GAND

Modernisme et Moyen-Age.--Deux burgs, château des Comtes et château

de Gérard le Diable.--Le Cloître de Saint-Bavon.--L'Homme du Beffroi.

--Les métiers.--Les Artevelde et les «vaillantes gens de Gand».

--Marguerite l'Enragée.

Ypres, c'est le passé révolu, une armure vide, une magnifique carcasse

de grande cité éteinte. Bruges, c'est la beauté, Bruges la Belle au

canal dormant, une belle endormie qui se réveille et veut vivre comme

autrefois d'une vie active et travailleuse, sans pourtant cesser d'être

belle. Gand, c'est la ville de lutte et de travail, ville rude et ville

d'art pourtant, ville d'histoire superbe et mouvementée, débordant

d'usines et de fabriques, remplie aussi de grands monuments de toutes

les époques, ville de passé et de présent, citadelle démocratique, qui

tient cependant à tout aussi soigneusement conserver toutes les vieilles

pierres, toutes les épaves des siècles lointains, que les modernes

institutions et les édifices utilitaires d'aujourd'hui.

[Illustration: GAND.--LE CHATEAU DE GÉRARD LE DIABLE.]

Ville ultra-moderne, il n'y a pas à en douter devant ses grandes voies

semblables à des boulevards, sa rue de Flandre, son mouvement de

tramways, de haquets, de camions, de foules grouillantes,--devant ses

canaux encombrés de barques, de péniches chargées,--devant l'immense

développement de ses faubourgs usiniers l'entourant de plusieurs cercles

de cheminées aux fumées tourbillonnantes. Ville serrée et profonde,

entassement de maisons que l'on sent, quand on les regarde du haut du

donjon des Comtes, remplies comme des ruches qui vibrent et bourdonnent,

d'une population agissante, toute à l'action, aux affaires, au commerce,

aux besognes de l'industrie. Ville de traditions fortes et fière de son

passé aussi, comme on s'en aperçoit au pieux respect qu'elle marque pour

ses vieux monuments, sa cathédrale, son beffroi, ses églises, ses

châteaux,--car il y a des châteaux de la plus rude féodalité, au cœur

de cette vieille forteresse des guildes et des gens de métiers.

[Illustration: GAND.--LE CHATEAU DES COMTES.]

Gand est une ville de canaux; il y en a presque autant qu'à Bruges

l'ancienne rivale, presque autant d'eau coulant à travers les quartiers,

bras divers de l'Escaut, méandres de la petite rivière, la Lys, qui va

se jeter dans l'Escaut quelque part en ville, du côté des ruines de

Saint-Bavon, nombreux bassins de tous les côtés, dérivations compliquant

une topographie déjà très embrouillée. Mais au lieu de se borner à

refléter des architectures, maisons de briques ou monuments, au lieu de

n'avoir qu'à flâner et dormir sous des verdures de jardins, toutes

ces eaux travaillent, polluées par la poussière de charbon, les eaux

noires des usines; ce n'est pas le silence doucement mélancolique des

canaux de Bruges, troublé seulement par le battement d'ailes d'un cygne

ou la cloche grêle d'un béguinage, ce sont les grincements de chaînes,

les grands halètements de vapeur, les coups de sifflet, et les

ronflements de machines.

Les boulevards modernes, les grandes rues nouvelles aux somptueuses

façades, aux étalages luxueux, devanture de ville moderne qu'on trouve

partout, vous ont bientôt jeté au cœur de la vieille cité. Le rideau

est tout de suite tiré et le passé se dresse brusquement, à deux

pas,--disons à une portée d'arbalète de la gare,--avec le château de

Gérard le Diable qui touche à la cathédrale de Saint-Bavon, laquelle

fait face à la Halle aux draps et au Beffroi communal; celui-ci est

presque contigu à l'Hôtel de ville et tout à côté, dans un cercle

étroit, on peut voir par-dessus les toits, les autres édifices

principaux, Saint-Nicolas, Saint-Jacques sur le Marché du Vendredi et la

masse noire et blanche du Château des Comtes.

[Illustration: GAND.--GRAND CHATELET D'ENTRÉE DU CHATEAU DES COMTES.]

C'est toute l'histoire et la vie de la grande cité dans un très petit

espace et les grandes figures de cette histoire si troublée s'évoquent

toutes seules, les comtes des premiers temps, les chefs gantois, les

Artevelde, Jacques et Philippe, Charles le Téméraire, sa fille, la

pauvre Marie de Bourgogne, l'empereur Charles-Quint, né à Gand, le

terrible duc d'Albe que les Réformés appellent le _Bourreau des

Flandres_. C'est la naissance de Gand, entre le Château des Comtes et

l'abbaye de Saint-Bavon, c'est la formation de l'industrie gantoise, les

premières corporations, la charte de franchise octroyée en 1178 par

Philippe d'Alsace, comte de Flandre, constructeur en 1180 du vieux

château, c'est l'organisation des métiers et l'interminable suite de

luttes, de soulèvements, d'émeutes et de massacres, de révoltes et

d'écrasements, la résistance de l'indomptable fourmilière gantoise, et,

après chaque défaite, la reprise obstinée de l'offensive contre toute

domination, contre l'aristocratie bourgeoise, contre les rois de France

suzerains de leurs Comtes, contre la maison de Bourgogne, contre

l'Espagne de Philippe II.

Gand fut d'abord une bourgade formée au confluent de la Lys, sous les

murailles de l'abbaye de Saint-Bavon, bourgade qui s'étendit peu à peu

entre l'église et le château des Comtes. Dès le douzième siècle, Gand

est déjà grande ville et son industrie de la draperie, son commerce lui

ont apporté la richesse.

Le château des Comtes, comme nous le trouvons aujourd'hui est une

exhumation. Il y a vingt ans, qu'en voyait-on? Rien que la porte noire,

d'aspect si farouche, serrée entre deux banales maisons qui léchaient de

leur fumée les créneaux de ses deux tourelles dépassant le toit.

[Illustration: GAND.--DONJON DU CHATEAU DES COMTES.]

Le reste était invisible, emboîté dans les bâtisses quelconques,

l'intérieur abîmé par des usines, une filature. Après des siècles de

grandeur l'abandon était venu, puis la ruine. Vendu à la Révolution

comme bien national à un sieur Brisemaille, joli nom pour un

démolisseur, on avait taillé dedans, abattu, mutilé. La ruine et la

destruction s'acharnaient depuis cent ans sur le manoir féodal. Flux et

reflux. Une époque démolit, ensevelit, recouvre. C'est presque l'oubli.

Une autre découvre, débarrasse la ruine des constructions parasites

accumulées, enlève les décombres, relève et restaure, et c'est un

édifice admirable qui réapparaît au grand soleil pour la gloire de la

ville.

Le vieux burg est superbe, maintenant que sa restauration est presque

terminée, que son enceinte est complètement dégagée, que par-dessus les

tourelles le vieux donjon remontre les créneaux de sa plate-forme; c'est

véritablement une apparition extraordinaire au cœur de la ville que

ce grand château, fantôme de pierres sorti récemment du tombeau. Un

Carcassonne flamand de l'époque romane, debout sur les restes d'un autre

château de deux siècles plus ancien.

Cette enceinte ovale, avec une pointe pour le Châtelet d'entrée,

trempant par un côté dans l'eau de la Lys, compte une trentaine de tours

ou tourelles demi-rondes d'une forme particulière, portées chacune et

encorbellées au moyen de trompes sur un gros contrefort, et regardant la

ville par de larges créneaux auxquels on a rendu leurs volets de bois.

Dans le Châtelet d'entrée, la porte ouvre sa voûte noire entre deux

tourelles octogonales; au-dessus de la voûte l'inscription de fondation

_Anno Incarnationis MCLXXX_ est gravée dans un quatre-feuilles sous une

fenêtre en forme de croix.

[Illustration: GAND.--RUINES DE SAINT-BAVON.]

Un chemin de ronde fait le tour de l'enceinte de tourelle en tourelle.

Au milieu s'élève le gros donjon, masse barlongue soutenue de puissants

contreforts portant des tourelles, et entourée de diverses

constructions. On a pu dégager certaines salles, des chambres, des

galeries gothiques, rétablir même la grande salle supérieure.

Abandonné au quatorzième siècle par les Comtes, qui s'en allèrent

habiter en ville un autre palais, «la _Hoften Wale_», la Cour du Prince,

aujourd'hui détruit, le château fut alors affecté à divers services, le

Tribunal du Comte et le Conseil de Flandre à partir du quatorzième

siècle.

La belle grande salle d'en haut, dans le gros donjon central du château,

continua à servir en des occasions solennelles pour des fêtes et des

cérémonies; après celles des Comtes, celles des ducs de Bourgogne,

banquets de la Toison d'or, réceptions d'ambassadeurs. Les Cours de

justice fonctionnèrent ici pendant des siècles; à côté des salles de

justice, se trouvaient les locaux-annexes obligés, le cachot et la salle

de la question; les arrêts de mort s'exécutaient sur la petite place

devant le Châtelet d'entrée, et Dieu sait s'il y en eut à certaines

époques particulièrement sombres de la vie gantoise.

Du haut de ce Châtelet, on a une jolie vue sur la place Saint-Pharaïlde

et son groupe de curieuses vieilles maisons, si bien découpées sur le

ciel, avec les trois tours, Beffroi, Saint-Bavon et Saint-Nicolas,

surgissant de la masse des toits, en arrière.

Voici, en prolongement de ces vieilles maisons, devant les tourelles

trempant dans le canal, une très jolie chose qui n'a rien de la sévérité

du vieux burg roman, le portique d'entrée du Marché au poisson,

c'est-à-dire des colonnes et pilastres à bossages vermiculés, des

chapiteaux ioniques en queues de poissons, des impostes encadrées de

dauphins; au fronton, une grande statue de Neptune debout dans son char,

sur le côté, grandes figures nues de l'Escaut et de la Lys symbolisant

la pêche en mer et la pêche en rivière.

Le second burg de Gand, le _Steen_ de Gérard le Diable, est d'un siècle

plus jeune que celui des Comtes, il fut construit au treizième siècle

par Gérard dit le Diable, châtelain de Gand. C'est un très gros morceau

d'architecture, restauré aussi de nos jours, une puissante masse de

bâtiments baignée à sa base par un petit bras de l'Escaut. Haut donjon

carré, tourelles, longue façade éclairée par un étage de hautes fenêtres

ogivales et par un autre de baies jumelles, renfermant de grandes salles

et, au-dessous, une belle crypte aux voûtes soutenues par trois rangs de

colonnes. L'excellent Guide archéologique de Gand nous apprend que le

château de Gérard le Diable, devenu propriété de la ville, fut, à

l'époque héroïque, l'arsenal des citoyens, puis prenant une destination

plus pacifique, devint couvent, école, hospice d'aliénés, asile

d'orphelins, séminaire même, et, pour finir, de nos jours dépôt des

archives de la Flandre orientale.

[Illustration: GAND.--CLOITRE DE SAINT-BAVON.]

Les plus anciennes pierres de Gand sont, avec celles du Château des

Comtes, les restes de l'abbaye de Saint-Bavon, les arcades romanes

accolées aux galeries gothiques, les cryptes et la tour octogonale du

cloître, qui était le Lavatorium des moines au rez-de-chaussée, avec

petite Chapelle à l'étage. Cette antique abbaye fondée au septième

siècle par saint Amand et saint Bavon, montre encore des restes

importants, malgré les destructions de Charles-Quint, rasant un vaste

espace et construisant une forte citadelle pour maintenir des sujets

trop prompts aux révoltes, destructions continuées par les Réformés.

La citadelle de Charles-Quint a disparu, le cloître reste, et c'est un

coin de solitude charmante parmi toutes ces vieilles pierres, ces

colonnettes romanes enveloppées dans le feuillage, habillées de lierre,

avec les trous sombres des galeries intérieures traversées de rayons de

lumière.

L'ancien réfectoire des moines abrite un musée lapidaire; tous les

débris intéressants pour l'histoire de la ville y ont trouvé asile:

pierres tumulaires, fragments de sculptures, pinacles, colonnettes, etc.

Le morceau important de ce musée c'est la statue célèbre provenant du

beffroi de la ville, _l'Homme du beffroi_, un de ces rudes compagnons

des métiers, qui firent si tragiques les annales de leur ville, figure

précieuse pour le costume et l'armement. Debout sur un massif de pierre

dans un angle de la salle, l'Homme du beffroi regarde tous ces débris et

songe aux luttes du passé, aux triomphes et aux revers populaires, aux

révoltes, aux chefs portés sur le pavois, puis renversés, à Jacques van

Artevelde massacré, et à son fils Philippe, écrasé avec les milices

gantoises à la bataille de Rosebecke.

Le vieux beffroi de Gand n'est arrivé malheureusement à notre époque que

mutilé et abîmé; toute la partie haute, le campanile à flèche, est une

construction en faux gothique de _1853_. Seule est contemporaine de la

grande époque la tour sombre et hautaine, jusqu'à la galerie crénelée

aux quatre tourelles, d'où l'Homme du beffroi, le vieux Communier, est

descendu récemment, le dernier des quatre qui jadis veillaient aux

quatre côtés de l'édifice.

A la pointe vire au vent un énorme dragon de cuivre doré: ce n'est pas

une simple girouette, ce dragon, c'est un personnage qui plane depuis

plus de cinq cents ans sur les toits de la ville. On racontait jadis

qu'il avait été enlevé par les Brugeois, lors de la prise de

Constantinople à l'une des églises de la ville, et conquis sur Bruges

par les Gantois, mais il paraît que la tradition est controuvée et qu'il

est de fabrication gantoise, placé là au quatorzième siècle.

Le beffroi fut achevé au commencement du quatorzième siècle. La grosse

cloche placée en 1314 s'appelait Roeland, elle portait en ceinture cette

fière inscription en vers flamands:

«Mon nom est Roeland.

«Quand je tinte, c'est l'incendie.

«Quand je sonne, c'est la tempête dans la Flandre.»

Elle sonna souvent, car la tempête rugit de nombreuses fois dans la

Flandre des quatorzième et quinzième siècles, quand son tocsin appelait

aux armes les métiers, alors qu'il y avait à Gand deux cent cinquante

mille habitants, cinquante mille ouvriers en laine, cinquante-deux

guildes diverses; les métiers, fortement constitués, organisés en

compagnies, en _décades_ équipées et armées, chaque homme devant

posséder son harnais de guerre. L'appel de la grosse cloche devait les

jeter tous en moins d'une bonne heure sur la place du Marché.

Les corporations se décomposaient en plusieurs classes, en grands et en

petits métiers, chaque classe possédant ses droits, et ses franchises;

les corporations supérieures étaient les guildes de _franc négoce_,

c'est-à-dire les guildes des marchands de draps de laine, des marchands

de toiles, des merciers et des brasseurs, corporations bourgeoises

jouissant de privilèges particuliers, très fières et presque fermées, ou

du moins d'une accession voulue difficile. Et les autres corporations

qui formaient la grande masse, les guildes ouvrières se trouvaient

forcément assez souvent en opposition d'intérêts avec les guildes

marchandes.

L'énergie de toutes ces corporations artisanes s'était déjà montrée

maintes fois, et les Comtes de Flandre, pour se faire, de ces rudes

compagnons des métiers, des alliés dans leurs luttes avec le suzerain,

les avaient soutenus contre l'aristocratie communale des corporations

marchandes, et en retour, les communes ne marchandèrent pas le secours

de leurs bras aux Comtes.

[Illustration: GAND. L'HOMME DU BEFFROI.]

En 1297, l'Angleterre alliée de la Flandre ayant abandonné la cause du

comte Guy de Dampierre, pour conclure avec Philippe le Bel un accord

particulier, les soldats anglais, au moment de quitter Gand, songèrent à

piller l'ancien allié, pour ne pas rentrer chez eux sans quelque butin.

Croyant avoir bon marché de tous ces bourgeois et artisans, ils se

jetèrent inopinément sur la ville, mirent le feu en divers quartiers et

se ruèrent au pillage.

Mais les gens des métiers, sans s'effrayer, coururent aussitôt aux

armes, les compagnons, à la hâte, endossèrent le haubert, prirent leurs

piques et leurs _goedendags_; les Anglais assaillants furent assaillis,

repoussés, traqués, sept cents routiers avec plus de trente chevaliers

tombèrent assommés et le reste n'échappa que difficilement au massacre,

jeté hors de la ville avec le roi Edouard lui-même, sauvé à grand'peine

par les seigneurs flamands.

Sans alliés désormais, la Flandre allait avoir à faire face à l'armée

formidable de Philippe le Bel. «Flandre au lion!» le vieux cri

retentissait d'un bout à l'autre du pays. Le lion aurait à montrer des

griffes solides pendant une terrible période, et le tocsin du beffroi

aurait à appeler bien souvent les métiers de Gand aux armes.

[Illustration: LE BEFFROI DE GAND.]

De là-haut, vieux Communier du beffroi, maintenant retraité à

Saint-Bavon, tu les as vus tant de fois accourir aux mauvais jours,

quand la tour vibrait sous les coups de la Roeland et que frétillait

d'aise sur sa pointe le dragon de cuivre. Combien de malheurs ont été

amenés par les accès de colère des métiers, leur facilité à s'émouvoir,

à courir aux armes et à s'en servir, par leurs imprudences aussi ou

leurs haines jalouses, leur promptitude dans les troubles à occire leurs

magistrats ou leurs chefs sur de simples soupçons. D'ailleurs, ne

rencontre-t-on pas assez souvent dans les musées archéologiques de ces

vieilles cités, des armes, épées ou marteaux, ayant servi aux jours de

rumeur à dépêcher tels ou tels échevins ayant cessé de plaire ou tels

fonctionnaires du prince. Dans cette Flandre si riche et si forte, dans

ces démocraties soupçonneuses et rudes, on avait la tête chaude et le

bras prompt. Pour les corps de métiers les intérêts du commerce

particulier ou de la corporation primaient tous les autres.

Regarde, Homme du beffroi, regarde passer le puissant chef que les

métiers se sont donné, le grand Jacques van Artevelde que Bruges, Ypres

et Gand confédérés ont fait _Ruwaert_ ou régent de Flandre. Malgré le

comte, il a jeté la Flandre dans l'alliance anglaise contre la France.

Il est chef de guerre et conduit les Flamands à la bataille sur terre et

sur mer. Jours brillants, mais jours tragiques bientôt.

Regarde maintenant, Homme du beffroi. Les gens des métiers soupçonnant

Artevelde d'en vouloir aux libertés du pays ont retourné contre lui

leurs fureurs, le Ruwaert Artevelde, poursuivi par les cris de mort est

traqué dans sa maison, assiégé et massacré à coups de hache, comme il

cherche à gagner l'église voisine, lieu d'asile qui n'eût peut-être pas

été inviolable.

[Illustration: GAND.--LE TOREKEN PLACE DU MARCHÉ DU VENDREDI.]

Jacques van Artevelde, à la fois homme de discours et homme d'action,

tribun et capitaine, était pourtant l'idole des Gantois que sa parole

entraînait et fanatisait. Gentilhomme, élevé à la cour de France, il

était revenu à Gand, s'était fait inscrire à la Guilde des Brasseurs: la

commune bourgeoise dirigée par trente-neuf échevins bourgeois, était

devenue commune populaire, entre les mains des chefs des métiers,

ennemis des «_Léliarts_», ou gens du Lys, c'est-à-dire de la haute

bourgeoisie restée du parti de France. Artevelde fortifia l'organisation

des gens de métiers astreints au service militaire de quinze à soixante

ans; à sa voix se forma une sorte de confrérie militaire, un corps de

gens déterminés, _les Chaperons blancs_, avec lesquels il fit peser une

vraie dictature sur la ville de Gand et sur les villes alliées, Ypres,

Bruges, où le parti populaire avait également saisi le pouvoir.

Le commerce ayant pris une extension considérable grâce aux avantages

commerciaux consentis par l'Angleterre, les métiers prospéraient, mais

cela n'allait pas sans rivalité ni sans haine de métiers à métiers, pour

des raisons économiques, des questions de concurrence ou de salaires et

ces haines amenaient des batailles et des massacres.

Sur la Place du Vendredi, forum de la cité, il y eut nombreux tumultes

et même, un jour, en 1345, bataille rangée entre foulons et tisserands

qui laissèrent cinq cents cadavres sur le terrain, et une autre fois,

peu après la mort d'Artevelde, à l'entrée du comte Louis de Male, on y

vit une tentative de résistance populaire, au cours de laquelle six

cents tisserands furent massacrés par les bouchers et les foulons.

Les tempêtes ne cessèrent de souffler sur la Flandre pendant ce

quatorzième siècle. En 1379, c'est une révolte générale des Gantois, à

propos de la permission accordée à Bruges de creuser un canal qui devait

lui rendre plus facile l'accès de la mer; les Chaperons blancs

assaillent le bailli du comte, et brûlent les châteaux des nobles. C'est

bien la tempête. Soixante mille communiers vont assiéger Audenarde où

les nobles se sont réfugiés. Deux ans de luttes, de batailles. Après des

revers, les Gantois mettent à leur tête Philippe Artevelde, fils du

grand Artevelde, homme de «tres bel langage» aussi, comme dit le

chroniqueur,--ainsi que doivent être d'ailleurs par tout pays toutes les

idoles des foules.

[Illustration: GAND.--LA GROSSE BOMBARDE «MARGUERITE L'ENRAGÉE».]

La guerre embrase toute la Flandre. C'est l'invasion d'une grosse armée

française commandée par Charles VI et ses oncles, marchant sur Bruges

pour la reprendre aux Gantois. Artevelde attend l'armée féodale à

Rosebecke où tout va se décider dans un effort suprême, mais la

chevalerie vengeant la journée des Éperons d'or, écrase l'armée des

Communes. Ainsi qu'à la même époque dans les guerres des républiques

italiennes autour du _Carroccio_ de Florence, «les vaillantes gens de

Gand», comme dit Froissart, se sont liés les uns aux autres pour ne pas

reculer. Carnage horrible, en une heure et demie de bataille, les

bataillons des Communes rompus, il y a vingt mille cadavres de Flamands

entassés et, parmi eux, Artevelde.

Il a vu tout cela, le vieux Communier du beffroi, il en verra bien

d'autres.

Sous les princes de la maison de Bourgogne, la prospérité revint avec le

calme. Ce sont alors fêtes et tournois, entrées de princes, concours

d'arbalétriers, chapitres de la Toison d'or; partout, grand déploiement

de faste et de richesses. Au milieu du siècle, cela se gâte de nouveau.

Après une série de troubles, les Gantois se mettent en pleine révolte

contre le duc Philippe le Bon, ils lèvent trente mille combattants,

s'emparent de quelques places fortes et vont encore mettre le siège

devant Audenarde.

De ce siège qui finit mal pour les Gantois, il reste un souvenir sur une

petite place à côté du Marché du Vendredi, c'est le _gros canon_ «Dulle

Griete» ou _Marguerite l'Enragée_, du nom détesté d'une comtesse

Marguerite de Flandre, du treizième siècle.

C'est, posée sur trois supports, une belle et forte bombarde qui déjà

avait servi contre Audenarde, en 1382, avec Philippe Artevelde. Cette

fois, les Gantois, qui espéraient, avec leur nombreuse artillerie,

emporter vivement la place, ne purent même pas ramener Marguerite

l'Enragée et s'en servir pour défendre leur ville, quand leur tour vint

d'être assiégés et il leur fallut attendre plus d'un siècle, jusqu'en

1578, pour parvenir à reprendre la vieille bombarde.

Alors se reforma la Confrérie des Chaperons blancs et avec eux parut une

autre bande aussi déterminée, les Compagnons de la Verte-Tente. Ceux-ci,

toujours en avant dans les sorties, dans les expéditions, tentèrent

même, un jour, d'enlever la duchesse de Bourgogne à Bruges.

Quinze mois de batailles et de carnages s'ensuivirent, jusqu'à la

soumission.

[Illustration: GAND.--PIGNON DE LA HALLE AUX DRAPS.]

C'est Charles le Téméraire maintenant qui est leur duc, et l'on voit à

peine quelques tentatives de rébellion, réprimées par la dure main du

maître, mais à sa mort, explosion soudaine. La jeune duchesse Marie,

fille du Téméraire, se trouvait à Gand lorsque éclata l'insurrection;

les conseillers de Charles, le chancelier Hugonnet, le sire

d'Humbercourt, Jean van Mele, trésorier de la ville et quelques autres

furent jetés dans les cachots du Château des Comtes. Les Métiers en

armes remplissaient le marché du Vendredi et réclamaient leur mort.

Condamnés par les échevins, les prisonniers furent conduits à

l'échafaud. Sur cette Place du Vendredi, au milieu d'un tumulte

effroyable, on vit alors la jeune duchesse en habits de deuil, implorer

inutilement les Gantois, les trois têtes tombèrent.

Le 24 février 1500, Gand est en fête. L'Homme du beffroi peut s'en

souvenir. Du haut de l'édifice communal à la tour de l'église

Saint-Nicolas, on a tendu une galerie de cordages illuminée de lanternes

et de hardis compagnons font la traversée dans les airs, d'une tour à

l'autre. C'est qu'un prince vient de naître à Gand, un petit-fils du

Téméraire, qui doit être un jour l'empereur Charles-Quint.

Pourtant en 1540, la ville se mit en pleine révolte contre le Prince né

dans ses murs, et ce fut pour venir châtier cette révolte que

Charles-Quint obtint de François Ier le passage à travers la France.

Il a réuni une armée formidable. Devant toute cette chevalerie et ces

bandes de lansquenets, Gand, contenant sa fureur, est obligée de se

soumettre: vingt-six chefs de la sédition ont la tête tranchée, Gand

perd ses antiques privilèges et sur l'emplacement de l'abbaye de

Saint-Bavon, l'empereur ordonne de construire aux frais de la ville, une

citadelle qui doit la maintenir en obéissance.

Les années passent. Maintenant, c'est autre chose. Ce sont les guerres

de religion. Les Réformés, dans un accès de folie iconoclaste, dévastent

les églises de Gand et détruisent une quantité de précieux monuments, ce

qui motive l'entrée en scène du terrible duc d'Albe qui vient dresser

échafauds et bûchers sur le Marché du Vendredi.

Mais, en 1579, pendant les revers de fortune des Espagnols, Gand a la

joie de secouer le joug et de s'emparer de la citadelle de

Charles-Quint. Toute la population met la main à sa destruction, on se

rend à la démolition avec tambours et musiques, enseignes déployées; un

jour, les habitants d'Anvers viennent avec le même appareil de fête

militaire, aider les Gantois dans leur œuvre de délivrance et les

Gantois s'en vont ensuite, fraternellement, à Anvers, manier la pioche

pour abattre, là-bas, une autre citadelle espagnole.

Le vieux Marché du Vendredi, théâtre de toutes les grandes scènes de

l'histoire de Gand, a, d'un côté seulement, conservé un peu de son

aspect d'autrefois. C'est vers Saint-Jacques qui montre ses vieilles

tours romanes au-dessus du Toreken, belle maison à pignon à l'angle de

laquelle monte une haute tour ronde. C'était le local de la Corporation

des Tanneurs. A mi-hauteur de la tourelle règne un balcon de fer sur

lequel on suspendait les pièces de toile défectueuse saisies par les

syndics dans les magasins.

Devant le Toreken, il est encore là, comme jadis, le grand Jacques van

Artevelde. Sa statue domine la place où tant de fois aux jours des

colères et des revendications, le tribun souleva, entraîna, grouillantes

et hurlantes, les foules en armes, et les dirigea comme et où il voulut,

au gré de son âme violente, jusqu'au jour où, sur ces mêmes pavés, ces

mêmes compagnons retournés l'abattirent à coups de hache. Et il semble

que le geste et la voix de l'homme d'il y a cinq siècles s'adressent, à

l'autre bout de la place, à un édifice très moderne, d'architecture

ambitieuse et gonflée, la Maison du peuple, forteresse socialiste

d'aujourd'hui.

[Illustration: GAND.--CHATEAU DES COMTES, CRÉNELAGE DE L'ENCEINTE.]

[Illustration: GAND.--PLACE SAINT-PHARAÏLDE]

Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française · 第 18 / 42 题