TOURNAI

Capitale mérovingienne.--La Cathédrale aux cinq tours.--Le premier

beffroi de Belgique.--Eglises et maisons romanes.--Le Pont des Trous et

la tour d'Henri VIII.

[Illustration: TOURNAI.--MAISON, RUE DU FOUR-DU-CHAPITRE.]

Il y a vieille ville et vieille ville. La très antique Tournai peut

regarder de haut ses voisines, dont l'illustration date des quatorzième

et quinzième siècles, et qui peuvent à grand'peine, en fouillant au plus

profond de leurs archives, se vanter d'une mise à sac par les Normands,

retrouver le nom d'un _Baudouin au bras de fer_, marquis de Flandre, ou

d'un _Baudouin à la hache_. Que d'autres cités parlent de sièges

soutenus contre les Espagnols du duc d'Albe, où les Français de Louis

XIV, ce sont là des gens d'avant-hier. Elle les a connus, aussi,

ceux-là, mais après bien d'autres, car elle peut se vanter d'avoir été

assiégée et prise par César, ce qui se passait quelques siècles

auparavant.

Alors que toutes ses voisines n'étaient pas même nées, ou peut-être à

peine de modestes villages, elle était déjà cité importante, ville

capitale de ces chefs francs qui ont abattu l'orgueil et la puissance de

Rome, capitale de Clodion le Chevelu, de Mérovée, le vainqueur d'Attila,

et de Childéric, père du grand Clovis, fondateur de la monarchie

française, ce qui fait descendre directement le royaume de France du

royaume de Tournai. C'est quelque chose pour Tournai.

[Illustration: TOURNAI.--PORCHE DE LA CATHÉDRALE.]

Voilà donc un bon commencement d'histoire. Quelle belle suite d'annales

les plus vieilles pierres des monuments peuvent se raconter en regardant

passer le vieil Escaut. Et Tournai fut aussi une antique cité

religieuse, siège d'un évêché, peu après Clovis, évêché qui, vers 530,

eut pour pasteur saint Médard, évêque de Noyon et Tournai.

La gloire de Tournai, c'est sa cathédrale, l'église mère, avec son

cortège d'églises nombreuses, dont les tours et les flèches font un

imposant cortège aux cinq tours puissantes du vieil édifice.

C'est une grande ville, cette mérovingienne et religieuse cité; une

ville industrielle, vivante et gaie. L'Escaut la partage en deux parties

à peu près égales, et, tout autour, des boulevards plantés tiennent la

place de ses anciens remparts, dont il reste pourtant quelques vestiges

dormant sous les verdures, et un magnifique pont fortifié comme celui de

Courtrai.

C'est vers la cathédrale romane, joyau monumental de Tournai, que l'on

va tout d'abord, vers ce bouquet de tours qui s'aperçoit de tous les

carrefours, par-dessus pignons et toits. Elle est immense et superbe, et

révèle des aspects différents quand on tourne par les petites rues

irrégulières autour de ses puissantes murailles et des édifices ou

maisons accrochées à ses flancs. Cette fantaisie de plan dans la

découpure des rues est un charme de plus et permet d'admirer le colossal

monument sous tous les angles. Voilà une cathédrale qui n'est pas servie

sur un plateau et vue d'un coup d'œil! Pourvu seulement qu'on ne la

dégage pas trop: il y a d'inquiétantes démolitions en train!

[Illustration: LE BEFFROI DE TOURNAI.]

Quatre tours carrées, légères et d'une belle envolée, montant très haut

leurs combles aigus, et percées de quatre étages de hautes arcatures

irrégulières, cantonnent une grosse tour centrale également carrée.

Du côté du portail, sur une petite place presque fermée, un beau pignon

s'élève, percé d'un triangle d'arcatures, qui suivent le rampant du

gable, flanqué de deux légères tourelles. En avant, un petit porche

gothique, semblable à une galerie de cloître, abrite un grand placage de

sculptures seizième et dix-septième siècles, garnissant tout le bas du

portail.

Ce portail est réuni à l'évêché par un bâtiment du douzième siècle, sur

voûte formant passage pour la rue; on arrive par là à une curieuse

petite place donnant sur le jardin épiscopal, où de grands beaux arbres

balancent des bouquets de feuillage sous les vieilles murailles sombres.

[Illustration: TOURNAI.--PETIT PORCHE LATÉRAL A LA CATHÉDRALE.]

Toute cette partie de l'église date des onzième et douzième siècles,

quand on reconstruisit la cathédrale mérovingienne. Sur chaque flanc,

s'ouvrent de petits porches romans d'un beau dessin tous deux, curieux

par leurs colonnes à torsades, leur décoration rongée par le temps, où

se distinguent des bestiaires, des zodiaques écorchés, mutilés, à demi

effacés.

Aux parties romanes vient s'adjoindre un magnifique et très vaste

chœur, dans le grand style ogival du treizième siècle, qui remplace

le chœur roman incendié en 1213. Intérieurement, la cathédrale est

superbe de grandeur religieuse, de majesté impressionnante, tout

particulièrement dans les transepts terminés en absides rondes, avec de

hautes arcatures, des galeries supérieures très claires, de hautes

voûtes au centre sous la grosse tour. Un jubé de marbre de la

Renaissance ferme le chœur, mais les monuments, tombeaux d'évêques,

statues, etc., qui remplissaient l'église autrefois, sont peu nombreux,

en raison des dévastations de la Révolution.

Ville religieuse où la cathédrale est le centre principal, Tournai n'a

pas une Grand'Place bien importante comme dimensions. C'est une place

triangulaire derrière l'évêché et la cathédrale, se prolongeant au fond

vers un carrefour étroit sur lequel se dresse le beffroi municipal.

Celui-ci serait, dit-on, le plus ancien de Belgique; il est, à la base,

contemporain de sa voisine, c'est-à-dire roman du douzième siècle,

repris au treizième siècle.

Grosse tour isolée cantonnée jusqu'à mi-hauteur de tourelles dont les

pinacles portent des statues, étages en retrait et campanile. Son second

étage aurait remplacé au quatorzième siècle, le haut de la tour détruit

par un incendie. On y plaça alors trois grosses cloches appelées: le

Vigneron, cloche des réjouissances, le Timbre, cloche d'alarme, et la

Bancloke, cloche d'appel suprême pour la défense de la cité:

«Bancloke suis, de commune nommée,

«Car pour effroy de guerre suis sonnée».

L'Hôtel de ville n'est pas là, il occupe à quelque distance, au milieu

d'un vaste jardin, le bâtiment des abbés (dix-huitième siècle), de

l'abbaye de Saint-Martin, rasée au temps de la Révolution.

Sur le côté de la Grand'Place opposé à la cathédrale se trouve

l'ancienne Grand'Garde, aujourd'hui Musée, édifice de la Renaissance qui

fut d'abord la Halle aux Draps. Quelques maisons anciennes la flanquent

avec le pignon gothique de l'église Saint-Quentin dominé par son gros

clocher ardoisé. Au centre de sa Grand'Place, Tournai a élevé une statue

à une héroïne, Christine de Lalaing, princesse d'Epinoy qui s'illustra

dans un siège soutenu en 1581, contre les Espagnols. La guerrière,

revêtue d'une armure, brandit une hache. Statue de style un peu

troubadour malheureusement.

[Illustration: TOURNAI.--DERRIÈRE L'ÉVÊCHÉ.]

En 1581, au plus fort des luttes contre l'Espagne, Tournai révoltée fut

investie par l'armée du prince de Parme, Alexandre Farnèse. Le prince

d'Epinoy, gouverneur de la ville, était allé rejoindre Guillaume

d'Orange, emmenant une forte partie de la garnison. La princesse

d'Epinoy, nièce du malheureux comte de Horn, décapité avec d'Egmont,

s'enferma dans la place où il ne restait que peu de soldats et se

défendit vaillamment.

Elle donnait de sa personne, pour encourager les habitants, et fut

blessée au bras en combattant sur la brèche. Après bien des assauts

repoussés, il fallut pourtant se rendre, mais elle ne capitula qu'à la

dernière extrémité, obtenant de sortir avec les honneurs de la guerre, à

cheval, à la tête de la garnison. Cela valait bien une statue.

De vieux témoins de ces assauts et de bien d'autres, avant et après,

subsistent. La grosse tour d'Henry VIII par exemple, qui existe encore

sur le petit bras de l'Escaut. Là était le château. En 1513, après la

bataille perdue à Guinegate par l'armée de Louis XII contre l'Empereur

et le roi d'Angleterre, Tournai, qui tenait pour la France, fut assiégée

et prise par l'armée anglaise. Pour garder sa conquête, Henry VIII y

construisit une forteresse, dont il reste une seule tour découronnée,

énorme donjon rond qui trempe dans l'Escaut.

[Illustration: TOURNAI.--ÉGLISE SAINTE-MARGUERITE.]

Le pont des Trous, sur le grand bras de la rivière, se découpe sur le

ciel un peu mieux que cette masse de pierres. Ce n'est pas précisément

un pont, car on n'y passe pas. C'est un rempart sur la rivière qu'il

laisse filer par trois belles arches ogivales couronnées d'une galerie

crénelée, entre deux grosses tours, carrées du côté de l'intérieur,

rondes sur la campagne, un très beau morceau du treizième siècle,

formant un superbe décor Moyen-Age, tout à fait le pendant du pont de

Broel à Courtrai, en plus original, avec un fond de verdure qui se relie

à une jolie promenade pratiquée sur les anciens fossés, où se voient

encore quelques débris de murailles.

Louis XIV avait d'ailleurs rasé une partie des remparts du Moyen-Age

pour rajeunir l'enceinte, après la rapide conquête de la Flandre en

1667.

Les églises de Tournai sont nombreuses, quelques-unes très

intéressantes. Au premier rang, il faut placer Saint-Jacques, qui a son

portail surmonté d'une très belle tour romane, revêtue de trois étages

d'arcatures. L'église Sainte-Marguerite, possède aussi une belle tour du

douzième siècle, terminée par un clocheton curieux; cette tour, dont la

base se trouve cachée par des maisons, fait un fond de place

pittoresque, en haut de la partie montueuse de la ville, derrière _le

Monument français_, belle colonne élevée par la Belgique aux soldats

français tombés au siège d'Anvers en 1832.

[Illustration: BEFFROI DE MONS.]

Quelques jolies maisons çà et là: rue du Four-du-Chapitre, une façade

romano-gothique, à côté d'une vieille porte ogivale; rue de l'Hôpital,

une maison à bas-reliefs du seizième siècle; ailleurs, le pignon de la

maison des Brasseurs. Il y a plus vieux du côté de l'église Saint-Brice,

un souvenir qui nous fait remonter bien des siècles. Côte à côte se

dressent sur un carrefour deux pignons noircis à fenêtres romanes

géminées, quelques-unes dénaturées.

Ce sont immeubles du douzième siècle, ce qui est déjà respectable, mais

une inscription rappelle qu'en 1653, en construisant une maison en face

de ces pignons romans, on mit à jour le tombeau du roi Childéric Ier,

mort en son palais de Tournai en 481. Dans le sarcophage du père de

Clovis, on trouva un certain nombre d'objets très précieux, petit trésor

envoyé à Paris au cabinet des médailles de Louis XIV, sur lequel des

voleurs prélevèrent une forte part, mais dont il resta l'épée de

Childéric, quelques bijoux, des agrafes et des fibules.

A peu de distance du Tournai Mérovingien, le _Borinage_, le pays du

charbon, étend ses plaines hérissées de montagnes noires, de hautes

collines de scories, sur lesquelles planent comme des fumées de volcans.

Mons, chef-lieu du Hainaut et du bassin houiller, parmi tous ces

charbonnages, ces beffrois de mines, ces cheminées, n'est pourtant pas

dépourvue de coquetterie.

Cette ville ancienne, mais qui se rajeunit, peut montrer une jolie

Grand'Place avec un hôtel de ville du quinzième siècle, à campanile

encadré de pignons briques et pierres, un beffroi du dix-septième

siècle, à petites coupoles, tout en haut sur la colline d'où la ville

tira son nom, puis une curieuse cathédrale, Sainte-Waudru, édifice

gothique dont le portail trapu s'ouvre entre d'énormes contreforts qui

lui font un peu la mine rébarbative d'une forteresse.

[Illustration: MONS.--CATHÉDRALE SAINTE-WAUDRU.]

[Illustrations: YPRES.--REMPARTS PRÈS LA PORTE DE LILLE.

VIEUX PIGNON DE BOIS RUE DE LILLE.]

Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française · 第 14 / 42 题