--Debout! chargeons! crie-t-il.
Et donnant le signal avec l'exemple, il se lève.
Sainte-Hélène, Bienville et d'Orsy l'ont imité.
Au même instant, une balle vient frapper en pleine poitrine Louis
d'Orsy, qui tombe à la renverse entre les bras de Bienville.
--Bien tiré! Dent-de-Loup, dit Harthing au sauvage qui recharge son
arme.
--Quarante mille démons! c'est encore ce maudit Iroquois, s'écrie
Bras-de-Fer qui aide Bienville à transporter d'Orsy à l'écart. Après
avoir remis son ami entre les mains de quelques hommes préposés aux
soins des blessés, Bienville se penche vers son ami qui vient de
s'évanouir:
--Frère, dit-il, en étendant la main sur ce corps sanglant, dors en paix
ton dernier sommeil! Je cours te venger!
Quand il revint sur la lisière du bois qui regardait le rivage, M. de
Longueuil chargeait l'ennemi à la tête de sa petite troupe.
Bienville bondit au premier rang qui n'est plus qu'à vingt pas de la
compagnie de Harthing, lorsque M. de Longueuil crie d'une voix tonnante:
--A plat ventre tout le monde!
Il a vu les Anglais coucher en joue les siens.
Un ouragan de flamme et de plomb passe au-dessus des Canadiens, dont
aucun n'est touché, grâce au sang-froid du commandant.
A peine le nuage de fumée que vient de faire cette décharge s'est-il
dissipé, que les trois frères LeMoyne se sont relevés en criant:
--En avant!
Qu'il était beau de voir ces deux cents braves chargeant douze cents
ennemis!
Dent-de-Loup, qui peut croire que l'heure de la vengeance a sonné enfin
pour lui, ne tue pas au hasard; c'est sur les officiers que son mousquet
se braque de préférence. Loin de tirer avec les Anglais, quand ceux-ci
ont fait leur décharge inutile, le sauvage a réservé son coup de feu; et
quand les Français se relèvent, il ajuste froidement M. de Longueuil.
Celui-ci, qui court à la tête de son bataillon, n'est plus qu'à dix pas,
lorsque la balle de Dent-de-Loup vient le frapper au côté gauche, où il
porte la main en chancelant.
Un hurlement de rage parcourt les rangs de ses soldats; mais quelle
n'est pas la joie de tous quand ils voient leur capitaine se relever
sain et sauf et leur dire:
--Ce n'est rien, mes enfants! sus à l'Anglais!
La corne à poudre de M. de Longueuil a reçu et amorti le coup, puis fait
dévier la balle.[58]
[Note 58: "Le sieur de Longueuil fut frappé au côté, et aurait
été tué, si sa corne à poudre n'eût amorti le coup." (M.
Ferland.)]
--Damné sauvage! s'écrie Bras-de-Fer, il faut en finir avec toi!
Et trois énormes enjambées le mettent en face de l'Iroquois. Ce dernier
lui porte un furieux coup de casse-tête. Bras-de-Fer, dont le mousquet
est aussi déchargé, s'en sert pour parer le coup, et, prenant son arme
par le canon, il fait décrire un terrible moulinet à la crosse qui
s'abat violemment sur la poitrine nue du sauvage. Celui-ci pousse un
râle qui lui sort de la gorge avec des flots de sang. Il tombe.
--Et de deux! fait Bras-de-Fer en assommant de même le premier Anglais
qui se trouve à portée de son arme.
Cependant Bienville a voulu s'élancer pour croiser le fer avec Harthing,
qu'il a vu combattre au premier rang; mais la force répulsive de la
charge opérée par les Canadiens a rejeté l'Anglais au milieu de sa
compagnie et porté Bienville contre d'autres adversaires.
M. de Sainte-Hélène, au contraire, s'est trouvé lancé dans la direction
du lieutenant, sur lequel il fond l'épée au poing, après avoir fendu la
tête d'un soldat ennemi qui lui barrait le passage.
--Rendez-vous, monsieur, ou vous êtes mort, crie Sainte-Hélène à
Harthing qu'il ajuste d'un pistolet.
Harthing lui répond par un ricanement et baisse la tête quand le coup
part.
La balle de Sainte-Hélène effleure le crâne du lieutenant. L'Anglais
saisit à son tour le seul pistolet chargé qui lui reste et tire à bout
portant sur Sainte-Hélène, qui s'affaisse, la jambe droite cassée par le
coup de feu.[59]
[Note 59: "Sainte-Hélène, voulant avoir un prisonnier, reçut
un coup de feu à la jambe." (Charlevoix, tome II, page 85.)]
--En veux-tu donc à tous les miens? rugit Bienville, qui a pu percer
enfin jusqu'à lui. Oh! nous allons voir!.........
Et, furieux, il court l'épée haute sur Harthing qui tombe en garde.
Leurs pistolets à tous deux sont déchargés; c'est donc un duel à l'arme
blanche qui va décider de leur sort.
En ce moment les ennemis cèdent sous la vigoureuse charge des Canadiens
et se replient sur leur arrière-garde, suivis par nos intrépides
volontaires, qui les chassent devant eux, la baïonnette dans les reins.
Harthing et Bienville se trouvent isolés des autres combattants.
A voir la furie avec laquelle Bienville presse Harthing, on peut croire
qu'il perdra bientôt l'avantage avec le sang-froid qui, dans un combat
de ce genre, donne beaucoup plus de chance à celui qui se tient
froidement sur la défensive, comme Harthing le semble faire.
Aussi rapide que l'éclair, l'épée de Bienville enveloppe l'Anglais de
cercles rapides, et sans relâche le frappe d'estoc et de taille. Leurs
lames, violemment heurtées, rendent un sinistre cliquetis, entrecoupé
par les seuls râlements saccadés qui soulèvent la poitrine des deux
combattants.
Entre deux parades, Harthing porte une estocade de prime à Bienville
qu'il atteint à l'épaule droite. Mais cette blessure, peu grave du
reste, rend toute sa prudence à Bienville, qui se couvre avec soin de
son épée tout en pressant Harthing.
On dirait que ce dernier faiblit. Sa main semble arriver plus lentement
à la parade. Plusieurs fois l'épée de Bienville effleure la poitrine du
lieutenant, dont la respiration devient plus rapide.
Est-ce la lassitude qui saisit l'officier anglais? Est-ce la vision
funeste du spectre de la mort planant au-dessus des combattants pour
choisir sa victime, qui paralyse ainsi ses forces?
Bienville a remarqué cette hésitation, et portant plusieurs bottes à son
adversaire, il fouette soudain du plat de son arme celle de Harthing, se
glisse au-dessous comme un trait et enfonce son épée jusqu'à la garde
dans le coeur de son rival abhorré.
Harthing s'abat sur la terre et ouvre démesurément les yeux. Il sent la
mort venir, et sa haine semble s'envoler avec sa vie. Aussi tend-il au
vainqueur sa main désarmée, en lui disant d'une voix mourante:
--Me pardonnez-vous... Bienville?... Dieu m'a puni... Si d'Orsy... n'est
pas mort... sa blessure... balle empoisonnée... par l'Iroquois ...
Cherchez... contrepoison... Elle... adieu.
Et il expire entre les bras de Bienville, presque peiné de sa mort.
Durant ce combat singulier qui avait duré seulement cinq minutes, les
Canadiens avaient mené l'ennemi tambour battant jusqu'à un petit bois
situé à demi-portée de mousquet du bouquet d'arbres où nos volontaires
s'étaient placés d'abord en embuscade.
Mais là, les ennemis ont fait volte-face, et, appuyés par quelques
pièces de canon, ils ont ouvert un feu terrible sur nos miliciens. Ces
derniers, considérant le désavantage du nombre et de la situation,
retraitent vers leur premier retranchement, la face tournée vers
l'ennemi et combattant toujours.[60]
[Note 60: "Les Anglais côtoyèrent quelque temps la rivière en
bon ordre; mais MM. de Longueuil et de Sainte-Hélène, à la tête de
deux cents volontaires, leur coupèrent le chemin, et escarmouchant
de la même manière qu'on avait fait le dix-huit, firent sur eux
des décharges si continuelles, qu'ils les contraignirent à gagner
un petit bois, d'où ils firent un très grand feu." (Charlevoix,
tome II, p. 85.)]
Bienville a jeté un regard autour de lui, et, n'apercevant que Harthing,
Dent-de-Loup et quelques soldats anglais couchés sur le sol, il voit que
son frère Sainte-Hélène a été emmené hors de la mêlée; aussi
s'empresse-t-il de rejoindre les siens.
Pendant quelque temps encore, on escarmoucha de part et d'autre, tant
qu'enfin les premières ombres de la nuit firent cesser le feu des deux
côtés. Alors les Anglais, renonçant à toute velléité d'assaut, battirent
en retraite vers leur camp, tandis que nos volontaires revenaient vers
la ville, où M. de Frontenac se tenait encore en personne à la tête de
ses troupes, résolu de traverser la rivière si les Canadiens avaient été
trop pressés par l'ennemi. Mais, au dire de Charlevoix, ces derniers ne
lui donnèrent pas lieu de faire autre chose que d'être spectateur du
combat.[61]
[Note 61: "Nous eûmes dans cette seconde action deux hommes
tués et quatre blessés...... La perte des ennemis fut ce jour-là
pour le moins aussi grande que la première fois." (Charlevoix,
tome II, p. 85.)]
Sur les sept heures du soir, alors que les ténèbres enveloppaient le
champ de bataille comme d'un vaste linceul, un des hommes laissés pour
morts sur le lieu du combat, se souleva péniblement et poussa un soupir
rauque, ce qui mit en fuite une bande de corbeaux avides qui déjà
faisaient curée des cadavres. Tandis que les voraces oiseaux s'allaient
percher sur l'arbre le plus voisin en jetant leurs croassements
sinistres aux échos de la nuit, cet homme parvint, après mille efforts
dont chacun lui arrachait un cri de douleur, à se mettre sur son séant.
Après s'être reposé, il s'orienta; et, se sentant incapable de marcher,
il se traîna vers le camp des Anglais, en s'aidant des genoux et des
mains. Ce blessé dut souffrir mille agonies pendant le trajet d'un
demi-mille qu'il lui fallut ainsi faire pour arriver au camp. Si le
soleil eût éclairé sa marche douloureuse, on eût pu voir une longue
traînée de sang qu'il laissait derrière lui.
La première sentinelle qui le reconnut, appela quatre camarades pour
transporter le blessé sous une tente, où le chirurgien et ses aides
faisaient les premiers pansements.
Quand on l'eut déposé sur un matelas, cet homme poussa un immense soupir
de satisfaction et murmura ces mots:
--Le bras des visages pâles est faible comme celui des femmes, qui ne
saurait frapper le guerrier d'un coup mortel. Dent-de-Loup pourra
bientôt chasser encore le caribou rapide, et orner sa ceinture de maints
nouveaux scalps que la fumée de son feu desséchera dans le ouigouam du
chef.