La place d'armes présentait le lendemain matin un bien beau spectacle.
Il y avait là, assemblés devant le château, plus de trois mille hommes,
tant de troupes régulières que de milices.
Les rayons du soleil levant se jouaient sur les armures,[53] les
mousquets, les baïonnettes et les épées nues, et jetaient par toute la
place mille scintillations rayonnant en gerbes lumineuses, qui
tranchaient vivement sur les riches costumes aux couleurs variées des
officiers, et sur les belles plumes blanches qui ombrageaient quelques
chapeaux fièrement galonnés d'or. On aurait dit de grosses gouttes de
rosée dormant sur de grandes fleurs tropicales balancées par la brise et
reflétant, avant de remonter absorbées dans l'air, les premiers feu du
matin. Or pour quelques-uns qui portaient ces armes dans l'attente du
combat, n'était-ce pas leur dernière rosée de vie qu'éclairait alors ce
beau soleil?
[Note 53: On en portait quelquefois encore à cette époque,
moins pour se garantir des balles qui les perçaient bel et bien,
que pour résister aux coups d'armes blanches.]
L'habillement des miliciens paraissait terne à côté du costume des
troupes de ligne. A cette époque, au Canada comme en France, les milices
n'avaient point d'uniforme. Loin de faire tache cependant, leurs habits
d'étoffe grise ne servaient que de repoussoir ou de contraste au
brillant fond de ce tableau vivant.
Que de nobles coeurs battaient sous les riches justaucorps de tant de
braves officiers qui parcouraient tous les rangs des soldats alignés,
ici recevant des ordres et les transmettant plus loin! Et les grands
noms qu'ils portaient, ces galants hommes!
Oh! la belle vision qui passe devant mes yeux ravis par la splendeur de
ces souvenirs du passé! Dites-moi, ne la voyez-vous pas comme moi?
N'est-ce pas lui que j'aperçois là-bas, au-dessus de tous, le noble
vieillard? Oui, c'est le comte de Frontenac. Il m'apparaît près du
château dictant ses ordres au baron LeMoyne de Longueuil, surnommé le
Machabée de Montréal, et à MM. LeMoyne de Sainte-Hélène et de Bienville.
Ces trois frères vont commander un détachement de deux cents Canadiens
chargés d'aller, sur-le-champ, tenir en échec les deux mille Anglais
commandés par Whalley.
Salut à toi! illustre gouverneur qui réussis à faire rejaillir sur notre
pays un rayon de la gloire dont ton maître, Louis XIV, inonda la France
du grand siècle.
Près de lui se tient M. de Callières, le gouverneur de Montréal.
Fièrement appuyé sur son épée, on dirait qu'il veut déjà prendre les
airs magnifiques du comte, auquel il succédera, huit ans plus tard, dans
le gouvernement de la Nouvelle-France.
Le chevalier et colonel de Vaudreuil se tient tout à côté de celui-ci,
prêt sans doute, car il en est digne en tous points, à le remplacer à
Montréal.
Puis viennent M. d'Ailleboust de Musseau, et son digne frère, le sieur
d'Ailleboust de Mantet, qui s'est illustré à la prise de Corlar.
Enfin le sieur d'Hertel qui, à la tête de cinquante-deux Canadiens et
sauvages, a pris Salmon-Falls, dans l'hiver de 1690, après avoir défait
les deux cents hommes qui défendaient ce poste. Et, comme noblesse
oblige, on le voit encore, durant le siège de cette même année, cueillir
de nouveaux lauriers à la tête des milices des Trois-Rivières.
Plus loin, je vois le sieur Jacques LeBer du Chêne qui assistait, aux
côtés de Sainte-Hélène et de d'Iberville, à la prise de Corlar. Aussi
Louis XIV lui donnera-t-il, en 1696, des lettres d'anoblissement à cause
de ses nombreux services.
Ensuite vient le fils du baron de Bécancourt, M. de Portneuf, le même
qui fit taire, l'hiver précédent, les huit canons défendant Casco, qui
se rendit à lui. Puis encore MM. Boucher de Boucherville et de
Niverville, les sieurs de Beaujeu, de Saint-Ours et M. de Montigny, qui
fut blessé à l'attaque de Corlar.
Enfin, disséminés par toute la place d'armes, et excitant l'ardeur
belliqueuse des soldats qu'ils commandent, ce sont les Baby de Ranville,
les Aubert de Gaspé, les de Lanaudière, les Deschambault et les Chartier
de Lotbinière.
Ici se croisent le chevalier de Crisasy, descendant d'une grande famille
sicilienne, et M. de Martigny, cousin germain d'Iberville.
Là, le sieur de Valrennes donne des ordres à son lieutenant M. Dupuy.
Plus loin, M. de Saint-Cirque s'en va causant avec M. Boisberthelot de
Beaucourt; et tous deux, en passant, saluent Augustin Le Gardeur de
Courtemanche.
Mais, éblouis par cette revue qui passe radieuse devant eux, mes yeux ne
voient plus, quand il leur faudrait encore compter tant de noms aussi
beaux que tous ceux-là!
MM. de Longueuil, de Sainte-Hélène et de Bienville, après avoir reçu les
instructions du gouverneur, venaient de rejoindre les deux cents
Canadiens qu'ils allaient mener à l'attaque, lorsqu'ils virent arriver
Louis d'Orsy.
--Tiens! dit Bienville à ce dernier, serais-tu donc de la partie?
--Eh! oui, mon cher. M. de Maricourt m'a permis de vous accompagner.
Comme les vaisseaux ont retraité de devant la ville, et qu'ils n'ont pas
l'air d'avoir envie de revenir essuyer notre feu,[54] le capitaine
prétend n'avoir besoin que de quelques hommes pour la garde de sa
batterie. Il vous envoie aussi Bras-de-Fer, pensant bien qu'il pourra
nous être utile. Tiens, le voici.
[Note 54: "Les vaisseaux de sir William Phipps furent
tellement maltraités que, le dix-neuf octobre, deux d'entre eux
rejoignirent le gros de la flotte, tandis que deux autres se
mirent à l'abri des boulets, en remontant à l'anse des Mères. Là
encore, ils furent attaqués et forcés de se retirer vers les
autres." (M. Ferland.)]
--Présent, mon commandant, dit Pierre Martel, qui fit le salut
militaire.
--Nous allons donc escarmoucher à la Canardière? dit d'Orsy à M. de
Longueuil.
--Oui, car il paraît que l'ennemi se tient sous les armes depuis le
matin et semble se préparer, d'après les rapports de nos éclaireurs, à
marcher sur la ville.
--Pardon, mon commandant, dit Bras-de-Fer, à qui sa qualité d'ancien
domestique de la famille permettait certaines libertés qu'on n'aurait
point tolérées chez un autre soldat; pardon, mais je crois que c'est un
bien mauvais jour pour s'en aller attaquer ainsi l'Anglais dans ses
retranchements.
--Et pourquoi, maître Pierre?
--N'est-ce pas aujourd'hui vendredi?[55]
[Note 55: Le 20 octobre 1690 était un vendredi.]
--Ah! ah!
--Ne riez pas, monsieur, le vendredi, voyez-vous, est jour de malheur.
--Bah! histoire de vieille femme, dit Sainte-Hélène.
--Que nous chantes-tu donc là, sinistre corbeau? repartit Louis d'Orsy.
--Ce bon Pierre! dit Bienville en riant comme les autres.
--Prenez garde! messieurs, prenez garde!
--Allons! allons! un homme comme toi, Pierre, ne devrait pas croire à
ces choses-là. Mais nous perdons notre temps. Attention! serrez les
rangs! dit à sa petite troupe M. de Longueuil.
Pierre Martel alla s'aligner, non sans avoir secoué plusieurs fois la
tête en signe de désapprobation.
Vers dix heures, toute cette belle et vaillante jeunesse s'ébranla au
son des tambours et des fifres. Le détachement de deux cents hommes,
commandé par MM. de Longueuil, Sainte-Hélène, d'Orsy et Bienville, prit
les devants; car il avait à traverser la rivière Saint-Charles pour
rejoindre les Anglais, tandis que M. de Frontenac restait, à la tête de
trois bataillons, de ce côté-ci de la rivière, au cas où les ennemis
parviendraient à la traverser à gué.[56]
[Note 56: Voyez Charlevoix.]
Whalley n'était pas à la tête des troupes de terre. Il se trouvait en ce
moment à bord du vaisseau amiral, où il était allé le matin, de bonne
heure, "communiquer à Phipps le résultat du conseil de guerre tenu la
veille par les officiers de l'armée de terre; car ces derniers
regardaient l'entreprise comme trop hasardeuse, et concluaient qu'il
valait mieux l'abandonner à cause de l'état avancé de la saison."[57]
[Note 57: Voir aussi le journal du major Whalley.]
Nonobstant l'absence de leur commandant, les ennemis voulurent tenter
une dernière attaque; et après avoir crié durant toute la matinée: _Vive
le roi Guillaume!_ sans doute pour se remonter un peu le moral, ils se
mirent en marche et se rapprochèrent de la rivière Saint-Charles, vers
deux heures de l'après-midi.
Les Anglais, au nombre d'au moins douze cents, longeaient la rivière en
toute sécurité, lorsque soudain, au détour d'un petit bois qui se
trouvait sur leur droite et à l'endroit même où est aujourd'hui la ferme
de Maizerets, deux cents coups de feu partirent en crépitant du fourré
où les hommes de M. de Longueuil s'étaient postés en embuscade.
--_Forward!_ crie le commandant ennemi.
--Feu! ordonne M. de Longueuil, quand les Anglais ne sont plus qu'à
cinquante pas.
Et cette seconde décharge, plus meurtrière que l'autre, s'en va semer la
confusion et la mort dans les rangs des ennemis, qui commencent à se
débander.
Harthing, désirant dissiper les soupçons qui planent sur lui, se tient
en avant de sa compagnie, qu'il encourage de l'exemple et de la voix.
Quand il s'aperçoit que ses soldats commencent à plier, il se retourne
tranquillement vers eux; et là, exposé au feu des Canadiens, calme comme
sur un champ de parade, il reçoit trois balles dans ses habits, tandis
qu'il s'efforce de rallier ses gens.
C'est qu'il était aussi brave que violent.
Dent-de-Loup se tient à côté de lui, le mousquet en joue et prêt à faire
feu sur le premier des Canadiens qu'il verra; car ces derniers sont
restés couchés dans les broussailles.
--Oh! Louis! je le vois! il est là! dit Bienville à d'Orsy.
Et arrachant un mousquet d'entre les mains d'un soldat, François
l'épaule et tire sur John Harthing. Mais sa précipitation nuit à la
justesse de son coup de feu et la balle perce seulement le chapeau de
l'Anglais.