I
Les sourds-muets dans l'antiquité et le moyen âge.--Abandon
général.--Quelques efforts tentés en leur faveur.--Ils échouent
faute d'ensemble.--Naissance de l'abbé de l'Épée.--Sa vocation pour
l'état ecclésiastique.--Le formulaire d'Alexandre VII.--Il refuse
de le signer.--Il est autorisé, néanmoins, à remplir les fonctions
du diaconat.--Il devient avocat et prête serment le même jour que
M. de Maupeou.--Enfin, un neveu de Bossuet lui fraie le chemin du
sacerdoce.
Parmi le peu de noms que la foule changeante ne prononce qu'avec
vénération, noms plus imposants cent fois que tous ces magnifiques
titres qui chatouillent la vanité humaine, nous n'en connaissons pas qui
mérite plus d'occuper le premier rang dans l'admiration, l'amour et la
reconnaissance des peuples que celui du _père spirituel_ des
sourds-muets, l'abbé de l'Épée.
Dût-on nous taxer d'exagération, nous maintiendrons notre dire, et, nous
ferons mieux, nous le prouverons.
Qu'on établisse, en effet, un parallèle entre la condition des
sourds-muets chez les anciens et celle dans laquelle les a placés le
génie de cet humble missionnaire! Depuis des siècles, ces tristes
victimes de la nature marâtre courbaient le front sous le joug d'un
préjugé barbare. La foule indifférente[2] regardait d'un œil de
dédain cette caste de nouvelle espèce, comme elle les appelait, circuler
au milieu d'elle. Ils languissaient, ces infortunés, dans l'ignorance et
dans l'esclavage: ils attendaient un nouveau Messie qui vînt briser
leurs fers.
Pour preuve de l'empire qu'exerçait sur eux une aveugle prévention,
quelque coin obscur du globe qu'ils habitassent, nous allons signaler la
manière dont ils étaient traités chez les Flamands, par exemple.
Au moyen âge, l'être atteint d'une pareille infirmité était
considéré[3] dans cette contrée, ou comme un maniaque, ou comme un
innocent qu'on mettait en curatelle. C'était sous l'influence de cette
opinion générale que ces malheureux étaient menés à l'église de Damme,
où l'on vénérait les reliques de la Sainte-Croix, pour obtenir leur
guérison. Cette croyance pouvait être autorisée par le miracle qu'avait
opéré Jésus-Christ sur un homme muet possédé du démon. Il y avait en ce
temps-là une femme salariée exprès pour mettre ordre à la foule et avoir
soin des sourds-muets.
Et cependant, vers le milieu du seizième siècle, un lent et
consciencieux travail de réhabilitation se préparait silencieusement en
leur faveur sur divers points du globe; quelques hommes d'élite (honneur
leur soit rendu!) ne balançaient pas à tenter de généreux efforts pour
ouvrir les sentiers de l'intelligence à cette classe déshéritée de toute
participation aux avantages de l'union sociale; malheureusement
l'obscurité dont leurs tentatives étaient enveloppées les condamnait à
périr avec eux.
Un seul homme se présenta, dont le regard puissant dit aux sourds-muets:
_Et vous aussi, vous serez hommes!_ Avec quel étonnement le dix-huitième
siècle ne le vit-il pas, dès son apparition, ébranler cette effrayante
barrière dressée entre ces infortunés et leurs frères parlants! Il l'a
doté, ce siècle, si éclairé entre tous les siècles, d'une des plus
belles conquêtes du génie de l'homme. Ces heureuses semences ne sont pas
tombées sur un sol ingrat. On les a vues féconder à la fois l'esprit et
le cœur des sourds-muets régénérés. Rendus à toute la dignité
humaine, ils ouvrent leurs cœurs aux consolantes vérités de la
religion, contribuent aux charges de la communauté, partagent ses
devoirs et ses avantages, cultivent aussi les sciences et les arts. Au
milieu du concert d'admiration qui s'élève de tous les coins de
l'univers pour bénir ces miracles, un sourd-muet ose accepter la tâche
imposée par la bienveillance de ses anciens collègues de la Commission
du monument de Saint-Roch, et tracer l'esquisse rapide de la vie du
vertueux bienfaiteur de ses frères d'infortune. Si le sentiment d'une
profonde vénération et le zèle d'une ardente reconnaissance ne
remplacent pas en lui le talent, sa témérité aura du moins, il l'espère,
quelques droits à l'indulgence du public.
Charles-Michel de l'Épée[4] naquit à Versailles, le 24 novembre 1712[5].
Il eut pour père un expert ordinaire des bâtiments du roi, homme
recommandable par ses qualités morales autant que par son savoir, et
dont la tendresse éclairée se consacrait sans relâche à développer
l'esprit et le cœur de ses enfants. Aussi l'exercice des vertus
devint-il de bonne heure chez le jeune de l'Épée un besoin plutôt qu'un
devoir. A travers ses brillants succès dans les sciences, ses parents
avaient remarqué en lui un penchant décidé pour l'état ecclésiastique,
et ils s'étaient efforcés de le détourner d'une carrière qui contrariait
leurs vues. Peine inutile! Dieu avait parlé, et le jeune homme suivait
sa vocation.
Ses études achevées, à dix-sept ans, il sollicita la faveur de gravir
les premiers degrés du sacerdoce, et, suivant l'usage qui était alors
une loi pour tout le diocèse de Paris, on lui demanda d'accepter le
_formulaire d'Alexandre VII_[6], espèce de déclaration d'orthodoxie
moliniste. Le jeune de l'Épée refusa de le signer. Et pourtant il ne
croyait obéir qu'à sa conscience, car l'Église n'eut jamais de fils plus
respectueux et plus soumis. Toutefois on lui permit d'exercer les
humbles fonctions du diaconat, compensation, hélas! bien faible pour
toute l'ardeur, toute l'immensité du saint zèle dont il était embrasé!
Que faire? Quel parti prendre? Charles-Michel tourna ses regards vers le
barreau, dont sa famille avait déjà rêvé pour lui les triomphes; il
subit avec succès ses examens; il se fit recevoir avocat au parlement de
Paris et prêta serment en cette qualité le même jour qu'un autre adepte,
destiné à devenir un jour chancelier du royaume,
Nicolas-Charles-Augustin de Maupeou[7].
Cependant son âme douce et tendre regrettait sans cesse, au milieu du
tumulte des tribunaux, le paisible ministère des autels. Il sentait que
là seulement étaient sa vie, son bonheur, son avenir; il se livra donc
avec une nouvelle ardeur aux études théologiques, et ses vœux furent
exaucés. Jacques-Benigne Bossuet, évêque de Troyes, neveu de l'immortel
auteur du _Discours sur l'Histoire universelle_, l'appela près de lui,
l'admit en 1736 dans les quatre ordres mineurs, le nomma desservant de
Fouges, le 23 mars de cette année, sous-diacre le 31, diacre le 22
septembre, chanoine de Pougy, le 28 mars 1738, et prêtre, le 5 avril. Le
20 août 1736, il avait fourni la preuve qu'il jouissait d'un revenu
suffisant pour entrer dans les ordres. Son père et sa mère lui
constituaient une rente de 250 livres sur les fermes qu'ils possédaient
dans la principauté de Dombes[8].