Vertus et maximes de l'abbé de l'Épée.--Sa tolérance.--Ses rapports
avec le protestant Ulrich.--Ses vœux en faveur des juifs.--Son
abnégation, son humilité.--Ses relations avec un évêque janséniste
qu'il rend dépositaire de son adhésion à la bulle =Unigenitus=.--On
lui interdit le ministère de la parole et celui de la
confession.--On lui refuse les cendres.--Sa réponse à un prêtre
intolérant.--Vengeance sublime.--Commencement de son apostolat.
Le talent de la parole que l'abbé de l'Épée avait cultivé dans les
luttes tumultueuses du barreau lui ouvrit le chemin de la paisible
chaire de vérité. Son éloquence, partie du cœur, arrivait droit au
cœur; elle se répandait comme une rosée bienfaisante dans les villes
et dans les campagnes du diocèse, et il jouissait du bien qu'elle
produisait. Personne n'offrit un plus parfait modèle de tout ce qu'il
enseigna. Sollicitude, bienveillance, activité, modestie, simplicité, il
réunissait en lui, au plus haut degré, toutes les vertus du sacerdoce.
On eût dit que la Providence suscitait à l'Église gallicane un autre
Fenélon au milieu des querelles qui la déchiraient. Ennemi de
l'intolérance, il répétait sans cesse avec le grand Henri IV: «Tous ceux
qui sont bons sont de ma religion.» Il se plaisait également à laisser
échapper de ses lèvres cette belle maxime du cygne de Cambray:
«Souffrons toutes les religions, puisque Dieu les souffre!»
Imbu de ces principes de charité, il accueillit dans la suite, avec la
sympathie la plus touchante, le protestant Ulrich, qui était venu du
fond de la Suisse étudier sa méthode. Bientôt une étroite liaison
établit une sorte de parenté entre leurs âmes, et porta Ulrich à abjurer
ses anciennes croyances. L'abbé de l'Épée, désirant le retirer de la
misère dans laquelle il gémissait à Paris, insistait pour qu'il acceptât
une somme de 600 livres qu'il lui offrait: «Vous m'avez enseigné,
répondit le fier Helvétien, combien est agréable au Ciel l'état de
l'homme qui travaille en paix dans l'indigence et qui souffre les
privations sans murmurer; vous m'avez inculqué vos principes. Après ce
don, tous les autres me seraient inutiles; de plus nécessiteux jouiront
de vos largesses. J'ai appris de vous à aimer Dieu, mes frères et le
travail: je suis riche de vos bienfaits.»
Et cette fraternité universelle inondait tellement son âme, que le
vœu le plus ardent de son cœur était de voir les juifs sortir
enfin de leur longue servitude pour entrer dans la grande famille
chrétienne.
Véritable pasteur de ses frères, il tâchait de les conduire au Ciel,
afin de mériter de le gagner pour lui-même. «Grâce à Dieu, disait-il sur
la fin de ses jours, je n'ai jamais commis de ces fautes qui tuent les
âmes, mais je suis épouvanté quand je réfléchis combien j'ai mal répondu
à une telle faveur d'en haut: une mauvaise pensée m'a poursuivi une
seule fois dans mon jeune âge; le Seigneur me donna la force de prier et
de vaincre; ce fut sans retour, et j'arrive, après une carrière longue
et tranquille, au jugement de Dieu, avec cette unique victoire. Ce sont
les grands combats qui font les saints; Dieu a tout fait pour mon salut,
et je n'ai rien fait qui réponde à l'excellence de sa grâce.»
Cependant le protecteur, l'appui de l'abbé de l'Épée, l'évêque de
Troyes, venait de s'endormir du sommeil du juste[9]. Il lui restait
encore un ami, c'était le célèbre Soanen, évêque de Senez, qui s'était
rallié aux principes de Port-Royal. Ses relations intimes avec le
prélat, relations fondées sur une parfaite harmonie de sentiments, lui
attirèrent les censures de l'archevêque de Paris, Christophe de
Beaumont. Il avait même rendu Soanen, qui avait longtemps repoussé la
bulle _Unigenitus_, dépositaire de son acte d'adhésion à cette
déclaration du saint-siége. C'est un modèle parfait de droiture d'âme et
de pureté d'intention[10], et pourtant, contradiction remarquable dans
un homme d'un esprit aussi supérieur, il y remercie très-humblement Dieu
de la protection que sa grâce a daigné accorder à la cause qu'il a
défendue, et des signes visibles de sa toute-puissance dont il lui a plu
de l'entourer. En se soumettant, il confesse, dans l'effusion de sa
candide reconnaissance, avoir vu de ses yeux quelques-unes des guérisons
miraculeuses que le Seigneur a opérées par l'intercession du bienheureux
diacre François Pâris.
De pareilles restrictions ne pouvaient satisfaire l'archevêque de Paris.
On interdit à l'abbé de l'Épée le ministère de la prédication: on lui
défend de diriger les consciences, et, comme si la Providence eût voulu
mettre sa vertu à une plus rude épreuve[11], se présentant un jour dans
sa paroisse pour y recevoir les cendres avec les fidèles, il se voit
repoussé publiquement par le prêtre qui préside à cette cérémonie. Mais
lui, avec cette résignation chrétienne qui ne se dément jamais, se lève
et répond à l'outrage en ces termes: «J'étais venu, pécheur contrit,
m'humilier à vos pieds; votre refus ajoute à ma mortification; mon but
est atteint devant Dieu; je n'insiste pas pour ne point tourmenter votre
conscience[12].
Plus tard, l'abbé de l'Épée, d'accord avec le curé de Saint-Roch, prêta
généreusement à ce même ecclésiastique l'appui de son ministère près des
tribunaux chargés des affaires spirituelles. Il avait interdit la sainte
table à un pauvre prêtre pour lequel l'abbé de l'Épée professait la plus
grande estime, et cela peut-être pour le même motif qui avait fait
exclure l'abbé de l'Épée de la distribution des cendres. On rapporte
que, dans la suite, la raison de ce ministre intolérant s'égara, et
qu'en proie à d'horribles souffrances, il retrouva à son chevet l'âme
généreuse de sa victime.
Au milieu de toutes ces tribulations, la Providence le conduisait par
des sentiers secrets à un pénible, mais glorieux apostolat, auprès de
gentils d'une nouvelle espèce. A lui devait échoir la tâche d'achever
la grande œuvre de leur régénération morale à peine ébauchée par un
vénérable prêtre de la doctrine chrétienne.