MISEREMINI.

On prévint, ce jour-là, MM. de Longueuil, de Maricourt et de Bienville

que l'état de leur frère Sainte-Hélène, resté à l'Hôtel-Dieu, empirait à

vue d'oeil, et que même les chirurgiens venaient de le condamner. Les

trois gentilshommes, qui allaient s'embarquer pour Montréal, se

décidèrent à rester à Québec. Seulement, ils chargèrent quelques-uns de

leurs amis de Montréal d'en avertir la famille LeMoyne.

Considérée comme peu dangereuse d'abord, la blessure de M. de

Sainte-Hélène s'était envenimée peu à peu, par le manque de soin qu'il

y avait apporté pour l'avoir regardée comme n'étant pas grave. Le bruit

courut, dans le temps, que sa blessure était empoisonnée; mais

Charlevoix, qui mentionne cette rumeur, paraît n'y ajouter aucune foi.

Il dit que ce fut plutôt pour avoir négligé les prescriptions des

chirurgiens que M. de Sainte-Hélène ne put guérir.

Il mourut à l'Hôtel-Dieu, l'un des premiers jours de décembre 1690.

On y chanta son service dans la matinée du quatrième jour de ce mois.

Mais comme on attendait ce jour-là de Montréal quelques parents de M. de

Sainte-Hélène, et que d'ailleurs on ne pouvait retarder l'inhumation

jusqu'au lendemain, il fut décidé qu'on l'enterrerait dans la soirée,

afin de permettre aux parents absents, s'ils arrivaient avant la nuit,

de se trouver aux funérailles.

Après la tombée du jour, pleine d'ombre et de mystère était la chapelle

de l'Hôtel-Dieu, la nuit couvrant la ville comme d'un drap mortuaire. De

nombreux cierges brûlaient lentement autour d'un cercueil déposé dans la

nef, et jetaient une lueur terne et tremblante sur les murs blancs de

l'église, qui plus loin, vers l'autel, se noyaient dans l'obscurité.

La foule des fidèles attendait silencieuse et recueillie la venue du

prêtre qui devait accompagner à sa dernière demeure le brave chrétien

qui avait combattu son dernier combat.

L'officiant parut bientôt, accompagné de ses acolytes. Il pria d'abord;

puis les fraîches voix des religieuses, entonnèrent avec solennité le

chant sublime du _libera_.

Le dernier mot du dernier verset venait de rouler et de s'éteindre sous

la voûte, quand une voix de femme chanta, dans le silence, le

_Miseremini_.

Perdu dans la foule et courbant le front devant son Dieu qui l'éprouvait

si rudement, Bienville, dont la souffrance n'avait plus assez de place

en son coeur, sentit un froid mortel se glisser dans ses os.

Cette voix était celle de Marie-Louise.

_Miseremini mei_, chantait-elle d'une voix suave, _miseremini mei_,

_saltem vos amici mei_.

_De profundis clamavi ad te_, _Domine_, _Domine_, _exaudi vocem meam_,

chantèrent les voix du choeur.

Du fond de l'abîme de ma douleur, je crie vers vous, ô mon Dieu! murmura

Bienville.

Et Marie-Louise répéta:

_Miseremini mei, saltem vos amici mei._

Tandis que le chant de la soliste et de ses compagnes continuait

d'alterner ainsi, les porteurs enlevèrent le cercueil qui contenait les

restes de Sainte-Hélène et sortirent de l'église en prenant le chemin du

cimetière, situé tout à côté.

Les parents et la foule suivirent en silence, et le cortège se déroula

lentement jusqu'au champ des morts.

Quelques flocons de neige tombaient doucement sur la terre froide.

La lune dormant encore sous l'horizon, la seule lumière des étoiles

tempérait les ténèbres, avec les farandoles lumineuses et mobiles d'une

aurore boréale qui brillait au ciel. Ces vaporeuses clartés couraient

disséminées dans l'espace, et le silence était si profond sur la ville

entière, qu'on entendait leurs mystérieux frizelis. On aurait dit le

bruissement d'armes et de pas d'une aérienne armée de preux qui seraient

venus au-devant de l'âme du guerrier mort, pour l'escorter au ciel.

Quand le prêtre eut fini de réciter les prières, la compagnie de marine

qu'avait si vaillamment commandée Sainte-Hélène, s'approcha de la fosse

où la bière était descendue. Les mousquets s'inclinèrent vers la tombe,

et l'on tira la salve d'honneur, dont les détonations allèrent expirer

au loin dans les vaporeuses Laurentides.

Et comme la première pelletée de terre tombait sur le cercueil, on

entendit les voix du cloître qui chantaient dans la chapelle la dernière

strophe du _De profundis_.

Très faible enfin, la voix de la novice modula le _miseremini_, dont la

dernière note alla mourir dans les arceaux élevés du sanctuaire.

C'était le suprême adieu de Marie-Louise et de Bienville à ce qu'ils

avaient aimé.

O vous qui me lisez, vous avez été jeune ou vous l'êtes encore.

Avez-vous jamais éprouvé les horribles tourments de l'amour déçu? Oh!

alors, dites-moi, mon frère, n'est-ce pas chose atroce que de sentir

ainsi lacérer son coeur comme par la griffe aiguë d'un vautour, et de

voir ses plus chères illusions déserter son âme une à une, pour

s'envoler par lambeaux au vent glacé de la réalité? Oh! n'est-ce pas

que c'est navrant de se dire à vingt ans: Je n'ai connu de l'amour que

la crainte et les larmes! A peine suis-je encore sur le seuil de la vie,

que le malheur me frappe de son gantelet de fer comme pour m'en

repousser!

Ce qu'il reste alors à faire au plus grand nombre est de s'armer de la

cuirasse de l'indifférence, afin de supporter les épreuves de la vie.

Si Dieu pourtant vous a doué d'un coeur aimant à l'excès, d'un coeur que

font battre des désirs aussi grands que le monde, vous pouvez choisir

encore entre la religion et la gloire. Il en est qui optent pour la

dernière.

Bienville fut de ceux-ci.

Oh! s'écria-t-il en sortant du cimetière, puisque c'en est fait de mes

chères espérances d'avenir, et qu'il me faut quelque chose de grand pour

combler ce vide immense creusé dans mon coeur par l'écroulement de mon

amour, à moi désormais la seule et noble émotion des batailles. Oui, ma

fidèle épée, toi seule seras ma compagne, jusqu'à ce que la gloire,

voulant de moi peut-être, consente un jour à m'épouser dans la mort!

François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle · 第 48 / 52 题