GAND (_suite_).
L'Hôtel de ville.--La Breteque.--La Halle aux draps.--Le Mammeloker.
--Les Francs-Bateliers.--Les Béguinages: l'ancien et le nouveau.
--Sainte Begga, princesse carolingienne, et les Béguines.--Vieilles
maisons.--Le Rabot.
L'Hôtel de ville de Gand, malheureusement, n'a pas la majesté ni la
splendeur qu'il lui faudrait pour correspondre à l'importance historique
de la ville. Hélas! son histoire particulière, c'est une suite de
projets, de mises en route arrêtées par de malencontreux événements,
troubles et séditions. C'est un très vaste ensemble de constructions qui
vont, comme date, du quatorzième siècle au dix-huitième, façades
juxtaposées, bâtiments amalgamés selon les nécessités.
Le morceau principal, le seul vraiment beau, c'est la partie appelée
Maison des Echevins de la Keure, superbe morceau d'architecture gothique
de la Renaissance, commencé en 1518, construction poussée jusqu'au temps
du soulèvement contre Charles-Quint et définitivement arrêtée par les
troubles et les guerres de la Réforme.
Ce n'est qu'un fragment superbe, l'édifice n'a pas dépassé la corniche
du premier étage. La belle tourelle à balcon, la grande bretèche aux
proclamations municipales,--il y en a une plus petite dans la grande
façade,--que l'on voit à l'angle du marché au beurre, n'a pas la moitié
de la hauteur qu'elle devait comporter, comme toute la façade,
d'ailleurs. Tout le reste, le deuxième étage projeté, les pignons
prévus, tout manque, et l'œil s'attriste à suivre toutes ces belles
lignes, partant d'une base robuste, et encadrant les hautes fenêtres,
arrêtées dans leur ascension par un toit qui n'est qu'une sorte de
couvercle, brutalement posé sur les fleurs gothiques prêtes à s'épanouir
superbement.
A côté de cela, la façade voisine, dite Maison scabinale des Parchons,
ne fait pas très bonne figure. C'est de la Renaissance du dix-septième
siècle, du classique lourd, avec les trois ordres superposés.
L'intérieur est très riche et naturellement de styles très variés; il
faut citer l'ancienne chapelle, la salle de l'arsenal, et surtout la
magnifique salle de Justice au rez-de-chaussée, avec son estrade de
tribune, son mur décoré d'arcatures et les degrés montant à la bretèche.
[Illustration: GAND.--LE QUAI AUX HERBES, PIGNON DES FRANCS-BATELIERS.]
Au pied du beffroi, presque devant la façade classique de l'Hôtel de
ville, on a dégagé, restauré et complété--on dégage et on restaure
beaucoup en ce moment à Gand--un bel édifice des quatorzième,
quinzième et vingtième siècles, la vieille Halle aux draps.
C'est un vaste bâtiment à deux étages soutenus par des contreforts,
entre deux beaux pignons flanqués de tourelles, l'un ancien, l'autre
tout neuf. Au-dessus de la grande salle se trouve une magnifique salle
inférieure, une sorte de crypte voûtée sur deux épines de gros piliers,
et occupée actuellement en brasserie, authentique brasserie Moyen-Age
cette fois, décor en vrai, bien fait pour donner encore meilleur goût à
la bonne bière belge.
Comme le château des Comtes, tout cela, Halle aux draps et beffroi, se
trouvait, il y a peu d'années, à peu près complètement enveloppé dans un
massif de maisons sans caractère, parmi lesquelles il y avait la prison
de la ville; on a rasé ces bâtisses en conservant seulement, à la base
du beffroi, l'entrée de la prison. Ne disons pas trop de mal du
dix-huitième siècle, il avait placé là une jolie chose, le _Mammeloker_,
grand bas-relief décoratif, au milieu d'un fronton concave, représentant
«la jeune Romaine qui nourrit de son lait son vieux père condamné à
mourir de faim dans un cachot», ce qui est un gentil et coquet
frontispice pour une prison.
En descendant par les divers marchés, marché au beurre ou au blé, on se
trouve jeté sur un autre point célèbre de la cité de Gand, sur le quai
aux Herbes où les grandes Maisons de Corporations, les pignons
gothiques, Renaissance et même romans, se reflètent dans l'eau de la
Lys, quand il n'y a pas trop de bateaux amarrés aux quais. C'est un
point fort animé sur terre ou sur l'eau, et très remuant, très bien
encadré de tous les côtés.
La magnifique façade du plus important de ces pignons, celui de la
maison des Francs-Bateliers, vient d'être restaurée, on a retouché ou
refait les moulures et sculptures de ses quatre ou cinq étages de
fenêtres, ses nombreux écussons, le bas-relief au-dessus de la porte
représentant une nef du quinzième siècle, les sculptures du pignon
figurant des matelots, ainsi que celles des pinacles.
[Illustration: GAND--PORTIQUE DU MARCHÉ AUX POISSONS.]
Cette maison fut construite par la corporation des Francs-Bateliers--les
Navieurs--en 1530. Sa voisine est moins ancienne, c'est une façade
beaucoup plus simple avec pignon à gradins et quelques ornements sous
les fenêtres. C'était la maison des Mesureurs de blé.
Le pignon qui suit après un pignon minuscule abrité sous son aile, se
carre solidement, plus rude, plus trapu, vieille façade romane d'un
grand caractère assombrie par les siècles. C'est la Maison de l'Etape,
siège de perception du droit d'étape que Gand prétendait avoir sur les
grains et autres marchandises, droit contesté qui fut le sujet de
dissensions avec les autres villes de Flandre.
Le tableau se complète, après ces pignons historiques, par un fond de
maisons d'une jolie coupe, qui paraissent encore plus pittoresques, le
soir, lorsque s'allument leurs rangées de fenêtres serrées, trouant
toute la largeur de la façade, et dont toutes les lumières se reflètent,
dansant en zigzags de flammes dans les eaux noires de la rivière.
Aujourd'hui, tout ce quartier central est bouleversé par la construction
de l'Hôtel des Postes: on a démoli un certain nombre de maisons depuis
le quai jusqu'à Saint-Nicolas, et pendant que l'on était en train, on a
jeté bas les petites maisons qui encadraient si bien cette église. Elles
l'encadraient sans la cacher, ce n'était pas comme à la Halle aux draps;
on peut les regretter, elles faisaient valoir la vieille église et sa
grosse tour.
Peut-être, pourrait-on dire que cet Hôtel des Postes tient à se montrer
un peu trop moyen-âgeux. Au cœur du vieux Gand, dans ce milieu
historique, il lance en l'air trop de tourelles qui ne le sont pas du
tout. Ainsi, à Courtrai, devant le beffroi, s'élève orgueilleusement un
Hôtel des Postes, plus Moyen-Age que le Moyen-Age lui-même, plus hérissé
de tourelles que le vieux beffroi d'en face.
Il y a peut-être là exagération d'un bon principe, le principe du
Traditionalisme en architecture, autrement dit, de la vraie Renaissance.
C'est très bon et très heureux, l'adoption du style national,
c'est-à-dire la reprise du style national flamand pur, non pas
simplement pastiché, mais continué et adapté à notre époque et à ses
nécessités. C'est surtout une question de goût et de mesure. Les gares
de Furnes et de Bruges sont gothiques, pourtant elles n'ont rien de
choquant, au contraire, car c'est un gothique logiquement adapté; tandis
qu'on en connaît d'autres--il est vrai qu'elles sont d'une époque
antérieure et mauvaise--qui sont Moyen-Age à peu près comme l'étaient
les troubadours de pendule.
On peut trouver de meilleurs exemples récents. A Tournai, il y a un
entrepôt de style flamand tout à fait intéressant et soigné. Qu'est-ce
généralement qu'un entrepôt? Quelque chose comme un hangar à
marchandises, une bâtisse ordinairement très laide, tandis qu'il y a là
une recherche d'art et un fort bel édifice.
[Illustration: GAND.--MAISON DE LA FAUCILLE.]
Saint-Bavon, la cathédrale, n'est Saint-Bavon que depuis que
Charles-Quint supprima l'abbaye de Saint-Bavon, pour construire la
citadelle destinée à mater la ville souvent rebelle. Avant qu'elle
héritât du vocable et du chapitre de l'abbaye, elle était l'église
Saint-Jean. C'est un très beau monument du treizième siècle pour le
chœur, et du seizième pour la tour et le reste. La tour, cantonnée
de quatre fines tourelles, est très haute, même sans flèches. Du côté de
l'abside, sous les gables des premières chapelles, au pied d'un haut
transept aux immenses verrières se blottit une petite chapelle
extérieure. Les tourelles du transept, la grosse tour, la Halle aux
laines dans le fond, et le beffroi, cela fait sur le ciel un alignement
de silhouettes bien découpées.
Quant à l'intérieur, il semble un peu froid, grâce aux marbres blancs et
noirs qui ferment le chœur, mais on y voit d'intéressants monuments,
de grands tombeaux d'évêques, une superbe chaire, de nombreux tableaux
dans les chapelles, parmi lesquels un Van Dyck célèbre: l'adoration de
l'Agneau mystique, un Rubens sur la vie de saint Bavon, où l'on voit
saint Bavon en gentilhomme Louis XIII se retirant du monde à l'abbaye de
Saint-Amand. Saint Bavon était un noble Gantois du septième siècle qui,
dans la première partie de sa vie, s'abandonna vilainement à toutes les
débauches, déshonora sa famille et fit mourir sa femme de chagrin.
Terrassé soudain par le remords, il chercha à obtenir le pardon du ciel
par une vie d'austérités dans le cloître voisin, où il mourut en odeur
de sainteté.
La chaire est à elle toute seule un immense monument, comme toutes les
chaires des dix-septième et dix-huitième siècles que l'on voit en
Belgique, d'une composition extraordinairement touffue, d'aspect peu
religieux, qui sont plutôt des décorations de théâtre, malgré tout le
talent déployé par des sculpteurs très savants, et malgré toute
l'imagination mise en œuvre pour trouver des sujets allégoriques,
bibliques, presque mythologiques même, puisqu'on y voit quelquefois le
père Temps et des Vertus et qui semblent des Déesses, avec une profusion
d'accessoires extraordinaires animés ou inanimés, des chars, des
chevaux, des barques, etc...
Ici, l'ordonnance est fastueuse et très décorative: un double escalier
très contourné et tarabiscoté, gardé par de grandes figures d'anges,
encadre le groupe principal, la Vérité ou la Religion montrant les
Livres Saints à un vieillard barbu qui représente à la fois le Temps et
le Monde. Au sommet de la chaire, parmi des branchages désordonnés et
des draperies soulevées par une nichée de chérubins voltigeant, des
petits anges plantent la Croix.
L'œuvre, en bois et en marbre, terminée en 1745, est du sculpteur
gantois, Laurent Delvaux.
L'église Saint-Jacques, sur une place en arrière du Marché du Vendredi,
est un grand édifice très pittoresque dans ses parties élevées, très
découpé, où, sur une nef et des chapelles gothiques, se dressent deux
belles tours romanes sur la façade, et une tour centrale également
romane, terminée par un étage gothique portant une haute flèche effilée.
A l'intérieur, se voient quelques beaux monuments et un très curieux
tabernacle de marbre en forme de clocher dix-septième siècle, à quatre
ou cinq étages en retrait les uns sur les autres.
Saint-Nicolas, c'est la vieille église noircie, aux murailles patinées à
souhait, qui se dresse sur le vieux Marché aux grains, au point le plus
mouvementé de la ville. Elle a subi de nombreuses vicissitudes au cours
des siècles. Pendant les guerres de religion, lorsque Gand fut au
pouvoir des armées des Provinces Unies, on y avait logé la cavalerie,
les chevaux et le fourrage. Plus tard, en très triste état, presque
ruinée, elle avait frisé la démolition. Par bonheur, les échevins la
sauvèrent de la pioche.
[Illustration: GAND.--ÉGLISE SAINT-NICOLAS.]
Il y a bien peu d'années, elle était encore entourée de petites maisons
accrochées sur les bas-côtés ou le long du portail, enserrant le pignon
étroit, très noir, de mine sévère, flanqué de deux tourelles à demi
romanes, plaquées du haut en bas d'arcatures en plein cintre ou en
ogive. Cela faisait valoir, au-dessus des vieilles murailles noires,
criblées de blessures, écorchées en bien des endroits, la grosse tour
centrale, sombre et rébarbative. Tout l'ensemble: l'église et les
petites maisons, avec le mouvement du marché sur la place, plus étroite
alors, constituait un joli tableau, vu du fond d'une petite rue disparue
sous le nouvel Hôtel des Postes. Peut-être, une fois la restauration
terminée, cela fera-t-il mieux, mais ce sera, en fin de compte, moins
pittoresque probablement.
[Illustration: GAND.--LE MAMMELOKKER. (Bas-relief de l'ancienne porte de
la prison communale.)]
Rien de bien remarquable à l'intérieur des écussons armoriés accrochés
aux piliers, quelques tableaux, un, entre autres, rappelant un citoyen
de Gand, Olivier van Minjau, qui fut un notable chef de famille, père de
dix filles et de vingt et un fils, à la tête desquels,--seulement les
fils,--armés en guerre, il s'était montré, en 1526, à une solennelle
entrée de Charles-Quint, qui s'empressa de lui accorder une pension
probablement très nécessaire.
Et ces trente et un enfants, moins de trois mois après, mouraient dans
une épidémie de suette importée d'Angleterre, et s'en venaient, avec
leurs parents, se coucher au cimetière entourant Saint-Nicolas.
Il y a encore Saint-Michel, Saint-Pierre, Saint-Martin, Saint-Etienne,
Saint-Sauveur, Sainte-Anne, cette dernière moderne. Saint-Michel a une
très vilaine et très triste façade, sous une tour restée inachevée
depuis des siècles, mais le côté de l'abside qui trempe dans l'eau de la
Lys est d'un effet assez pittoresque, vu du pont réunissant le Quai aux
Herbes au Quai au Blé. En arrière de cette abside, une longue façade
grise et morne trempe aussi dans la rivière, vieille muraille de couvent
abandonné alignant deux files de fenêtres ogivales, les unes bouchées,
d'autres plus ou moins transformées. C'était un couvent de Dominicains
qui eut des malheurs au temps des guerres de Religion; son église a
disparu, mais le cloître défiguré subsiste, simple cour aujourd'hui,
pour des bâtiments convertis en magasins et logements.
L'église Saint-Pierre a été construite sur l'emplacement d'un oratoire
de Saint-Amand, c'est l'église classique du dix-septième siècle, un
portail à fronton surmonté d'un dôme. Cela s'arrange bien de loin,
au-dessus de l'eau, parmi le vert des arbres et le rouge des toits. A
l'intérieur, des sculptures et de belles grilles de chœur de style
Louis XV.
Saint-Martin, très loin du centre, au boulevard d'Akkergen, est assez
curieux avec ses trois nefs d'un gothique très simple et sa chapelle
annexe du Saint-Sépulcre; les autres églises ont peu d'intérêt.
Gand possède plusieurs béguinages, il y a le petit et le grand, ce
dernier tout à fait moderne; une curieuse petite ville toute neuve a
remplacé l'ancien grand béguinage, ou béguinage Sainte-Elisabeth, rue de
Bruges, du côté de la porte du Rabot. C'était aussi une petite ville à
part dont il reste quelques ruelles avec quelques curieuses rangées de
petites maisons, et l'église, aujourd'hui paroisse Sainte-Elisabeth,
édifice du dix-septième siècle. Il y avait là six cents béguines; le
nouveau grand béguinage en compte au moins autant.
L'institution des béguines date de loin, on la fait remonter aux temps
mérovingiens et la fondatrice de l'ordre serait en même temps quelque
chose comme la fondatrice de la monarchie carlovingienne. Cette
fondatrice marraine de l'ordre, c'est sainte Begga, qui vivait au
septième siècle.
Quand on va de Louvain à Liége, on passe à Landen, vieux petit pays dont
les contours ont de l'allure, village modeste, mais berceau illustre de
la famille carlovingienne. Vers le milieu du septième siècle, vivait
dans un burg sur ces collines, Pépin de Landen, dont la fille ou la
sœur, la princesse Begga, devint duchesse de Brabant et mère de Pépin
d'Héristal,--par conséquent, grand'mère de Karl Martel, qui à la tête de
toute la chevalerie franque, refoula les hordes de l'Islam, parvenues à
Poitiers,--par conséquent aïeule de Charlemagne, Empereur d'Occident à
la barbe florie.
[Illustration: GAND. ENTRÉE DU NOUVEAU BÉGUINAGE]
L'institution de Sainte-Begga a traversé les siècles, il est peu de
villes en Belgique qui n'aient leur petit enclos de béguines. Les
béguines ne sont pas des religieuses, elles n'ont pas prononcé de
vœux éternels, ce sont des femmes qui, sans abandonner complètement
le monde, se réunissent dans des enclos consacrés, en vertu de
fondations anciennes, pour vivre, travailler et prier en commun. C'est
un refuge pour des femmes que la solitude dans le monde effraie, qui n'y
trouveraient que le vide et la désolation dans la vieillesse, pour des
veuves qui veulent passer le restant de leur vie dans une retraite
pieuse. Elles peuvent n'avoir qu'un très petit pécule et compléter la
somme nécessaire à leur entretien par un travail de couture ou de
dentelle. Ainsi, en associant leurs ressources à plusieurs, la vie leur
devient facile.
La discipline du béguinage n'a rien de celle des cloîtres fermés, les
béguines peuvent sortir, aller et venir, rentrer dans le monde, s'il
leur plaît; les petites maisons, suivant leur importance, sont occupées
par une béguine ou par un groupe. Elles vivent et travaillent ensemble,
égrènent des rosaires, et quand la cloche de la petite église tinte, de
chaque petite porte sortent des formes noires, des femmes enveloppées de
longues mantes, en cornettes blanches ou en capuchons, chaque ruelle
fournissant son contingent à la longue file en marche lente vers
l'église, dans la paix et le silence qui planent sur l'enclos. Ces
petits groupes, ces mantes sombres isolées, c'est comme un long chapelet
vivant, à grains noirs se déroulant à travers les ruelles.
Aux offices du soir, la cloche les exhorte,
Et chacune s'y rend, mains jointes, les yeux clos,
Avec des glissements du cygne dans l'eau morte.
a dit Rodenbach, le poète des béguinages, du silence et de toutes les
mélancolies, à qui justement Gand vient d'élever un monument près de
l'église de l'ancien grand béguinage.
Les deux béguinages de Gand ont été fondés en 1234 par la comtesse
Jeanne de Constantinople et sa sœur Marguerite. Le petit béguinage
Notre-Dame est toujours à la même place, rue Longue-des-Violettes, joli
nom pour ce nid d'humbles et pauvres existences, mais les violettes sont
aujourd'hui bien enfermées dans les grandes bâtisses et les rues en
rumeur, à deux pas du mouvement le plus intense de la vie moderne, près
de la grande gare.
Comme tous les enclos de béguines, celui-ci a son église, édifice du
dix-septième siècle, joli à l'intérieur, en dépit de la froideur peu
engageante de sa façade.
[Illustration: GAND.--INTÉRIEUR DU NOUVEAU BÉGUINAGE.]
Le nouveau grand béguinage du Mont Saint-Amand, qui ne date que d'une
trentaine d'années, est un peu en dehors de la ville, au-delà de
l'abbaye de Saint-Bavon et des bassins. Il faut passer un certain nombre
de canaux, la Lys, le bas Escaut, des voies ferrées, avec les gares
d'Eecloo et du pays de Waes, entendre des sirènes de navires et des
sifflets de locomotives, traverser les premières rues noires de charbon
d'un faubourg industriel pour aboutir tout à coup au paisible petit
village des béguines.
Que c'est à la fois près et loin de toutes ces usines et de tout ce
mouvement de la grande ville! Il suffit de franchir le portail gothique
pour tomber dans un autre monde, en dehors du temps et de la vie, qui,
de l'autre côté de la muraille, gronde et se précipite tumultueusement.
Entièrement clos de hautes murailles de briques, le béguinage se compose
d'un certain nombre de rues et de ruelles, autour d'une église dont on
aperçoit le haut pignon dès la voûte ogivale de l'entrée. Ce Nouveau
Béguinage, c'est en somme une petite ville construite tout d'une pièce,
très intéressante dans son ensemble et charmante par l'aspect général,
par tous les détails pittoresques que le tracé des rues et la plantation
très étudiée des maisons fournit à chaque pas.
Tout est en briques, les murs des jardins, les maisons, avec des toits
de grosses tuiles claires; ces maisons diverses d'importance, sont très
variées de formes, avec des pignons en escaliers, des arrangements de
fenêtres ou de toits, des lucarnes, de jolies portes de jardin.
On compte, dans l'enceinte, une quinzaine de couvents, plus de
quatre-vingts maisons et une église au centre, église à nef très haute,
grand portail flanqué d'une tourelle et campanile surmonté d'une longue
flèche ardoisée. Plus de six cents béguines vivent dans ce village, dans
ces petites maisons qui doivent être très claires, derrière les vitres
des fenêtres nombreuses, groupées par rangées ou espacées deux par deux.
Dans le dédale des rivières, des canaux et des rues, d'une ville à la
topographie aussi compliquée que celle de Gand, combien de choses
intéressantes et d'aspect curieux rencontrées au hasard des promenades.
Parmi toutes ces constructions nouvelles des grandes rues, ou les
bâtisses industrielles qui s'alignent le long des berges, il y a bien
des coins imprévus, des restes importants du vieux Gand, ou de
pittoresques perspectives s'ouvrant tout à coup sur l'eau.--Lys, Liève,
Escaut, bras, dérivations ou canaux--, avec souvent par-dessus les
toits, quelques monuments se détachant sur le ciel.
Les vieilles maisons sont nombreuses dans les quartiers du centre, vers
le Marché du Vendredi ou le Palais de Justice. Un des plus importants de
ces vieux logis se rencontre derrière l'Hôtel de ville, dans la rue du
Refuge, c'est l'hôtel connu sous le nom de la Faucille, ancien logis
seigneurial occupé aujourd'hui par le Conservatoire de musique. La cour
se laisse voir maintenant, complètement ouverte, grands bâtiments de
briques sur arcades, avec une haute tour à laquelle s'appuie une petite
chapelle également portée sur arcades, très beau morceau du quinzième
siècle.
Dans la rue du Haut-Port, à côté, ce sont encore de hauts pignons à
redans de la même époque, puis, rue du Serpent, rue des Gainiers, de
vieilles façades brunies, quai de la Grue, rue du Vieux-Bourg, des
maisons du dix-septième siècle à pignons décorés et curieux bas-reliefs
sous chaque fenêtre.
Sur la Lys, la Vieille Boucherie est un grand bâtiment sombre, annexe de
la Poste, où la Halle aux viandes fut établie en 1417; son pignon a
encore quelque beauté pittoresque.
La Vieille Boucherie avait sa chapelle dont on a retrouvé des peintures
murales. Dans la très importante corporation des bouchers, jadis, ne
pouvaient entrer que les membres de quatre familles privilégiées
monopolisant le commerce de la boucherie. Très bien vus au Palais, au
temps de Charles-Quint, les bouchers fournissaient aux entrées
princières une garde d'honneur, et leur bannière avait un bon rang dans
toutes les cérémonies.
Le Musée d'archéologie est établi dans l'ancienne église des Carmes
chaussés: il est très riche en tableaux provenant des couvents, en
étendards, bannières, écussons, souvenirs divers des anciennes
corporations.
[Illustration: GAND.--ÉGLISE DU NOUVEAU BÉGUINAGE.]
De l'autre côté du Marché aux grains, dans la rue des Champs, ce sont
encore de belles façades, mais plus jeunes, des architectures pompeuses,
de nobles hôtels du dix-huitième siècle, parmi lesquels se remarque
surtout le portique de l'hôtel Steenhuyse, habité par le roi Louis XVIII
en 1815, pendant les Cent Jours, alors que les réfugiés de la Cour de
France remplissaient Gand, en attendant la fin des derniers soubresauts
de l'aigle, dans le carnage de Waterloo.
[Illustration: GAND.--LE RABOT.]
A côté de l'Hôtel Steenhuyse, le Palais de Justice classique s'élève
imposant et massif, sur une pointe entre la Lys et le canal des
Chaudronniers. Plus loin vers les quartiers neufs, quelques vieilles
choses encore, ce sont les restes de l'ancienne abbaye de la Biloque
dans l'enceinte des hospices civils, un superbe pignon du treizième
siècle, une salle curieuse, un grand pignon du quatorzième siècle, aussi
intéressant comme décoration, et des bâtiments divers.
De la cour du Prince, l'ancien Prinsen Hof, où naquit Charles-Quint, il
ne reste guère que de vagues traces derrière le château des Comtes, mais
la rue qui en marque le contour conduit à un important débris de la
vieille cité, le fort du Rabot, aujourd'hui entouré de choses bien
modernes, des bâtiments de gare ou d'autres aussi peu intéressants. Le
Rabot, qui n'a plus aujourd'hui toute sa hauteur, le sol ayant été
relevé, se compose de deux grosses tours reliées par un bâtiment à
pignon; l'ouvrage fut élevé en 1489, pour défendre un saillant de
rempart et l'écluse de la Liève.
[Illustration: BRUGES.--LE LAC D'AMOUR.]