COURTRAI

Triomphe et mise à sac, la journée des Eperons d'or.--Rosebecke.--Le

Vieux Beffroi.--Un pont fortifié.--Le Béguinage.

Voilà une de ces grandes Communes batailleuses du Moyen-Age, Courtrai,

restée ville importante, populeuse, trente-cinq mille habitants,

industrielle comme jadis et continuant à tisser le lin de sa campagne.

Vieille et célèbre ville qui eut aussi sa large part de malheurs, de

sièges et de mises à sac, au cours des siècles, et qui ne s'en porte pas

plus mal aujourd'hui.

Son histoire particulière est mouvementée, et en la prenant seulement au

commencement du quatorzième siècle, il faut se rappeler qu'elle vit sous

ses murs la chevalerie française écrasée à la bataille des Eperons d'or

par les communes et les métiers des Flandres.

Ce fut la grande journée triomphale des milices communales des Flandres.

Le roi de France, Philippe le Bel, venait conquérir le comté de Flandre,

qui avait pris parti contre lui dans sa lutte avec l'Angleterre. Réunie

au domaine royal, la Flandre eut un gouverneur. Visites royales aux

villes annexées, joyeuses entrées, fêtes, la Flandre étonne par sa

richesse et le luxe de ses riches commerçants. Mais les taxes et les

exactions des garnisons françaises soulèvent les colères et les

révoltes. En une nuit, Bruges égorge trois mille hommes, venus,

disait-on, avec une provision de cordes achetées à Courtrai pour pendre

les principaux bourgeois. Gand et Audenarde avaient fait de même pour

les partisans de la France. Courtrai ne demandait qu'à suivre l'exemple,

mais la petite troupe de Français en garnison dans son château se

défendit furieusement et mit quelque peu le feu à la ville.

Une armée accourut de France, pour ruiner l'orgueil de ces vilains de

Flandre. Elle comptait une nombreuse chevalerie sous le commandement de

Robert d'Artois et du connétable Raoul de Nesle. Elle rencontra les

Flamands sous les murs de Courtrai et engagea une de ces batailles

féroces où, de part et d'autre, la haine et la fureur sont telles, que

la lutte tourne vite au massacre.

C'était le 13 Juillet 1302. Toutes les milices et les corporations des

grandes communes des Flandres étaient là, Pierre de Koninck et Jean

Breidel avec quelques milliers de gens des métiers de Bruges, les hommes

de Gand, d'Ypres, de Furnes et les soldats amenés par les barons

flamands du parti national, en tout, trente mille combattants qui

comptaient bien faire de nouveau un terrible usage de leurs fameux

_Goedendags_ ou _Bonjours_, les longs marteaux à pointes de fer qui

leur avaient déjà si bien servi.

Les Flamands, pour se couvrir contre les charges de l'innombrable

chevalerie bardée de fer, s'étaient rangés au milieu des prairies

marécageuses dans la plaine de Groeningue, derrière des abattis

d'arbres.

Au moment d'engager le combat, dans les rangs des Flamands, bourgeois et

hommes de métiers réunis en masses serrées, des prêtres passèrent avec

le viatique et donnèrent une absolution générale. La chevalerie

française chargea à fond tout de suite, sans reconnaître le terrain,

enfonça sous le choc les premières lignes, mais s'en alla se noyer dans

des canaux et des marais recouverts de branchages. Alors la boucherie

commença, l'égorgement de tous ces cavaliers enfermés dans leurs bardes

de fer et écroulés sous leurs chevaux pantelants dans la boue du

marécage.

Les Flamands, frappant comme des bûcherons, ou coupant des gorges comme

des bouchers, avaient pour mot d'ordre de n'accorder aucun quartier, de

ne recevoir personne à rançon. Six mille nobles gens d'armes périrent et

des milliers d'autres combattants. Les Flamands recueillirent les

éperons d'or de toute cette chevalerie, puis, dans la joie du triomphe,

les mesurèrent au _boisseau_, pour les distribuer aux villes

confédérées. Courtrai eut la grosse part et suspendit ces trophées aux

voûtes de son église Notre-Dame.

[Illustration: COURTRAI.--LE BEFFROI ET L'ÉGLISE SAINT-MARTIN.]

Ces éperons d'or devaient attirer de terribles malheurs sur la ville.

Quatre-vingts ans plus tard, lors des grandes luttes d'Artevelde et des

Gantois pour les libertés des Flandres, une armée française, amenée par

le duc de Bourgogne, écrasa les Flamands à Rosebecke, près Courtrai,

le 25 novembre 1382, et pour achever de venger l'ancienne défaite, fonça

dans Courtrai, décrocha les éperons d'or, et mit tout à feu et à sang

dans la ville. Les infortunés bourgeois massacrés ou chassés, le duc de

Bourgogne enleva l'horloge du beffroi avec la cloche et les Jacquemards

qui sonnaient les heures, et fit placer le tout sur la tour de l'église

Notre-Dame, à Dijon, où les Jacquemards flamands sont encore.

Du sac et de l'incendie, Courtrai se remit pourtant. Voici la Grande

Place et le vieux beffroi isolé au milieu, dernier reste des Halles

disparues. Il y a quelques années, il était encore tout enveloppé

jusqu'à mi-hauteur de maisons sans caractère, et pourvu d'un avant-corps

dix-huitième siècle à fronton qui ne lui allait guère. On l'a débarrassé

de tout cela et il apparaît plus fier maintenant, sorti de sa gangue,

avec les cinq flèches aiguës qui le couronnent. L'horloge est bien

modeste pour une horloge de beffroi. On voit que Courtrai regrette

toujours celle que Dijon détient.

L'Hôtel de ville, en face du beffroi, n'est pas très important. C'est un

bâtiment du seizième siècle, long et étroit, à un seul étage de fenêtres

régulièrement espacées, avec un tout petit clocheton sur le toit. La

salle échevinale renferme une belle cheminée surchargée de petits sujets

sculptés sur trois rangées, les statues des Vertus, les Péchés capitaux,

des diableries sur le linteau, et, sous un dais au milieu du panneau, la

statuette de Charles-Quint.

Une grande église dresse sa grosse tour sous un large porche au bout

d'une petite rue du fond de la place. Ce n'est pas l'église aux Eperons

d'or, c'est Saint-Martin, fondée par saint Eloi, reconstruite au

quinzième siècle. Belle tour à gros contreforts se terminant en

tourelles d'angle à combles effilés et renflés en poire, pour

accompagner la flèche-campanile ardoisée, renflée de même au sommet.

Courtrai n'abonde pas en maisons intéressantes. Comme motifs

pittoresques, après la Grande Place et ses entours, la ville n'a plus à

offrir que le pont fortifié de Broel, l'église Notre-Dame et le

béguinage. L'église Notre-Dame où furent apportés les éperons d'or de la

bataille, a malheureusement été refaite au dix-huitième siècle, avec

trop de placages, de marbres somptueux, trop de rococo; mais elle a

meilleur aspect à l'extérieur, vue du béguinage, avec sa tour

d'architecture rude et la grande chapelle qui flanque sa nef.

Le pont de Broel, par exemple, dernier reste de ses remparts, est un

beau morceau. Au tournant de la Lys chargée de péniches, encadrée

d'usines et de fabriques, s'aperçoit tout à coup sur la droite un vieux

pont aux piles moussues, défendu à chaque extrémité par une grosse tour

trapue trempant dans l'eau, masses cylindriques aux briques noircies par

le temps; les brèches et les blessures de jadis ont été soigneusement

bouchées: sous les hauts combles aigus, l'étage des mâchicoulis demeure

intact, comme pour recevoir sa garniture de hourds en cas de siège.

C'est tout ce qui reste de l'enceinte reconstruite au quinzième siècle

après les désastres. Au dix-septième siècle, dans les luttes contre

l'Espagne, ces remparts furent assaillis et enlevés plusieurs fois par

les Français, repris au dix-huitième et finalement démolis. Sous les

arches étroites du vieux pont, les péniches, quittant les fumées des

hautes cheminées, filent lentement à la queue leu leu, pour aller se

perdre parmi les arbres bordant les prairies.

Le béguinage Sainte-Elisabeth est charmant, soigné, entretenu, d'aspect

vivant, du moins sur la jolie place en entrant, où se dresse, au milieu

d'une pelouse, une statue de dame Moyen-Age, représentant la comtesse

Jeanne de Flandre, fondatrice de l'établissement en 1241. Toujours des

petites maisons bien closes, blanchies à la chaux, avec bordure noire en

bas, petits jardinets, petites portes numérotées avec guichets et

statuette de Vierge au-dessus, quelquefois.

Au fond de la place, à côté de la chapelle, une belle maison flamande,

en briques restées rouges et chaînes de pierre, à double pignon en

gradins, porte la date de 1649. Tout autour, à droite et à gauche, des

petites rues se faufilent, modestes et timides, entre les murs blancs.

[Illustration: COURTRAI.--CHEMINÉE DE L'HOTEL DE VILLE.]

[Illustration: TOURNAI.--LE PONT DES TROUS.]

V

Les vieilles villes des Flandres: Belgique et Flandre française · 第 13 / 42 题