Le récit qui va suivre n'est le fruit ni du caprice, ni du hasard,
contrairement au grand nombre de ces oeuvres légères dont notre temps est
ahuri. Et, comme il n'est guère probable qu'on mette le motif qui me l'a
fait écrire au compte de l'intérêt pécuniaire--il est bien établi que
les lettres ne sauraient, au Canada, faire vivre, même médiocrement, le
plus frugal comme le plus fécond des écrivains--je puis dire avec
Montaigne, dès le début: "Cecy, lecteurs, est un livre de bonne foy."
En voici la raison.
Bercé, dans mon enfance, par les chants populaires et les légendes avec
lesquelles on provoquait mon sommeil, déjà mon imagination s'éveillait
au récit de ces histoires de loups-garous et de revenants qui font les
délices des vieilles femmes et des enfants.
Plus tard, bien que très jeune encore, je pus lire quelques romans de
sir Walter Scott. Alors, quand le soir je regagnais mon lit, il me
semblait entendre, dans le vent de la nuit, le son prolongé des
trompettes des hérauts sonnant la fanfare d'un tournoi. Et, lorsque le
sommeil venait mettre un terme à ces insomnies, je croyais quelquefois,
dans un songe, ouïr les pas sonores des chevaux de hardis hommes d'armes
ébranlant le pont-levis d'un antique donjon.
Par la suite, on emprisonna mes douze ans et mes rêveries d'enfant dans
les sombres murailles du collège. Passer, sans transition, d'une liberté
presque absolue au sévère régime d'une captivité de dix mois, et de
promenades forcées à travers les steppes arides de la syntaxe latine, en
la maussade compagnie d'une caravane de _pensums_, c'était très dur.
Mais, comme il n'est pas de désert sans oasis, je trouvai bientôt moyen
d'avoir des heures charmantes en l'aimable compagnie des livres que
j'aimais tant. Que de fois alors n'ai-je pas, à la barbe du maître
d'étude, battu les prairies et les forêts avec Bas-de-Cuir, le héros
favori de Cooper, tandis que mes compagnons de misère se piquaient aux
chardons du "jardin des racines grecques!" Combien de fois, en classe,
n'ai-je pas fait le coup de feu contre les sauvages du Mexique avec le
Coureur des bois de Louis de Bellemare, alors que mon maître biffait un
onzième solécisme dans mon dernier thème latin, et que mon voisin de
droite s'endormait doucement à la cadence monotone d'une _décade_ rétive
aux freins de la mémoire!
Vint un jour enfin, où, lassé par la lecture exclusive de ces fictions,
je me mis à lire l'histoire de mon pays. Aux émouvants récits des
luttes, des aventures et des souffrances de nos aïeux, tout
l'enthousiasme de mes jeunes ans, toutes les facultés de mon imagination
se concentrèrent sur ces faits aussi brillants que vrais; et, à mesure
que j'avançais en la lecture de ces pages attachantes, une idée qui
m'était venue tout d'abord, surgissait, croissait, grandissait en moi:
c'était de rendre populaires, en les dramatisant, des actions nobles et
glorieuses que tout Canadien devrait connaître.
C'est dans le premier essor de cette pensée que j'écrivis, il y a cinq
ans, ma Nouvelle _Charles et Eva_. J'avais alors vingt ans; à cet âge,
on ne doute de rien, et l'on ne sait pas grand'chose. Aussi y a-t-il
plus de bonne volonté que de mérite et de style dans cette malheureuse
Nouvelle, qui n'en est pas une.
Mais le lecteur fut assez bon pour ne se point fâcher, et donna même un
bienveillant sourire à cette tentative dans un genre encore peu
exploité dans notre pays.
Enhardi par cette tacite approbation, j'ai continué de cultiver mon
idée, et d'ajouter à mes ressources littéraires et historiques. Et voilà
pourquoi je crois pouvoir dire, en livrant cet écrit à la publicité, que
c'est un livre de bonne foi, puisqu'il est né d'une pensée sérieuse.
D'ailleurs, loin de fausser l'histoire, comme il arrive malheureusement
dans le très grand nombre des romans historiques, je me suis au
contraire efforcé de la suivre rigoureusement dans toutes les péripéties
du drame. De sorte que le lecteur saisira facilement la ligne de
démarcation qui, dans ce récit, sépare le roman de l'histoire.
Mais on me reprochera, peut-être, l'aridité de certains détails qui
pourront, aux yeux de quelques lecteurs, sembler étranges dans une oeuvre
d'imagination. A cela je répondrai que, mon but étant de faire mieux
connaître un des plus beaux épisodes de nos annales--le second siège de
Québec--je n'ai, à dessein, employé d'intrigue que ce qu'il en faut pour
animer mon récit.
Aussi bien heureux serai-je, si je puis dire comme le poète:
"Le conte fait passer le précepte avec lui."
Québec, 1er septembre 1870.