ÉPILOGUE

La colonie fut assez tranquille pendant l'hiver qui suivit la levée du

siège: car la mésintelligence que l'on a vu commencer au camp du lac

Champlain entre les Anglais et les Iroquois, ainsi que la petite vérole

qui continuait ses ravages parmi les derniers, empêcha l'ennemi de

harceler la Nouvelle-France. De leur côté, les Canadiens durent rester

dans l'inaction jusqu'au printemps, vu la disette qui sévissait chez

eux. Les exigences du siège avaient tellement épuisé les magasins du

roi, que l'intendant s'était vu contraint de disperser ses soldats par

les campagnes, où les habitants les plus à l'aise les hébergèrent

volontiers; tant les sacrifices, à cette héroïque époque, semblaient

peu de chose aux particuliers dès qu'il s'agissait de l'intérêt public.

François de Bienville était retourné à Montréal après les funérailles de

Sainte-Hélène. Raffermi contre sa douleur par les affectueux conseils du

comte de Frontenac, il ne souhaitait plus que de donner cours à son

ambition de se distinguer par les armes. Ce n'est pourtant pas qu'il ne

pensât bien souvent à Marie-Louise: les vraies blessures morales ne se

guérissent pas si vite. Elles se cicatrisent bien quelquefois au bout

d'un certain temps; mais elles font toujours souffrir au moindre

contact.

Il en fut ainsi de Bienville. Quoique son chagrin ne fût plus aussi

visible aux yeux de tous, sa pâleur, sa gaieté disparue attestaient que

la flamme, pour être moins ardente qu'autrefois, n'en brûlait pas moins

toujours en lui.

S'il souffrit de passer l'hiver sans guerroyer, ses voeux durent se

trouver accomplis lorsque au mois de mai, mille Iroquois se répandirent

dans les environs de Montréal. Ces barbares s'étant livrés à leurs

cruautés ordinaires sur les colons et les sauvages chrétiens,[78] on

dut s'armer en guerre pour les repousser ou du moins les tenir en échec.

[Note 78: "Le premier (détachement des Iroquois) se jeta

d'abord sur un quartier de l'île de Montréal qu'on appelle la

Pointe-aux-Trembles, où il brûla environ trente maisons ou granges

et prit quelques habitants sur lesquels il exerça des cruautés

inouïes." (Charlevoix, tome II, p. 94.)]

En apprenant que l'un des partis ennemis avait enlevé trente-cinq femmes

et enfants de la bourgade iroquoise chrétienne de la Montagne, Bienville

qui désirait commander pour être à même de se distinguer davantage,

poursuivit les ravisseurs à la tête de deux cents Iroquois chrétiens.

Ces derniers allaient écraser le parti ennemi, qui ne comptait que

soixante-dix guerriers, quand les Iroquois de la Montagne, reconnaissant

des Agniers dans leurs adversaires, jetèrent bas les armes et refusèrent

de combattre.

Dégoûté du commandement, mais non point de la guerre, Bienville vint

aussitôt se ranger sous les ordres de M. de Vaudreuil, qui organisait un

corps de cent hommes composé de soldats, de volontaires et de miliciens.

Le chevalier de Crisasy et Bienville commandaient en second sous M. de

Vaudreuil.

L'intention de celui-ci était d'arrêter les ravages de plusieurs partis

d'Iroquois qui dévastaient le pays depuis Repentigny jusqu'au lac

Saint-Pierre.

Pour se munir de ce qui faisait surtout défaut à Montréal, la petite

troupe se rendit d'abord à Lachenaie, où l'on chercha des vivres de

maison en maison.

Dans l'après-midi du 26 juin 1691, M. de Vaudreuil y fut rejoint par le

capitaine de La Mine, qui épiait, à la tête d'un détachement, certain

parti d'Iroquois qui s'était logé à Repentigny dans une des maisons que

la fuite des habitants du lieu avait laissées vacantes.

Les deux commandants tinrent conseil et décidèrent que, aussitôt la nuit

tombée, les deux corps réunis en un seul marcheraient sur Repentigny,

pour y surprendre les Iroquois dans leur sommeil.

Quand le sieur de La Mine avait rencontré le détachement du chevalier de

Vaudreuil, il s'était empressé de donner à Bienville une lettre écrite

par Louis d'Orsy. Des Canadiens qui se rendaient en canot de Québec à

Montréal, avaient remis cette missive au sieur de La Mine, qui leur

avait dit devoir bientôt rencontrer le jeune Le Moyne; car il savait que

ce dernier avait pris du service sous M. de Vaudreuil, qu'il s'attendait

à rencontrer d'un moment à l'autre.

"Mon cher Bienville," disait la lettre du lieutenant d'Orsy, "je n'ai pu

t'écrire avant ce jour, vu que les communications ont été interrompues

depuis ton départ entre Montréal et Québec. Ne m'accuse donc pas de

négligence si les bonnes nouvelles que contient la présente ne te sont

point parvenues plus tôt."

Ces derniers mots firent bondir le coeur de François.

"Sache donc, mon ami, que monseigneur de Saint-Valier s'oppose à

l'entrée en religion de Marie-Louise, parce qu'elle s'est fiancée à

toi."

Bienville eut un éblouissement qui, pendant quelques minutes, l'empêcha

de continuer sa lecture.

"Or, ma soeur veut t'écrire à ce sujet pour que tu rompes toi-même

l'engagement qui subsiste entre vous deux. Comme tu vois, elle est

opiniâtre à l'excès dans ses résolutions. Ce n'est pourtant pas qu'elle

ait une vocation irrésistible pour le cloître; elle prétend seulement

que, quand bien même monsieur l'évêque[79] la relèverait de son voeu,

elle ne saurait jamais consentir à se marier. Elle dit que ce serait

vouloir tenter Dieu que de fausser ainsi la promesse qu'elle lui a

faite, et qu'il arrivera certainement un malheur si on veut l'empêcher

d'accomplir son voeu. Mais garde-toi bien de croire ces balivernes!

Résiste hardiment, l'évêque est pour toi. Quant à ces vaines craintes de

Marie-Louise, Dieu est trop bon, vois-tu, pour vouloir empêcher de

s'aimer deux coeurs comme les vôtres et pour les en punir. Puisqu'il a

fait l'amour, que diable! c'est, j'imagine, pour le plus grand bonheur

de l'humanité.

[Note 79: C'est ainsi qu'on disait alors.]

"Aussi vais-je en user moi-même, je te l'annonce. Je me marie dans deux

mois avec...... Mais je préfère réserver cette confidence et ne te la

faire que lorsque tu seras descendu à la capitale. Car je pense bien

que tu vas nous arriver bientôt. Alors, en avant joie et noces, et

vivent nos enfants ......futurs!

"Vois-tu qu'enfin l'horizon de ton avenir s'éclaircit? sans compter que

le gouverneur me parle de toi chaque jour avec les plus grands éloges.

Avec sa protection et tes talents, tu iras loin.

"Il n'y a rien d'étrange ici. Ah! j'allais oublier de te faire part de

ce que j'ai vu en passant hier sur la grande place de l'église. Voyant

un rassemblement de bourgeois, je m'en approchai. J'aperçus alors notre

ancienne connaissance Jean Boisdon. Attaché au pilori, il dévorait en

silence les huées de la foule qui l'entourait en le couvrant d'injures

et de boue, et j'entendis la voix d'un héraut qui criait à tue-tête:

"--Sachez, vous tous, nobles, bourgeois et vilains, que, par ordre de Sa

Majesté le roi, Jean Boisdon, accusé et trouvé coupable d'intelligence

avec les Anglais durant le siège de cette ville de Québec par l'amiral

Phipps, est condamné à huit jours de pilori et à trois mille livres

d'amende, payables aux dames religieuses de l'Hôtel-Dieu.

"Boisdon l'avare condamné à l'amende! Tu conçois si cela me fit rire, et

d'autant plus que j'avais intercédé auprès de M. de Frontenac pour que

l'hôtelier eût la vie sauve. Car enfin il a, bien qu'involontairement,

sauvé la tienne et celle de ma soeur.

"L'un des plus acharnés contre le misérable aubergiste était Olivier

Saucier, le cuisinier du château. Il paraît, en effet, que Saucier n'a

jamais pu pardonner à Boisdon certain coup de mousquet que l'hôtelier

lui a tiré durant et dans le _siège_. Saucier, qui m'a paru parfaitement

guéri de sa blessure, soupçonne encore le cabaretier de lui avoir lâché

ce coup de mousquet à dessein, au sujet de quelques écus que le

cuisinier négligeait de payer à l'aubergiste.

"Mais que t'importe les faits et gestes de ces messieurs, après la

nouvelle que j'étais si heureux de t'annoncer au commencement de ma

lettre? Aussi je termine en te disant que je t'attendrai d'ici à quinze

jours. Au revoir, cher frère; car tu me permets, sans doute, de te

donner d'avance ce nom que le sacrement ratifiera bientôt."

--Crisasy! Crisasy! dit Bienville au chevalier son ami, qui passait

devant une maison à l'ombre de laquelle notre héros venait de lire la

lettre.

--Qu'y a-t-il à votre service, mon cher Bienville?

--Attendez donc un instant.

Et François, tout joyeux, rejoignit en deux sauts le chevalier, sous le

bras duquel il passa le sien.

--Chevalier, dit-il en tenant la lettre ouverte sous les yeux de

Crisasy, lisez avec moi, car je veux m'assurer que ma vue ne m'a pas

trompé.

--Mlle d'Orsy sort du couvent! vous allez vous marier! Vive Dieu! mon

cher, mais laissez-moi serrer cette loyale main pour vous féliciter du

bonheur imprévu qui vous arrive. Car n'est-ce pas que vous allez suivre

les conseils de votre ami?

--Dame!

--Mais parbleu! mon bon, vous n'irez pas, j'imagine, tourner le dos au

bonheur alors qu'il vous tend les bras! Ta! ta! mariez-vous, Bienville,

pour redevenir, vous maintenant si triste, notre joyeux compagnon

d'armes d'autrefois, et pour voir "les enfants de vos enfants," comme il

est dit dans cette messe que les jeunes époux, ce me semble, doivent

trouver bien longue.

--Franchement, chevalier, me conseillez-vous de ne pas écouter les

scrupules de Mlle d'Orsy et de hâter notre mariage?

--Ah! la bonne farce! Voyez un peu, Bienville, comme le bonheur vous

rend déjà cet entrain des jours passés. Mais, badinage à part,

considérez donc comment l'évêque les traite lui-même, ces scrupules de

jeune fille. Et vous voudriez être plus sévère que lui?

--Je crois que vous avez raison. Eh bien! oui, vive la joie! je me

marie! Et vous, chevalier, vous serez mon gentilhomme d'honneur, si ce

n'est pas trop vous demander.

--Morbleu! mais c'est moi qui suis honoré d'être le témoin officiel de

votre bonheur!

--Messieurs, dit en ce moment un volontaire qui salua les deux

gentilshommes, notre commandant, M. le chevalier de Vaudreuil, vous fait

mander au presbytère, où il tient son quartier général.

--C'est bien, Pierre, nous y allons, répondit Bienville à Pierre

Martel.

C'était en effet Bras-de-Fer qui avait suivi son jeune maître pour

venger sur les Iroquois la mort de M. de Sainte-Hélène. Vu la rumeur qui

avait couru touchant la blessure dont Sainte-Hélène était mort, Pierre

pensait bien que si la balle était empoisonnée, c'est que Dent-de-Loup

l'avait fournie à Harthing, qui avait dû s'en servir; et comme Bienville

avait tué ce dernier et que Bras-de-Fer croyait avoir occis le chef

agnier, le Canadien voulait venger sur la nation entière des Iroquois la

mort de son maître. Il avait donc laissé de nouveau la charrue pour

faire une terrible hécatombe d'Iroquois et apaiser ainsi les mânes de

Sainte-Hélène. A force de vivre dans les bois, Pierre avait pris

quelques-unes des idées de leurs habitants.

La nuit s'était faite sur le hameau de Lachenaie, quand la troupe des

volontaires canadiens, laissant la grande place de l'église, défila

devant le cimetière, silencieuse comme une fantastique procession de

morts. Ordre avait été donné par M. de Vaudreuil que chacun eût à garder

le plus strict silence durant toute la marche.

Allègre et joyeux, Bienville contenait à grand'peine, en cheminant, les

transports de sa joie. Mais si la consigne le forçait de garder le

silence, il n'en donnait pas moins cours à un muet monologue, où sa

pensée se jouait comme un papillon sur des fleurs.

--Que le bonheur est suave après tant de souffrances! pensait-il. Et

toi, mon coeur, qui étais désaccoutumé d'aimer, comme je te sens de

nouveau battre d'aise au seul nom chéri de Marie-Louise! Ah! je le vois

bien, ce trésor de tendresse, cet infatigable besoin d'aimer, Dieu ne me

les avait pas donnés pour rien. Il a seulement voulu les épurer au

creuset de l'épreuve pour me rendre plus digne de leur réalisation. O

Marie-Louise! combien nous allons nous aimer après une séparation si

cruelle! Qu'il fait bon de vivre quand on a vingt ans et qu'on peut

espérer en aimant!

Les Canadiens parcoururent en moins d'une heure et demie les deux lieues

qui séparent Lachenaie de Repentigny, et firent halte à quelques arpents

de ce dernier village.

Ici le chevalier de Vaudreuil dit à Bras-de-Fer:

--Vous allez suivre un des hommes de M. de La Mine, qui connaît la

position de cette maison où les Iroquois se sont retranchés. Quand vous

l'aurez reconnue et que vous aurez constaté la présence de l'ennemi,

vous viendrez nous rejoindre pour nous guider; car les connaissances que

vous avez acquises comme coureur des bois m'inspirent plus de confiance

que ne m'en donne cet homme-là.

--Bien! mon commandant, fit Pierre Martel en se redressant sous le coup

de cet éloge. Est-ce tout?

--Oui.

On vit aussitôt Bras-de-Fer disparaître dans la nuit en marchant courbé

sur le sol; manoeuvre que l'autre Canadien s'empressa d'imiter.

Vingt minutes plus tard on les vit reparaître.

--Eh bien? demanda M. de Vaudreuil à Pierre.

--Nous avons vu la cage, mon commandant, et si la porte en est ouverte,

les oiseaux ne s'en sont pas plus envolés pour cela.

--Que veux-tu dire?

--Une douzaine d'Iroquois, au moins, sont couchés devant la maison et

dorment aussi tranquillement que le roi dans son lit. Je n'ai pu

m'approcher assez d'eux, et la nuit est trop profonde encore pour que

j'en puisse dire le juste nombre.

--Ils ne se doutent donc point de notre présence?

--Pas le moins du monde. La chaleur, je suppose, est étouffante dans la

maison, et ces messieurs se sont couchés sur l'herbe et au frais, où,

sauf votre respect, ils ronflent[80] comme des boeufs.

[Note 80: Pour peu que l'on feuillette nos chroniques, on y

verra combien grande était souvent l'imprévoyance des sauvages,

qui, même dans leurs expéditions de guerre, à Repentigny par

exemple, négligeaient de placer durant la nuit des sentinelles

pour veiller à la sûreté commune. Plus d'une fois des villages

entiers durent leur destruction à cette inexplicable imprudence.]

--Il va nous être facile alors de les cerner?

--Oui, mon commandant. Cependant, si vous permettiez à un vieux

chasseur......

--Parle sans crainte.

--Eh bien! je suis d'avis avec vous que nous les entourions tout de

suite; mais, quant à les attaquer, je crois qu'il vaut mieux attendre

le point du jour; car il fait trop noir à présent pour qu'il ne nous en

échappe pas quelques-uns.

--Parfaitement vrai! Mais le jour paraîtra-t-il bientôt?

--Dans une heure, mon commandant, répondit Pierre après avoir consulté

les étoiles et l'horizon.

--En marche alors. Et toi, Pierre, avant de nous servir de guide, passe

par toute la ligne et dis à chacun de nos gens d'avancer sans bruit.

Au bout d'une demi-heure, cent vingt Canadiens investissaient la maison.

Couchés qu'ils étaient parmi des broussailles, derrière quelques gros

arbres et des clôtures qui avoisinaient l'habitation, personne n'aurait

pu soupçonner leur présence.

On n'entendait que les ronflements sonores des Iroquois qui dormaient

sur l'herbe, et, de la tête touffue des arbres, quelques cris d'oiseaux

éveillés par un bruissement inusité, mais imperceptible à toutes autres

oreilles qu'aux leurs.

Les malheureux dormeurs devaient voir en ce moment passer dans leurs

rêves le hideux spectre de la mort qui effleurait leur front de ses

ailes de chauve-souris.

Il pouvait être trois heures quand l'aurore, comme un ruban lumineux, se

déroula lentement à l'horizon. Peu à peu la cime des montagnes dont la

base dormait encore dans la brume, se détacha sur le ciel, et le premier

sourire du jour naissant descendit languissamment sur la vallée.

Le rayonnement des étoiles devint moins vif et finit par s'éteindre à

mesure que la clarté refoulait les ténèbres.

La lumière en effleurant l'herbe humide permit aux Canadiens d'entrevoir

et de compter quinze Iroquois endormis devant la porte de la maison.

--Feu! dit une voix tonnante.

Vingt coups de mousquet répondirent à ce commandement, et leurs

détonations n'en faisant qu'une seule éclatèrent comme un coup de

foudre.

Dix Iroquois restèrent sur place sans mouvement; ils dormaient leur

dernier sommeil. Les cinq autres se levèrent effarés; mais quelques

balles sifflèrent de nouveau dans le taillis et les survivants se

recouchèrent sans jeter une plainte. Ils avaient cru rêver, mais la

mort les tenait à leur tour.[81]

[Note 81: On trouvera peut-être un peu leste cette manière de

faire la guerre; mais qu'on veuille se rappeler les surprises et

les massacres sans nombre dont les Iroquois désolèrent la

Nouvelle-France durant tout le premier siècle qui suivit

l'établissement de la colonie, et l'on avouera que, tout en étant

pénibles, ces représailles étaient alors nécessaires. A ces

barbares qui brûlaient de sang-froid leurs missionnaires, et qui

inventaient chaque jour de nouveaux supplices pour tourmenter

leurs prisonniers, il fallut finir par opposer la violence. Chacun

sait, du reste, à qui, des Iroquois ou des Français, doit être

imputée la plus grande part du sang répandu.]

Suivirent une horrible clameur et des coups de feu, qui partirent de la

maison. Les douze sauvages qui dormaient dans l'habitation venaient de

s'y éveiller. En se voyant investis, ils jetaient leur cri de guerre et

se défendaient.

S'ils étaient peu nombreux, ils avaient pourtant l'avantage de combattre

à l'abri une masse d'ennemis où chacun de leurs coups portait.

On se fusilla de la sorte pendant un quart d'heure, sans que les

Canadiens pussent approcher de la maison, tant la fusillade des Iroquois

était habile et bien nourrie. Plusieurs Canadiens étaient déjà tués et

blessés, quand la porte de la maison s'ouvrit pour donner passage aux

douze sauvages, qui bondirent au dehors pour se frayer un chemin au

travers de leurs ennemis.

--Qu'on les cerne! commanda M. de Vaudreuil.

Onze Iroquois épaulèrent leurs mousquets, et les Canadiens qu'ils

couchèrent en joue mordirent la poussière. Seul, le chef des sauvages

avait gardé son coup de feu et tenait les plus hardis en respect.

C'était un guerrier de haute taille.

--Dent-de-Loup! cria Bienville.

--Mille diables! c'est vrai! Mais il revient donc de l'enfer? s'écria

Pierre Martel.

Les Iroquois, voyant bien que ce serait folie de vouloir rompre cette

muraille d'hommes qui arrêtait leur fuite, retraitèrent vers la maison,

toujours protégés par le mousquet de Dent-de-Loup. Celui-ci fascinait

tellement les Canadiens, qu'ils ne lui tirèrent pas un coup de feu. Il

touchait déjà le seuil quand Bras-de-Fer courut sur lui en criant:

--Ah! vermine! tu ne m'échapperas pas cette fois!

Dent-de-Loup fit entendre un ricanement sinistre, et abaissa la mèche du

serpentin sur le bassinet de son arme.

L'éclair jaillit, le projectile siffla, mais sans atteindre Pierre

Martel, qui s'était jeté à terre en voyant que l'Iroquois allait tirer.

Celui-ci referma la porte, que les assiégés barricadèrent aussitôt.

La maison n'avait qu'un étage et sept grandes ouvertures, dont six

fenêtres et la porte. Deux des croisées donnaient sur la façade, deux

autres en arrière et une sur chacun des côtés.

Dent-de-Loup avait à peine disparu dans l'intérieur, que l'on vit un

canon de mousquet s'appuyer sur le bord de chaque fenêtre, sans que l'on

aperçût pourtant celui qui tenait l'arme. Les deux autres sauvages

s'étaient probablement chargés de la défense de la porte, puisqu'on ne

les voyait point.

--A l'assaut! mes enfants, commanda M. de Vaudreuil.

Bienville fut un des premiers à s'élancer vers la porte, qu'il attaqua

rudement à l'aide d'une hache que venait de lui passer un des siens.

Peu faite pour résister à de pareilles secousses, la porte allait céder,

quand, par un soupirail qui s'ouvrait sur la cave, sortit la gueule d'un

mousquet.

Cette ouverture était à fleur du sol, et personne n'apercevait l'arme

menaçante.

Celui qui aurait abaissé ses regards dans cette direction, aurait vu

pourtant la diabolique figure de Dent-de-Loup, éclairée dans l'ombre de

la cave par la lueur d'une mèche dont il ravivait la flamme d'un souffle

empressé.

Son oeil de tigre se coucha sur la crosse du mousquet, dont l'amorce prit

feu.

Bienville reçut toute la décharge dans le côté droit et tomba.

--Massacre et sang! ils l'ont tué! s'écria Bras-de-Fer.

--Non, Pierre.... je ne suis pas encore mort, dit Bienville, qui se

souleva péniblement sur le coude, sourit et laissa voir une affreuse

blessure d'où le sang coulait à flots.

On entendit en ce moment un rire féroce qui semblait sortir de dessous

terre.

Dent-de-Loup était content.

Pierre prit son jeune maître dans ses bras et l'emporta hors du champ de

bataille.

--Par la mordieu! brûlons-les! cria le chevalier de Vaudreuil. Allons!

mettez le feu à la maison et que ces bandits y meurent comme des

chiens![82]

[Note 82: Charlevoix, tome II, p. 95.]

Cependant Bras-de-Fer avait déposé Bienville en arrière d'un gros arbre

qui protégeait le blessé contre l'atteinte des balles.

Le soleil était encore sous l'horizon, mais il faisait déjà jour et les

reflets rosés de l'aurore venaient animer la figure de Bienville qui

sans cela aurait paru terriblement pâle.

--Ne pleure pas... mon bon Pierre, disait le jeune homme à Bras-de-Fer,

qui sanglotait en se rongeant les poings. Je sens bien... que je m'en

vais... Que veux-tu?... c'est le sort d'un soldat... Mieux vaut

encore... cette blessure... que l'autre... Tu feras... mes adieux... à

ma bonne mère... à mes frères aussi... Tourne-moi donc... de ce côté.

Et le blessé étendit son bras gauche dans la direction de Québec.

Avec toutes les précautions d'une mère pour son enfant qui dort,

Bras-de-Fer le souleva et se rendit à son désir.

La figure du jeune homme resplendit d'une céleste expression quand ses

regards purent plonger au loin sur le fleuve qui roulait majestueusement

ses grandes eaux vers la capitale.

On put ouïr, à cet instant, un chant étrange et sauvage qui semblait

ébranler les pans de la maison en flamme.

"L'Iroquois est brave; il meurt en riant!" hurlait le choeur.

Une voix puissante, celle de Dent-de-Loup, continuait seule:

"En ai-je couché des faces pâles sur le sentier de la guerre! Mon bras

s'est lassé à les tuer et mon oeil à les compter! Je n'en sais plus le

nombre! Les scalps des blancs garnissent le ouigouam du chef en si grand

nombre, qu'ils arrêtaient la pluie qui en pénétrait la toiture dans les

journées d'orage."

Et le choeur reprenait:

"L'Iroquois est brave; il meurt en chantant!" Mêlé aux craquements du

bois que la flamme étreignait, ce chant de mort était terrible.

Le chevalier de Crisasy et M. de Vaudreuil s'approchèrent de Bienville.

Celui-ci, qui avait encore la force de leur sourire, n'eut pourtant pas

celle de leur tendre la main.

Ses deux amis ne pouvant cacher les larmes qui ruisselaient sur leurs

joues:

--Ne me pleurez pas, leur dit-il. Nous nous retrouverons... là-haut...

Donnez-moi... la croix d'or... là, sur ma poitrine.

Crisasy entr'ouvrit le justaucorps et la chemise de Bienville, dont les

yeux brillèrent d'un dernier éclat en voyant une petite croix que

Marie-Louise lui avait donnée en retour de l'anneau des fiançailles. Il

la saisit d'une main nerveuse et la pressa sur ses lèvres qui se

crispèrent après avoir laissé tomber ces derniers mots:

--Seigneur! ayez mon âme... en votre sainte garde!... Marie-Louise!...

adieu!

Le soleil se levait radieux, et ses premiers rayons caressaient dans un

vaste parcours la surface du fleuve.

Bienville parut en ressentir une impression bienfaisante; ses yeux

mourants recouvrèrent assez de force pour s'arrêter encore sur chacun de

ses amis dans un adieu suprême. Puis sa tête s'affaissa lentement et il

mourut.[83]

[Note 83: "Alors ceux qui étaient restés dans la maison se

mirent en défense, et Bienville, s'étant trop approché d'une

fenêtre, fut renversé mort d'un coup de fusil. Son nom fut donné,

après sa mort, à un de ses frères, alors fort jeune, et qui est

maintenant gouverneur de la Louisiane." (Charlevoix, tome II, p.

95.)]

Ainsi finit Bienville, blessé mortellement au service de la patrie,

appuyé sur un arbre, comme Bayard, et, de même que le chevalier sans

peur et sans reproche, donnant sa pensée dernière à sa dame et à son

Dieu.

--Pauvre Marie-Louise! dit Crisasy au milieu de ses larmes, elle avait

bien raison de prévoir un malheur. Rien ne saura l'empêcher désormais de

rester au cloître, où elle voudra certainement mourir.

--Je vais reprendre ma vie des bois, grommela Bras-de-Fer d'une voix

sombre; et quand j'aurai tué assez d'Iroquois et d'Anglais pour venger

mes maîtres, il sera temps alors de partir à mon tour!

La charpente de la maison brûlait jusqu'au faîte, et l'on voyait courir

les douze Iroquois au milieu des flammes et de la fumée. On aurait dit

des damnés se tordant dans le soufre de l'abîme éternel.

Quelques explosions retentirent et de puissants souffles de feu

chassèrent la fumée jusqu'au toit. C'étaient les cornes à poudre qui

éclataient sur leurs porteurs.

On aperçut alors le toit chanceler, s'effondrer et tomber au dedans avec

fracas. Durant quelques secondes, la grande silhouette de Dent-de-Loup,

le seul survivant, se détacha sur le fond rouge du brasier.

On le vit retenir un instant, de ses robustes bras, l'énorme poutre qui

supportait auparavant la toiture.

Sa touffe de cheveux flamba sur son crâne; ses mains rôtirent au contact

du feu.

Il jeta son dernier cri de guerre.

Puis on le vit plier, tomber et se coucher enfin pour mourir sur un lit

de tisons ardents.

La poutre, dépourvue de son dernier appui, s'abattit lourdement sur son

corps, et fit, en retombant, jaillir une gerbe de pétillantes

étincelles.

François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle · 第 49 / 52 题