevé par la munificence du gouvernement, à la place des vieux bâtiments
de l'hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas, qui, ainsi que nous l'avons dit
plus haut, menaçaient ruine, ayant été construits en 1386, sous
Philippe-le-Hardi.
Le personnel des deux établissements se compose comme suit: un directeur
responsable, assisté d'une commission consultative de quatre membres,
qui se renouvelle par quart; un receveur-économe et un aumônier.
Quartier des garçons: sept professeurs, dont quatre sourds-muets (un des
professeurs parlants remplit les fonctions de sous-directeur; un autre,
celles de bibliothécaire-archiviste).
Un professeur suppléant, un surveillant sourd-muet, un maître d'étude
sourd-muet, des aspirants sourds-muets ou parlants, dont le nombre est
fixé, chaque année, par le ministre; six chefs d'ateliers, dont un
sourd-muet; un maître de dessin, un maître d'écriture, un contrôleur du
service, un veilleur et cinq hommes de peine.
166 élèves, dont 100 à la charge du gouvernement, et 8 aux frais des
familles.
Quartier des filles: une surveillante en chef, trois dames professeurs,
trois répétitrices, des aspirantes dont le nombre est également fixé
chaque année; deux maîtresses d'étude, dont une sourde-muette; une
maîtresse de dessin, une maîtresse d'écriture, une infirmière, une
portière, une veilleuse et deux servantes, dont une sourde-muette.
* * * * *
(N) _Le_ 17 _décembre, on lisait dans le_ NATIONAL:
«La lettre de M. Berthier, sur l'absence du portrait de l'abbé de l'Épée
au Musée de Versailles, a inspiré à un jeune sourd-muet de Gourdon les
vers suivants, que nous nous faisons un devoir d'insérer dans nos
colonnes. Nous donnons rarement place à des vers, à cette époque peu
poétique; mais on ne lira pas, sans en être vivement touché, cette
nouvelle preuve des bienfaits de l'abbé de l'Épée. Son génie a rendu la
vie morale à ceux dont l'âme aurait passé, sans guide et sans flambeau,
de la nuit d'ici-bas dans la nuit de la tombe.»