Pendant le trajet du bois de Boulogne à la rue du Regard, Octave de
Saville dit au docteur Cherbonneau:
«Mon cher docteur, je vais mettre encore une fois votre science à
l’épreuve: il faut réintégrer nos âmes chacune dans son domicile
habituel.—Cela ne doit pas vous être difficile; j’espère que M. le
comte Labinski ne vous en voudra pas pour lui avoir fait changer un
palais contre une chaumière et loger quelques heures sa personnalité
brillante dans mon pauvre individu. Vous possédez d’ailleurs une
puissance à ne craindre aucune vengeance.»
Après avoir fait un signe d’acquiescement, le docteur Balthazar
Cherbonneau dit: «L’opération sera beaucoup plus simple cette
fois-ci que l’autre; les imperceptibles filaments qui retiennent
l’âme au corps ont été brisés récemment chez vous et n’ont pas eu
le temps de se renouer, et vos volontés ne feront pas cet obstacle
qu’oppose au magnétiseur la résistance instinctive du magnétisé. M.
le comte pardonnera sans doute à un vieux savant comme moi de n’avoir
pu résister au plaisir de pratiquer une expérience pour laquelle
on ne trouve pas beaucoup de sujets, puisque cette tentative n’a
servi d’ailleurs qu’à confirmer avec éclat une vertu qui pousse la
délicatesse jusqu’à la divination, et triomphe là où toute autre eût
succombé. Vous regarderez, si vous voulez, comme un rêve bizarre cette
transformation passagère, et peut-être plus tard ne serez-vous pas
fâché d’avoir éprouvé cette sensation étrange que très-peu d’hommes
ont connue, celle d’avoir habité deux corps.—La métempsychose n’est
pas une doctrine nouvelle; mais, avant de transmigrer dans une autre
existence, les âmes boivent la coupe d’oubli, et tout le monde ne peut
pas, comme Pythagore, se souvenir d’avoir assisté à la guerre de Troie.
—Le bienfait de me réinstaller dans mon individualité, répondit
poliment le comte, équivaut au désagrément d’en avoir été exproprié,
cela soit dit sans aucune mauvaise intention pour M. Octave de Saville
que je suis encore et que je vais cesser d’être.»
Octave sourit avec les lèvres du comte Labinski à cette phrase, qui
n’arrivait à son adresse qu’à travers une enveloppe étrangère, et le
silence s’établit entre ces trois personnages, à qui leur situation
anormale rendait toute conversation difficile.
Le pauvre Octave songeait à son espoir évanoui, et ses pensées
n’étaient pas, il faut l’avouer, précisément couleur de rose. Comme
tous les amants rebutés, il se demandait encore pourquoi il n’était
pas aimé—comme si l’amour avait un pourquoi! la seule raison qu’on en
puisse donner est le _parce que_, réponse logique dans son laconisme
entêté, que les femmes opposent à toutes les questions embarrassantes.
Cependant il se reconnaissait vaincu et sentait que le ressort de la
vie, retendu chez lui un instant par le docteur Cherbonneau, était de
nouveau brisé et bruissait dans son cœur comme celui d’une montre qu’on
a laissée tomber à terre. Octave n’aurait pas voulu causer à sa mère
le chagrin de son suicide, et il cherchait un endroit où s’éteindre
silencieusement de son chagrin inconnu sous le nom scientifique d’une
maladie plausible. S’il eût été peintre, poëte ou musicien, il aurait
cristallisé sa douleur en chefs-d’œuvre, et Prascovie vêtue de blanc,
couronnée d’étoiles, pareille à la Béatrice de Dante, aurait plané
sur son inspiration comme un ange lumineux; mais, nous l’avons dit
en commençant cette histoire, bien qu’instruit et distingué, Octave
n’était pas un de ces esprits d’élite qui impriment sur ce monde la
trace de leur passage. Ame obscurément sublime, il ne savait qu’aimer
et mourir.
La voiture entra dans la cour du vieil hôtel de la rue du Regard, cour
au pavé serti d’herbe verte où les pas des visiteurs avaient frayé un
chemin et que les hautes murailles grises des constructions inondaient
d’ombres froides comme celles qui tombent des arcades d’un cloître:
le Silence et l’Immobilité veillaient sur le seuil comme deux statues
invisibles pour protéger la méditation du savant.
Octave et le comte descendirent, et le docteur franchit le marchepied
d’un pas plus leste qu’on n’aurait pu l’attendre de son âge et sans
s’appuyer au bras que le valet de pied lui présentait avec cette
politesse que les laquais de grande maison affectent pour les personnes
faibles ou âgées.
Dès que les doubles portes se furent refermées sur eux, Olaf et Octave
se sentirent enveloppés par cette chaude atmosphère qui rappelait au
docteur celle de l’Inde et où seulement il pouvait respirer à l’aise,
mais qui suffoquait presque les gens qui n’avaient pas été comme lui
torréfiés trente ans aux soleils tropicaux. Les incarnations de Wishnou
grimaçaient toujours dans leurs cadres, plus bizarres au jour qu’à
la lumière; Shiva, le dieu bleu, ricanait sur son socle, et Dourga,
mordant sa lèvre calleuse de ses dents de sanglier, semblait agiter
son chapelet de crânes. Le logis gardait son impression mystérieuse et
magique.
Le docteur Balthazar Cherbonneau conduisit ses deux sujets dans la
pièce où s’était opérée la première transformation; il fit tourner le
disque de verre de la machine électrique, agita les tiges de fer du
baquet mesmérien, ouvrit les bouches de chaleur de façon à faire monter
rapidement la température, lut deux ou trois lignes sur des papyrus
si anciens qu’ils ressemblaient à de vieilles écorces prêtes à tomber
en poussière, et, lorsque quelques minutes furent écoulées, il dit à
Octave et au comte:
«Messieurs, je suis à vous; voulez-vous que nous commencions?»
Pendant que le docteur se livrait à ces préparatifs, des réflexions
inquiétantes passaient par la tête du comte.
«Lorsque je serai endormi, que va faire de mon âme ce vieux magicien
à figure de macaque qui pourrait bien être le diable en personne?—La
restituera-t-il à mon corps ou l’emportera-t-il en enfer avec lui?
Cet échange qui doit me rendre mon bien n’est-il qu’un nouveau piége,
une combinaison machiavélique pour quelque sorcellerie dont le but
m’échappe? Pourtant, ma position ne saurait guère empirer. Octave
possède mon corps, et, comme il le disait très-bien ce matin, en le
réclamant sous ma figure actuelle je me ferais enfermer comme fou.
S’il avait voulu se débarrasser définitivement de moi, il n’avait
qu’à pousser la pointe de son épée; j’étais désarmé, à sa merci; la
justice des hommes n’avait rien à y voir; les formes du duel étaient
parfaitement régulières et tout s’était passé selon l’usage.—Allons!
pensons à Prascovie, et pas de terreur enfantine! Essayons du seul
moyen qui me reste de la reconquérir!»
Et il prit comme Octave la tige de fer que le docteur Balthazar
Cherbonneau lui présentait.
Fulgurés par les conducteurs de métal chargés à outrance de
fluide magnétique, les deux jeunes gens tombèrent bientôt dans un
anéantissement si profond qu’il eût ressemblé à la mort pour toute
personne non prévenue: le docteur fit les passes, accomplit les
rites, prononça les syllabes comme la première fois, et bientôt deux
petites étincelles apparurent au-dessus d’Octave et du comte avec un
tremblement lumineux; le docteur reconduisit à sa demeure primitive
l’âme du comte Olaf Labinski, qui suivit d’un vol empressé le geste du
magnétiseur.
Pendant ce temps, l’âme d’Octave s’éloignait lentement du corps d’Olaf,
et, au lieu de rejoindre le sien, s’élevait, s’élevait comme toute
joyeuse d’être libre, et ne paraissait pas se soucier de rentrer dans
sa prison. Le docteur se sentit pris de pitié pour cette Psyché qui
palpitait des ailes, et se demanda si c’était un bienfait de la ramener
vers cette vallée de misère. Pendant cette minute d’hésitation, l’âme
montait toujours. Se rappelant son rôle, M. Cherbonneau répéta de
l’accent le plus impérieux l’irrésistible monosyllabe et fit une passe
fulgurante de volonté; la petite lueur tremblotante était déjà hors du
cercle d’attraction, et, traversant la vitre supérieure de la croisée,
elle disparut.
Le docteur cessa des efforts qu’il savait superflus et réveilla le
comte, qui, en se voyant dans un miroir avec ses traits habituels,
poussa un cri de joie, jeta un coup d’œil sur le corps toujours
immobile d’Octave comme pour se prouver qu’il était bien définitivement
débarrassé de cette enveloppe, et s’élança dehors, après avoir salué de
la main M. Balthazar Cherbonneau.
Quelques instants après, le roulement sourd d’une voiture sous la voûte
se fit entendre, et le docteur Balthazar Cherbonneau resta seul face à
face avec le cadavre d’Octave de Saville.
«Par la trompe de Ganésa! s’écria l’élève du brahme d’Elephanta
lorsque le comte fut parti, voilà une fâcheuse affaire; j’ai ouvert
la porte de la cage, l’oiseau s’est envolé, et le voilà déjà hors de
la sphère de ce monde, si loin que le sannyâsi Brahma-Logum lui-même
ne le rattraperait pas; je reste avec un corps sur les bras. Je puis
bien le dissoudre dans un bain corrosif si énergique qu’il n’en
resterait pas un atome appréciable, ou en faire en quelques heures une
momie de Pharaon pareille à celles qu’enferment ces boîtes bariolées
d’hiéroglyphes; mais on commencerait des enquêtes, on fouillerait mon
logis, on ouvrirait mes caisses, on me ferait subir toutes sortes
d’interrogatoires ennuyeux...»
Ici, une idée lumineuse traversa l’esprit du docteur; il saisit une
plume et traça rapidement quelques lignes sur une feuille de papier
qu’il serra dans le tiroir de sa table.
Le papier contenait ces mots:
«N’ayant ni parents, ni collatéraux, je lègue tous mes biens à M.
Octave de Saville, pour qui j’ai une affection particulière,—à la
charge de payer un legs de cent mille francs à l’hôpital brahminique
de Ceylan, pour les animaux vieux, fatigués ou malades, de servir
douze cents francs de rente viagère à mon domestique indien et à mon
domestique anglais, et de remettre à la bibliothèque Mazarine le
manuscrit des lois de Manou.»
Ce testament fait à un mort par un vivant n’est pas une des choses les
moins bizarres de ce conte invraisemblable et pourtant réel; mais cette
singularité va s’expliquer sur-le-champ.
Le docteur toucha le corps d’Octave de Saville, que la chaleur de
la vie n’avait pas encore abandonné, regarda dans la glace son
visage ridé, tanné et rugueux comme une peau de chagrin, d’un air
singulièrement dédaigneux, et faisant sur lui le geste avec lequel on
jette un vieil habit lorsque le tailleur vous en apporte un neuf, il
murmura la formule du sannyâsi Brahma-Logum.
Aussitôt le corps du docteur Balthazar Cherbonneau roula comme foudroyé
sur le tapis, et celui d’Octave de Saville se redressa fort, alerte et
vivace.
Octave-Cherbonneau se tint debout quelques minutes devant cette
dépouille maigre, osseuse et livide qui, n’étant plus soutenue par
l’âme puissante qui la vivifiait tout à l’heure, offrit presque
aussitôt les signes de la plus extrême sénilité, et prit rapidement une
apparence cadavéreuse.
«Adieu, pauvre lambeau humain, misérable guenille percée au coude,
élimée sur toutes les coutures, que j’ai traînée soixante-dix ans dans
les cinq parties du monde! tu m’as fait un assez bon service, et je
ne te quitte pas sans quelque regret. On s’habitue l’un et l’autre à
vivre si longtemps ensemble! mais avec cette jeune enveloppe, que ma
science aura bientôt rendue robuste, je pourrai étudier, travailler,
lire encore quelques mots du grand livre, sans que la mort le ferme au
paragraphe le plus intéressant en disant: «C’est assez!»
Cette oraison funèbre adressée à lui-même, Octave-Cherbonneau sortit
d’un pas tranquille pour aller prendre possession de sa nouvelle
existence.
Le comte Olaf Labinski était retourné à son hôtel et avait fait
demander tout de suite si la comtesse pouvait le recevoir.
Il la trouva assise sur un banc de mousse, dans la serre, dont les
panneaux de cristal relevés à demi laissaient passer un air tiède
et lumineux, au milieu d’une véritable forêt vierge de plantes
exotiques et tropicales; elle lisait Novalis, un des auteurs les plus
subtils, les plus raréfiés, les plus immatériels qu’ait produits
le spiritualisme allemand; la comtesse n’aimait pas les livres qui
peignent la vie avec des couleurs réelles et fortes,—et la vie
lui paraissait un peu grossière à force d’avoir vécu dans un monde
d’élégance, d’amour et de poésie.
Elle jeta son livre et leva lentement les yeux vers le comte. Elle
craignait de rencontrer encore dans les prunelles noires de son mari
ce regard ardent, orageux, chargé de pensées mystérieuses, qui l’avait
si péniblement troublée et qui lui semblait—appréhension folle, idée
extravagante,—le regard d’un autre!
Dans les yeux d’Olaf éclatait une joie sereine, brûlait d’un feu égal
un amour chaste et pur; l’âme étrangère qui avait changé l’expression
de ses traits s’était envolée pour toujours: Prascovie reconnut
aussitôt son Olaf adoré, et une rapide rougeur de plaisir nuança
ses joues transparentes.—Quoiqu’elle ignorât les transformations
opérées par le docteur Cherbonneau, sa délicatesse de sensitive avait
pressenti tous ces changements sans pourtant qu’elle s’en rendît
compte.
«Que lisiez-vous là, chère Prascovie? dit Olaf en ramassant sur la
mousse le livre relié de maroquin bleu.—Ah! l’histoire de Henri
d’Ofterdingen,—c’est le même volume que je suis allé vous chercher à
franc étrier à Mohilev,—un jour que vous aviez manifesté à table le
désir de l’avoir. A minuit il était sur votre guéridon, à côté de votre
lampe; mais aussi Ralph en est resté poussif!
—Et je vous ai dit que jamais plus je ne manifesterais la moindre
fantaisie devant vous. Vous êtes du caractère de ce grand d’Espagne
qui priait sa maîtresse de ne pas regarder les étoiles, puisqu’il ne
pouvait les lui donner.
—Si tu en regardais une, répondit le comte, j’essayerais de monter au
ciel et de l’aller demander à Dieu.»
Tout en écoutant son mari, la comtesse repoussait une mèche révoltée de
ses bandeaux qui scintillait comme une flamme dans un rayon d’or. Ce
mouvement avait fait glisser sa manche et mis à nu son beau bras que
cerclait au poignet le lézard constellé de turquoises qu’elle portait
le jour de cette apparition aux Cascines, si fatale pour Octave.
«Quelle peur, dit le comte, vous a causée jadis ce pauvre petit lézard
que j’ai tué d’un coup de badine lorsque, pour la première fois, vous
êtes descendue au jardin sur mes instantes prières! Je le fis mouler en
or et orner de quelques pierres; mais, même à l’état de bijou, il vous
semblait toujours effrayant, et ce n’est qu’au bout d’un certain temps
que vous vous décidâtes à le porter.
—Oh! j’y suis habituée tout à fait maintenant, et c’est de mes joyaux
celui que je préfère, car il me rappelle un bien cher souvenir.
—Oui, reprit le comte; ce jour-là, nous convînmes que, le lendemain,
je vous ferais demander officiellement en mariage à votre tante.»
La comtesse, qui retrouvait le regard, l’accent du vrai Olaf, se leva,
rassurée d’ailleurs par ces détails intimes, lui sourit, lui prit
le bras et fit avec lui quelques tours dans la serre, arrachant au
passage, de sa main restée libre, quelques fleurs dont elle mordait
les pétales de ses lèvres fraîches, comme cette Vénus de Schiavone qui
mange des roses.
«Puisque vous avez si bonne mémoire aujourd’hui, dit-elle en jetant la
fleur qu’elle coupait de ses dents de perle, vous devez avoir retrouvé
l’usage de votre langue maternelle... que vous ne saviez plus hier.
—Oh! répondit le comte en polonais, c’est celle que mon âme parlera
dans le ciel pour te dire que je t’aime, si les âmes gardent au paradis
un langage humain.»
Prascovie, tout en marchant, inclina doucement sa tête sur l’épaule
d’Olaf.
«Cher cœur, murmura-t-elle, vous voilà tel que je vous aime. Hier vous
me faisiez peur, et je vous ai fui comme un étranger.»
Le lendemain, Octave de Saville, animé par l’esprit du vieux docteur,
reçut une lettre liserée de noir, qui le priait d’assister aux service,
convoi et enterrement de M. Balthazar Cherbonneau.
Le docteur, revêtu de sa nouvelle apparence, suivit son ancienne
dépouille au cimetière, se vit enterrer, écouta d’un air de componction
fort bien joué les discours que l’on prononça sur sa fosse, et dans
lesquels on déplorait la perte irréparable que venait de faire la
science; puis il retourna rue Saint-Lazare, et attendit l’ouverture du
testament qu’il avait écrit en sa faveur.
Ce jour-là on lut aux _faits divers_ dans les journaux du soir:
«M. le docteur Balthazar Cherbonneau, connu par le long séjour qu’il
a fait aux Indes, ses connaissances philologiques et ses cures
merveilleuses, a été trouvé mort, hier, dans son cabinet de travail.
L’examen minutieux du corps éloigne entièrement l’idée d’un crime.
M. Cherbonneau a sans doute succombé à des fatigues intellectuelles
excessives ou péri dans quelque expérience audacieuse. On dit qu’un
testament olographe découvert dans le bureau du docteur lègue à la
bibliothèque Mazarine des manuscrits extrêmement précieux, et nomme
pour son héritier un jeune homme appartenant à une famille distinguée,
M. O. de S.»