XII

Pendant le trajet du bois de Boulogne à la rue du Regard, Octave de

Saville dit au docteur Cherbonneau:

«Mon cher docteur, je vais mettre encore une fois votre science à

l’épreuve: il faut réintégrer nos âmes chacune dans son domicile

habituel.—Cela ne doit pas vous être difficile; j’espère que M. le

comte Labinski ne vous en voudra pas pour lui avoir fait changer un

palais contre une chaumière et loger quelques heures sa personnalité

brillante dans mon pauvre individu. Vous possédez d’ailleurs une

puissance à ne craindre aucune vengeance.»

Après avoir fait un signe d’acquiescement, le docteur Balthazar

Cherbonneau dit: «L’opération sera beaucoup plus simple cette

fois-ci que l’autre; les imperceptibles filaments qui retiennent

l’âme au corps ont été brisés récemment chez vous et n’ont pas eu

le temps de se renouer, et vos volontés ne feront pas cet obstacle

qu’oppose au magnétiseur la résistance instinctive du magnétisé. M.

le comte pardonnera sans doute à un vieux savant comme moi de n’avoir

pu résister au plaisir de pratiquer une expérience pour laquelle

on ne trouve pas beaucoup de sujets, puisque cette tentative n’a

servi d’ailleurs qu’à confirmer avec éclat une vertu qui pousse la

délicatesse jusqu’à la divination, et triomphe là où toute autre eût

succombé. Vous regarderez, si vous voulez, comme un rêve bizarre cette

transformation passagère, et peut-être plus tard ne serez-vous pas

fâché d’avoir éprouvé cette sensation étrange que très-peu d’hommes

ont connue, celle d’avoir habité deux corps.—La métempsychose n’est

pas une doctrine nouvelle; mais, avant de transmigrer dans une autre

existence, les âmes boivent la coupe d’oubli, et tout le monde ne peut

pas, comme Pythagore, se souvenir d’avoir assisté à la guerre de Troie.

—Le bienfait de me réinstaller dans mon individualité, répondit

poliment le comte, équivaut au désagrément d’en avoir été exproprié,

cela soit dit sans aucune mauvaise intention pour M. Octave de Saville

que je suis encore et que je vais cesser d’être.»

Octave sourit avec les lèvres du comte Labinski à cette phrase, qui

n’arrivait à son adresse qu’à travers une enveloppe étrangère, et le

silence s’établit entre ces trois personnages, à qui leur situation

anormale rendait toute conversation difficile.

Le pauvre Octave songeait à son espoir évanoui, et ses pensées

n’étaient pas, il faut l’avouer, précisément couleur de rose. Comme

tous les amants rebutés, il se demandait encore pourquoi il n’était

pas aimé—comme si l’amour avait un pourquoi! la seule raison qu’on en

puisse donner est le _parce que_, réponse logique dans son laconisme

entêté, que les femmes opposent à toutes les questions embarrassantes.

Cependant il se reconnaissait vaincu et sentait que le ressort de la

vie, retendu chez lui un instant par le docteur Cherbonneau, était de

nouveau brisé et bruissait dans son cœur comme celui d’une montre qu’on

a laissée tomber à terre. Octave n’aurait pas voulu causer à sa mère

le chagrin de son suicide, et il cherchait un endroit où s’éteindre

silencieusement de son chagrin inconnu sous le nom scientifique d’une

maladie plausible. S’il eût été peintre, poëte ou musicien, il aurait

cristallisé sa douleur en chefs-d’œuvre, et Prascovie vêtue de blanc,

couronnée d’étoiles, pareille à la Béatrice de Dante, aurait plané

sur son inspiration comme un ange lumineux; mais, nous l’avons dit

en commençant cette histoire, bien qu’instruit et distingué, Octave

n’était pas un de ces esprits d’élite qui impriment sur ce monde la

trace de leur passage. Ame obscurément sublime, il ne savait qu’aimer

et mourir.

La voiture entra dans la cour du vieil hôtel de la rue du Regard, cour

au pavé serti d’herbe verte où les pas des visiteurs avaient frayé un

chemin et que les hautes murailles grises des constructions inondaient

d’ombres froides comme celles qui tombent des arcades d’un cloître:

le Silence et l’Immobilité veillaient sur le seuil comme deux statues

invisibles pour protéger la méditation du savant.

Octave et le comte descendirent, et le docteur franchit le marchepied

d’un pas plus leste qu’on n’aurait pu l’attendre de son âge et sans

s’appuyer au bras que le valet de pied lui présentait avec cette

politesse que les laquais de grande maison affectent pour les personnes

faibles ou âgées.

Dès que les doubles portes se furent refermées sur eux, Olaf et Octave

se sentirent enveloppés par cette chaude atmosphère qui rappelait au

docteur celle de l’Inde et où seulement il pouvait respirer à l’aise,

mais qui suffoquait presque les gens qui n’avaient pas été comme lui

torréfiés trente ans aux soleils tropicaux. Les incarnations de Wishnou

grimaçaient toujours dans leurs cadres, plus bizarres au jour qu’à

la lumière; Shiva, le dieu bleu, ricanait sur son socle, et Dourga,

mordant sa lèvre calleuse de ses dents de sanglier, semblait agiter

son chapelet de crânes. Le logis gardait son impression mystérieuse et

magique.

Le docteur Balthazar Cherbonneau conduisit ses deux sujets dans la

pièce où s’était opérée la première transformation; il fit tourner le

disque de verre de la machine électrique, agita les tiges de fer du

baquet mesmérien, ouvrit les bouches de chaleur de façon à faire monter

rapidement la température, lut deux ou trois lignes sur des papyrus

si anciens qu’ils ressemblaient à de vieilles écorces prêtes à tomber

en poussière, et, lorsque quelques minutes furent écoulées, il dit à

Octave et au comte:

«Messieurs, je suis à vous; voulez-vous que nous commencions?»

Pendant que le docteur se livrait à ces préparatifs, des réflexions

inquiétantes passaient par la tête du comte.

«Lorsque je serai endormi, que va faire de mon âme ce vieux magicien

à figure de macaque qui pourrait bien être le diable en personne?—La

restituera-t-il à mon corps ou l’emportera-t-il en enfer avec lui?

Cet échange qui doit me rendre mon bien n’est-il qu’un nouveau piége,

une combinaison machiavélique pour quelque sorcellerie dont le but

m’échappe? Pourtant, ma position ne saurait guère empirer. Octave

possède mon corps, et, comme il le disait très-bien ce matin, en le

réclamant sous ma figure actuelle je me ferais enfermer comme fou.

S’il avait voulu se débarrasser définitivement de moi, il n’avait

qu’à pousser la pointe de son épée; j’étais désarmé, à sa merci; la

justice des hommes n’avait rien à y voir; les formes du duel étaient

parfaitement régulières et tout s’était passé selon l’usage.—Allons!

pensons à Prascovie, et pas de terreur enfantine! Essayons du seul

moyen qui me reste de la reconquérir!»

Et il prit comme Octave la tige de fer que le docteur Balthazar

Cherbonneau lui présentait.

Fulgurés par les conducteurs de métal chargés à outrance de

fluide magnétique, les deux jeunes gens tombèrent bientôt dans un

anéantissement si profond qu’il eût ressemblé à la mort pour toute

personne non prévenue: le docteur fit les passes, accomplit les

rites, prononça les syllabes comme la première fois, et bientôt deux

petites étincelles apparurent au-dessus d’Octave et du comte avec un

tremblement lumineux; le docteur reconduisit à sa demeure primitive

l’âme du comte Olaf Labinski, qui suivit d’un vol empressé le geste du

magnétiseur.

Pendant ce temps, l’âme d’Octave s’éloignait lentement du corps d’Olaf,

et, au lieu de rejoindre le sien, s’élevait, s’élevait comme toute

joyeuse d’être libre, et ne paraissait pas se soucier de rentrer dans

sa prison. Le docteur se sentit pris de pitié pour cette Psyché qui

palpitait des ailes, et se demanda si c’était un bienfait de la ramener

vers cette vallée de misère. Pendant cette minute d’hésitation, l’âme

montait toujours. Se rappelant son rôle, M. Cherbonneau répéta de

l’accent le plus impérieux l’irrésistible monosyllabe et fit une passe

fulgurante de volonté; la petite lueur tremblotante était déjà hors du

cercle d’attraction, et, traversant la vitre supérieure de la croisée,

elle disparut.

Le docteur cessa des efforts qu’il savait superflus et réveilla le

comte, qui, en se voyant dans un miroir avec ses traits habituels,

poussa un cri de joie, jeta un coup d’œil sur le corps toujours

immobile d’Octave comme pour se prouver qu’il était bien définitivement

débarrassé de cette enveloppe, et s’élança dehors, après avoir salué de

la main M. Balthazar Cherbonneau.

Quelques instants après, le roulement sourd d’une voiture sous la voûte

se fit entendre, et le docteur Balthazar Cherbonneau resta seul face à

face avec le cadavre d’Octave de Saville.

«Par la trompe de Ganésa! s’écria l’élève du brahme d’Elephanta

lorsque le comte fut parti, voilà une fâcheuse affaire; j’ai ouvert

la porte de la cage, l’oiseau s’est envolé, et le voilà déjà hors de

la sphère de ce monde, si loin que le sannyâsi Brahma-Logum lui-même

ne le rattraperait pas; je reste avec un corps sur les bras. Je puis

bien le dissoudre dans un bain corrosif si énergique qu’il n’en

resterait pas un atome appréciable, ou en faire en quelques heures une

momie de Pharaon pareille à celles qu’enferment ces boîtes bariolées

d’hiéroglyphes; mais on commencerait des enquêtes, on fouillerait mon

logis, on ouvrirait mes caisses, on me ferait subir toutes sortes

d’interrogatoires ennuyeux...»

Ici, une idée lumineuse traversa l’esprit du docteur; il saisit une

plume et traça rapidement quelques lignes sur une feuille de papier

qu’il serra dans le tiroir de sa table.

Le papier contenait ces mots:

«N’ayant ni parents, ni collatéraux, je lègue tous mes biens à M.

Octave de Saville, pour qui j’ai une affection particulière,—à la

charge de payer un legs de cent mille francs à l’hôpital brahminique

de Ceylan, pour les animaux vieux, fatigués ou malades, de servir

douze cents francs de rente viagère à mon domestique indien et à mon

domestique anglais, et de remettre à la bibliothèque Mazarine le

manuscrit des lois de Manou.»

Ce testament fait à un mort par un vivant n’est pas une des choses les

moins bizarres de ce conte invraisemblable et pourtant réel; mais cette

singularité va s’expliquer sur-le-champ.

Le docteur toucha le corps d’Octave de Saville, que la chaleur de

la vie n’avait pas encore abandonné, regarda dans la glace son

visage ridé, tanné et rugueux comme une peau de chagrin, d’un air

singulièrement dédaigneux, et faisant sur lui le geste avec lequel on

jette un vieil habit lorsque le tailleur vous en apporte un neuf, il

murmura la formule du sannyâsi Brahma-Logum.

Aussitôt le corps du docteur Balthazar Cherbonneau roula comme foudroyé

sur le tapis, et celui d’Octave de Saville se redressa fort, alerte et

vivace.

Octave-Cherbonneau se tint debout quelques minutes devant cette

dépouille maigre, osseuse et livide qui, n’étant plus soutenue par

l’âme puissante qui la vivifiait tout à l’heure, offrit presque

aussitôt les signes de la plus extrême sénilité, et prit rapidement une

apparence cadavéreuse.

«Adieu, pauvre lambeau humain, misérable guenille percée au coude,

élimée sur toutes les coutures, que j’ai traînée soixante-dix ans dans

les cinq parties du monde! tu m’as fait un assez bon service, et je

ne te quitte pas sans quelque regret. On s’habitue l’un et l’autre à

vivre si longtemps ensemble! mais avec cette jeune enveloppe, que ma

science aura bientôt rendue robuste, je pourrai étudier, travailler,

lire encore quelques mots du grand livre, sans que la mort le ferme au

paragraphe le plus intéressant en disant: «C’est assez!»

Cette oraison funèbre adressée à lui-même, Octave-Cherbonneau sortit

d’un pas tranquille pour aller prendre possession de sa nouvelle

existence.

Le comte Olaf Labinski était retourné à son hôtel et avait fait

demander tout de suite si la comtesse pouvait le recevoir.

Il la trouva assise sur un banc de mousse, dans la serre, dont les

panneaux de cristal relevés à demi laissaient passer un air tiède

et lumineux, au milieu d’une véritable forêt vierge de plantes

exotiques et tropicales; elle lisait Novalis, un des auteurs les plus

subtils, les plus raréfiés, les plus immatériels qu’ait produits

le spiritualisme allemand; la comtesse n’aimait pas les livres qui

peignent la vie avec des couleurs réelles et fortes,—et la vie

lui paraissait un peu grossière à force d’avoir vécu dans un monde

d’élégance, d’amour et de poésie.

Elle jeta son livre et leva lentement les yeux vers le comte. Elle

craignait de rencontrer encore dans les prunelles noires de son mari

ce regard ardent, orageux, chargé de pensées mystérieuses, qui l’avait

si péniblement troublée et qui lui semblait—appréhension folle, idée

extravagante,—le regard d’un autre!

Dans les yeux d’Olaf éclatait une joie sereine, brûlait d’un feu égal

un amour chaste et pur; l’âme étrangère qui avait changé l’expression

de ses traits s’était envolée pour toujours: Prascovie reconnut

aussitôt son Olaf adoré, et une rapide rougeur de plaisir nuança

ses joues transparentes.—Quoiqu’elle ignorât les transformations

opérées par le docteur Cherbonneau, sa délicatesse de sensitive avait

pressenti tous ces changements sans pourtant qu’elle s’en rendît

compte.

«Que lisiez-vous là, chère Prascovie? dit Olaf en ramassant sur la

mousse le livre relié de maroquin bleu.—Ah! l’histoire de Henri

d’Ofterdingen,—c’est le même volume que je suis allé vous chercher à

franc étrier à Mohilev,—un jour que vous aviez manifesté à table le

désir de l’avoir. A minuit il était sur votre guéridon, à côté de votre

lampe; mais aussi Ralph en est resté poussif!

—Et je vous ai dit que jamais plus je ne manifesterais la moindre

fantaisie devant vous. Vous êtes du caractère de ce grand d’Espagne

qui priait sa maîtresse de ne pas regarder les étoiles, puisqu’il ne

pouvait les lui donner.

—Si tu en regardais une, répondit le comte, j’essayerais de monter au

ciel et de l’aller demander à Dieu.»

Tout en écoutant son mari, la comtesse repoussait une mèche révoltée de

ses bandeaux qui scintillait comme une flamme dans un rayon d’or. Ce

mouvement avait fait glisser sa manche et mis à nu son beau bras que

cerclait au poignet le lézard constellé de turquoises qu’elle portait

le jour de cette apparition aux Cascines, si fatale pour Octave.

«Quelle peur, dit le comte, vous a causée jadis ce pauvre petit lézard

que j’ai tué d’un coup de badine lorsque, pour la première fois, vous

êtes descendue au jardin sur mes instantes prières! Je le fis mouler en

or et orner de quelques pierres; mais, même à l’état de bijou, il vous

semblait toujours effrayant, et ce n’est qu’au bout d’un certain temps

que vous vous décidâtes à le porter.

—Oh! j’y suis habituée tout à fait maintenant, et c’est de mes joyaux

celui que je préfère, car il me rappelle un bien cher souvenir.

—Oui, reprit le comte; ce jour-là, nous convînmes que, le lendemain,

je vous ferais demander officiellement en mariage à votre tante.»

La comtesse, qui retrouvait le regard, l’accent du vrai Olaf, se leva,

rassurée d’ailleurs par ces détails intimes, lui sourit, lui prit

le bras et fit avec lui quelques tours dans la serre, arrachant au

passage, de sa main restée libre, quelques fleurs dont elle mordait

les pétales de ses lèvres fraîches, comme cette Vénus de Schiavone qui

mange des roses.

«Puisque vous avez si bonne mémoire aujourd’hui, dit-elle en jetant la

fleur qu’elle coupait de ses dents de perle, vous devez avoir retrouvé

l’usage de votre langue maternelle... que vous ne saviez plus hier.

—Oh! répondit le comte en polonais, c’est celle que mon âme parlera

dans le ciel pour te dire que je t’aime, si les âmes gardent au paradis

un langage humain.»

Prascovie, tout en marchant, inclina doucement sa tête sur l’épaule

d’Olaf.

«Cher cœur, murmura-t-elle, vous voilà tel que je vous aime. Hier vous

me faisiez peur, et je vous ai fui comme un étranger.»

Le lendemain, Octave de Saville, animé par l’esprit du vieux docteur,

reçut une lettre liserée de noir, qui le priait d’assister aux service,

convoi et enterrement de M. Balthazar Cherbonneau.

Le docteur, revêtu de sa nouvelle apparence, suivit son ancienne

dépouille au cimetière, se vit enterrer, écouta d’un air de componction

fort bien joué les discours que l’on prononça sur sa fosse, et dans

lesquels on déplorait la perte irréparable que venait de faire la

science; puis il retourna rue Saint-Lazare, et attendit l’ouverture du

testament qu’il avait écrit en sa faveur.

Ce jour-là on lut aux _faits divers_ dans les journaux du soir:

«M. le docteur Balthazar Cherbonneau, connu par le long séjour qu’il

a fait aux Indes, ses connaissances philologiques et ses cures

merveilleuses, a été trouvé mort, hier, dans son cabinet de travail.

L’examen minutieux du corps éloigne entièrement l’idée d’un crime.

M. Cherbonneau a sans doute succombé à des fatigues intellectuelles

excessives ou péri dans quelque expérience audacieuse. On dit qu’un

testament olographe découvert dans le bureau du docteur lègue à la

bibliothèque Mazarine des manuscrits extrêmement précieux, et nomme

pour son héritier un jeune homme appartenant à une famille distinguée,

M. O. de S.»

Romans et contes · 第 19 / 71 题