INTRODUCTION

En publiant une édition définitive de mes romans historiques, avec les

nombreuses corrections de style qu'une expérience plus grande me permet

d'y faire aujourd'hui, je puis enfin réaliser un désir depuis longtemps

caressé, celui de relier par des préfaces ou des précis historiques ces

quatre volumes: _le Chevalier de Mornac_, _François de Bienville_,

_l'Intendant Bigot_ et _la Fiancée du Rebelle_, où j'ai cherché à

peindre fidèlement les époques les plus remarquables de nos annales. A

l'aide de ces additions, je me trouverai avoir atteint--avec plus ou

moins de précision--le but auquel je visai le jour où je traçai les

premières lignes de mon premier livre: rendre plus populaire en la

dramatisant la partie héroïque de notre histoire et l'embrasser dans ces

quatre volumes, où la fiction n'a que juste assez de place pour qu'on

puisse les classer dans la catégorie des romans historiques.

Malheureusement, des exigences de librairie ne me permettent pas de

commencer la publication de cette série d'ouvrages par le premier en

date au point de vue de l'histoire. En effet la scène où se meut _le

Chevalier de Mornac_ se passe à l'époque de l'arrivée du régiment de

Carignan, qui vint, en 1665, donner à la Nouvelle-France un essor tel,

que certains historiens datent de cette époque l'existence sérieuse de

la colonie.

Il se trouve que _François de Bienville_ (1690) est celui de mes livres

que l'on se procure maintenant avec le plus de difficulté, et c'est le

désir de mes éditeurs qu'il soit réédité le premier. Je me rends à leur

demande, sachant du reste combien il sera facile, par la suite, de

placer chacun de ces volumes dans l'ordre qui lui convient.

Laissant donc, pour le moment, _le Chevalier de Mornac_ attendre

patiemment la réimpression, j'esquisserai ici, en quelques traits, les

événements historiques principaux qui se rattachent à _François de

Bienville_, ouvrage dont j'ai la satisfaction d'offrir à mes lecteurs

une édition nouvelle et revue avec soin.

Grâce aux mesures énergiques prises par le marquis de Tracy, que Louis

XIV avait envoyé au Canada en 1665 pour y châtier les Iroquois qui

n'avaient cessé, pendant trente ans, de promener le massacre et la

dévastation dans la colonie, grâce aussi aux encouragements donnés à

l'agriculture et à l'industrie par l'intendant Talon, la Nouvelle-France

était entrée dans une ère d'accroissement et de prospérité assurés. On

put voir alors les forêts tomber sous la hache du bûcheron, des

paroisses surgir sur les bords du Saint-Laurent, aux environs de Québec,

des Trois-Rivières et de Montréal, et le pays se développer rapidement

par une colonisation intelligente et active.

Non contents de donner un vigoureux élan à l'agriculture et à

l'industrie locales, M. Talon et, après lui, le gouverneur Frontenac

lançaient, quelques années plus tard, Jolliet, Marquette et La Salle

vers les immenses solitudes de l'Ouest, et ces expéditions allaient, par

la découverte du Mississipi, agrandir considérablement le domaine de la

France en ajoutant au Canada les riches contrées de la Louisiane.

Ce développement rapide de la Nouvelle-France ne tarda pas à causer de

l'ombrage aux colonies anglaises, ses voisines. Aussi les habitants de

la Nouvelle-Angleterre commencèrent-ils à inciter, sourdement d'abord,

les Iroquois à déclarer la guerre aux Français. En 1686, le colonel

Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York, convoquait à Albany les députés

des cinq cantons iroquois, et leur persuadait que les Français avaient

l'intention de faire une nouvelle incursion dans leur pays et qu'il

fallait prévenir les Canadiens en les attaquant, eux et leurs alliés

sauvages. Excités par ces assertions mensongères, les Iroquois reprirent

le cours de leurs atrocités. Il fallait au plus tôt mater l'insolence de

ces barbares, et M. de Denonville, alors gouverneur du Canada, envahit,

en 1687, le territoire iroquois à la tête de huit cents soldats, de

mille miliciens et de six cents sauvages. Après avoir culbuté huit cents

Tsonnontouans, l'expédition battit le pays pendant dix jours, brûlant

les moissons, les provisions de grain, ainsi que les bourgades

principales, et s'en revint victorieuse à Québec, après avoir parcouru

quatre cent soixante lieues, à travers forêts, fleuves et rivières,

depuis le vingt-quatre mai jusqu'au dix août. Tel fut l'effet de cette

vigoureuse mesure, que, par suite de la famine et de la terreur qui la

forcèrent de se disperser, la nation des Tsonnontouans, qui comptait

auparavant dix mille âmes et plus de huit cents guerriers, se trouva

réduite de moitié.

Cette sévère correction inspira d'abord une crainte salutaire aux

Iroquois, qui demandèrent de nouveau la paix. Mais ceci ne faisait pas

le compte du colonel Dongan qui, à force d'insinuations et d'instances,

engagea derechef ces sauvages à se ruer en masse sur la colonie

française.

Pendant les années 1688 et 1689, les Iroquois firent les plus grands

ravages dans le gouvernement de Montréal. Au mois d'août 1689, après une

succession de massacres accomplis dans les environs de cette ville avec

une cruauté inouïe, une de leurs bandes s'abattait sur Lachine, où elle

égorgeait, avec des raffinements de cruauté, deux cents personnes et en

emmenait cent vingt en captivité. La terreur que ces bandits

inspiraient était si grande qu'ils restèrent maîtres de la campagne

pendant deux mois.

Dans ces circonstances critiques, M. de Frontenac, qui avait été rappelé

en France quelques années auparavant, fut préposé pour la seconde fois

au gouvernement du Canada. Ce gouverneur intelligent, hardi, doué d'une

volonté de fer, était bien celui qui convenait à la situation. Pour

punir d'abord la perfidie de Dongan et intimider ensuite les Iroquois,

M. de Frontenac lança, coup sur coup, contre la Nouvelle-Angleterre

trois expéditions, qui détruisirent les bourgs de Schenectady,[1] de

Salmon-Falls et de Casco, massacrèrent une partie des habitants et

firent prisonniers ceux qui échappèrent à la première furie de

l'attaque. Revanche sévère, cruelle même, mais conséquence inévitable

des massacres que la population de la Nouvelle-Angleterre avait

provoqués chez nous l'année précédente.

[Note 1: Nous avons raconté dans notre premier essai, _Charles

et Eva_, publié dans la _Revue canadienne_ de 1865, l'épisode de

l'expédition contre Schenectady.]

C'est à la suite de ces événements que les colons anglais se décidèrent

à envahir le Canada à la fois par terre et par mer, afin d'en chasser

les Français et de s'emparer du pays.

Le récit de cette expédition fait le sujet principal de _François de

Bienville_.

Québec, 8 avril 1882.

François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle · 第 3 / 52 题