Dans tout duel, quel que soit l’acharnement des adversaires, il y a un
moment d’immobilité solennelle; chaque combattant étudie son ennemi
en silence et fait son plan, méditant l’attaque et se préparant à la
riposte; puis les épées se cherchent, s’agacent, se tâtent pour ainsi
dire sans se quitter: cela dure quelques secondes, qui paraissent des
minutes, des heures, à l’anxiété des assistants.
Ici, les conditions du duel, en apparence ordinaires pour les
spectateurs, étaient si étranges pour les combattants, qu’ils restèrent
ainsi en garde plus longtemps que de coutume. En effet, chacun avait
devant soi son propre corps et devait enfoncer l’acier dans une chair
qui lui appartenait encore la veille.—Le combat se compliquait d’une
sorte de suicide non prévue, et, quoique braves tous deux, Octave et le
comte éprouvaient une instinctive horreur à se trouver l’épée à la main
en face de leurs fantômes et prêts à fondre sur eux-mêmes.
Les témoins impatientés allaient crier encore une fois: «Messieurs,
mais allez donc!» lorsque les fers se froissèrent enfin sur leurs
carres.
Quelques attaques furent parées avec prestesse de part et d’autre.
Le comte, grâce à son éducation militaire, était un habile tireur; il
avait moucheté le plastron des maîtres les plus célèbres; mais, s’il
possédait toujours la théorie, il n’avait plus pour l’exécution ce
bras nerveux habitué à tailler des croupières aux Mourides de Schamyl;
c’était le faible poignet d’Octave qui tenait son épée.
Au contraire, Octave, dans le corps du comte, se trouvait une vigueur
inconnue, et, quoique moins savant, il écartait toujours de sa poitrine
le fer qui la cherchait.
Vainement Olaf s’efforçait d’atteindre son adversaire et risquait des
bottes hasardeuses. Octave, plus froid et plus ferme, déjouait toutes
les feintes.
La colère commençait à s’emparer du comte, dont le jeu devenait nerveux
et désordonné. Quitte à rester Octave de Saville, il voulait tuer ce
corps imposteur qui pouvait tromper Prascovie, pensée qui le jetait en
d’inexprimables rages.
Au risque de se faire transpercer, il essaya un coup droit pour
arriver, à travers son propre corps, à l’âme et à la vie de son rival;
mais l’épée d’Octave se lia autour de la sienne avec un mouvement si
preste, si sec, si irrésistible, que le fer, arraché de son poing,
jaillit en l’air et alla tomber quelques pas plus loin.
La vie d’Olaf était à la discrétion d’Octave: il n’avait qu’à se fendre
pour le percer de part en part.—La figure du comte se crispa, non
qu’il eût peur de la mort, mais il pensait qu’il allait laisser sa
femme à ce voleur de corps, que rien désormais ne pourrait démasquer.
Octave, loin de profiter de son avantage, jeta son épée, et, faisant
signe aux témoins de ne pas intervenir, marcha vers le comte stupéfait,
qu’il prit par le bras et qu’il entraîna dans l’épaisseur du bois.
«Que me voulez-vous? dit le comte. Pourquoi ne pas me tuer lorsque vous
pouvez le faire? Pourquoi ne pas continuer le combat, après m’avoir
laissé reprendre mon épée, s’il vous répugnait de frapper un homme sans
armes? Vous savez bien que le soleil ne doit pas projeter ensemble nos
deux ombres sur le sable, et qu’il faut que la terre absorbe l’un de
nous.
—Écoutez-moi patiemment, répondit Octave. Votre bonheur est entre mes
mains. Je puis garder toujours ce corps où je loge aujourd’hui et qui
vous appartient en propriété légitime: je me plais à le reconnaître
maintenant qu’il n’y a pas de témoins près de nous, et que les oiseaux
seuls, qui n’iront pas le redire, peuvent nous entendre; si nous
recommençons le duel, je vous tuerai. Le comte Olaf Labinski, que
je représente du moins mal que je peux, est plus fort à l’escrime
qu’Octave de Saville, dont vous avez maintenant la figure, et que je
serai forcé, bien à regret, de supprimer; et cette mort, quoique non
réelle, puisque mon âme y survivrait, désolerait ma mère.»
Le comte, reconnaissant la vérité de ces observations, garda un silence
qui ressemblait à une sorte d’acquiescement.
«Jamais, continua Octave, vous ne parviendrez, si je m’y oppose, à
vous réintégrer dans votre individualité; vous voyez à quoi ont abouti
vos deux essais. D’autres tentatives vous feraient prendre pour un
monomane. Personne ne croira un mot de vos allégations, et, lorsque
vous prétendrez être le comte Olaf Labinski, tout le monde vous
éclatera de rire au nez, comme vous avez déjà pu vous en convaincre. On
vous enfermera, et vous passerez le reste de votre vie à protester sous
les douches que vous êtes effectivement l’époux de la belle comtesse
Prascovie Labinska. Les âmes compatissantes diront en vous entendant:
Ce pauvre Octave! Vous serez méconnu comme le Chabert de Balzac, qui
voulait prouver qu’il n’était pas mort.»
Cela était si mathématiquement vrai, que le comte abattu laissa tomber
sa tête sur sa poitrine.
«Puisque vous êtes pour le moment Octave de Saville, vous avez sans
doute fouillé ses tiroirs, feuilleté ses papiers; et vous n’ignorez
pas qu’il nourrit depuis trois ans pour la comtesse Prascovie Labinska
un amour éperdu, sans espoir, qu’il a vainement tenté de s’arracher du
cœur et qui ne s’en ira qu’avec sa vie, s’il ne le suit pas encore dans
la tombe.
—Oui, je le sais, fit le comte en se mordant les lèvres.
—Eh bien, pour parvenir à elle j’ai employé un moyen horrible,
effrayant, et qu’une passion délirante pouvait seule risquer; le
docteur Cherbonneau a tenté pour moi une œuvre à faire reculer les
thaumaturges de tous les pays et de tous les siècles. Après nous avoir
tous deux plongés dans le sommeil, il a fait magnétiquement changer nos
âmes d’enveloppe. Miracle inutile! Je vais vous rendre votre corps:
Prascovie ne m’aime pas! Dans la forme de l’époux elle a reconnu l’âme
de l’amant; son regard s’est glacé sur le seuil de la chambre conjugale
comme au jardin de la villa Salviati.»
Un chagrin si vrai se trahissait dans l’accent d’Octave, que le comte
ajouta foi à ses paroles.
«Je suis un amoureux, ajouta Octave en souriant, et non pas un voleur;
et, puisque le seul bien que j’aie désiré sur cette terre ne peut
m’appartenir, je ne vois pas pourquoi je garderai vos titres, vos
châteaux, vos terres, votre argent, vos chevaux, vos armes.—Allons,
donnez-moi le bras, ayons l’air réconciliés, remercions nos témoins,
prenons avec nous le docteur Cherbonneau, et retournons au laboratoire
magique d’où nous sommes sortis transfigurés; le vieux brahme saura
bien défaire ce qu’il a fait.»
«Messieurs, dit Octave, soutenant pour quelques minutes encore le
rôle du comte Olaf Labinski, nous avons échangé, mon adversaire et
moi, des explications confidentielles qui rendent la continuation du
combat inutile. Rien n’éclaircit les idées entre honnêtes gens comme de
froisser un peu le fer.»
MM. Zamoieczki et Sepulveda remontèrent dans leur voiture. Alfred
Humbert et Gustave Raimbaud regagnèrent leur coupé.—Le comte Olaf
Labinski, Octave de Saville et le docteur Balthazar se dirigèrent grand
train vers la rue du Regard.