CAUSERIES ALTIÈRES

Peu à peu les bancs de la chambre se garnirent. Les lords

commencèrent à arriver. L’ordre du jour était le vote du bill

augmentant de cent mille livres sterling la dotation annuelle de

Georges de Danemark, duc de Cumberland, mari de la reine. En

outre, il était annoncé que divers bills consentis par sa majesté

allaient être apportés à la chambre par des commissaires de la

couronne ayant pouvoir et charge de les sanctionner, ce qui

érigeait la séance en séance royale. Les pairs avaient tous leur

robe de parlement par-dessus leur habit de cour ou de ville.

Cette robe, semblable à celle dont était revêtu Gwynplaine, était

la même pour tous, sinon que les ducs avaient cinq bandes

d’hermine avec bordure d’or, les marquis quatre, les comtes et

les vicomtes trois, et les barons deux. Les lords entraient par

groupes. On s’était rencontré dans les couloirs, on continuait

les dialogues commencés. Quelques-uns venaient seuls. Les

costumes étaient solennels, les attitudes point; ni les paroles.

Tous, en entrant, saluaient le trône.

Les pairs affluaient. Ce défilé de noms majestueux se faisait à

peu près sans cérémonial, le public étant absent. Leicester

entrait et serrait la main de Lichfield; puis Charles Mordaunt,

comte de Peterborough et de Monmouth, l’ami de Locke, sur

l’initiative duquel il avait proposé la refonte des monnaies;

puis Charles Campbell, comte de Loudoun, prêtant l’oreille à

Fulke Greville, lord Brooke; puis Dorme, comte de Caërnarvon;

puis Robert Sutton, baron Lexington, fils du Lexington qui avait

conseillé à Charles II de chasser Gregorio Leti, historiographe

assez mal avisé pour vouloir être historien; puis Thomas

Bellasyse, vicomte Falconberg, ce beau vieux; et ensemble les

trois cousins Howard, Howard, comte de Bindon, Bower-Howard,

comte de Berkshire, et Stafford-Howard, comte de Stafford; puis

John Lovelace, baron Lovelace, dont la pairie éteinte en 1736

permit à Richardson d’introduire Lovelace dans son livre et de

créer sous ce nom un type. Tous ces personnages diversement

célèbres dans la politique ou la guerre, et dont plusieurs

honorent l’Angleterre, riaient et causaient. C’était comme

l’histoire vue en négligé.

En moins d’une demi-heure, la chambre se trouva presque au

complet. C’était tout simple, la séance étant royale. Ce qui

était moins simple, c’était la vivacité des conversations. La

chambre, si assoupie tout à l’heure, était maintenant en rumeur

comme une ruche inquiétée. Ce qui l’avait réveillée, c’était

l’arrivée des lords en retard. Ils apportaient du nouveau.

Chose bizarre, les pairs qui, à l’ouverture de la séance, étaient

dans la chambre, ne savaient point ce qui s’y était passé, et

ceux qui n’y étaient pas le savaient.

Plusieurs lords arrivaient de Windsor.

Depuis quelques heures, l’aventure de Gwynplaine s’était

ébruitée. Le secret est un filet; qu’une maille se rompe, tout

se déchire. Dès le matin, par suite des incidents racontés plus

haut, toute cette histoire d’une pairie retrouvée sur un tréteau

et d’un bateleur reconnu lord, avait fait éclat à Windsor, dans

les privés royaux. Les princes en avaient parlé, puis les

laquais. De la cour l’événement avait gagné la ville. Les

événements ont une pesanteur, et la loi du carré des vitesses

leur est applicable. Ils tombent dans le public et s’y enfoncent

avec une rapidité inouïe. A sept heures, on n’avait pas à

Londres vent de cette histoire. A huit heures, Gwynplaine était

le bruit de la ville. Seuls, les quelques lords exacts qui

avaient devancé l’ouverture de la séance ignoraient la chose,

n’étant point dans la ville où l’on racontait tout et étant dans

la chambre où ils ne s’étaient aperçus de rien. Sur ce,

tranquilles sur leurs bancs, ils étaient apostrophés par les

arrivants, tout émus.

--Eh bien? disait Francis Brown, vicomte Mountacute, au marquis

de Dorchester.

--Quoi?

--Est-ce que c’est possible?

--Quoi?

--L’Homme qui Rit!

--Qu’est-ce que c’est que l’Homme qui Rit?

--Vous ne connaissez pas l’Homme qui Rit?

--Non.

--C’est un clown. Un boy de la foire. Un visage impossible

qu’on allait voir pour deux sous. Un saltimbanque.

--Après?

--Vous venez de le recevoir pair d’Angleterre.

--L’homme qui rit, c’est vous, milord Mountacute.

--Je ne ris pas, milord Dorchester.

Et le vicomte Mountacute faisait un signe au clerc du parlement,

qui se levait de son sac de laine et confirmait à leurs

seigneuries le fait de l’admission du nouveau pair. Plus les

détails.

--Tiens, tiens, tiens, disait lord Dorchester, je causais avec

l’évêque d’Ély.

Le jeune comte d’Annesley abordait le vieux lord Eure, lequel

n’avait plus que deux ans à vivre, car il devait mourir en 1707.

--Milord Eure?

--Milord Annesley?

--Avez-vous connu lord Linnaeus Clancharlie?

--Un homme d’autrefois. Oui.

--Qui est mort en Suisse?

--Oui. Nous étions parents.

--Qui avait été républicain sous Cromwell, et qui était resté

républicain sous Charles II?

--Républicain? pas du tout. Il boudait. C’était une querelle

personnelle entre le roi et lui. Je tiens de source certaine que

lord Clancharlie se serait rallié si on lui avait donné la place

de chancelier qu’a eue lord Hyde.

--Vous m’étonnez, milord Eure. On m’avait dit que ce lord

Clancharlie était un honnête homme.

--Un honnête homme! Est-ce que cela existe? Jeune homme, il n’y

a pas d’honnête homme.

--Mais Caton?

--Vous croyez à Caton, vous.

--Mais Aristide?

--On a bien fait de l’exiler.

--Mais Thomas Morus?

--On a bien fait de lui couper le cou.

--Et à votre avis, lord Clancharlie?...

--Était de cette espèce. D’ailleurs un homme qui reste en exil,

c’est ridicule.

--Il y est mort.

--Un ambitieux déçu. Oh! si je l’ai connu! je crois bien.

J’étais son meilleur ami.

--Savez-vous, milord Eure, qu’il s’était marié en Suisse?

--Je le sais à peu près.

--Et qu’il a eu de ce mariage un fils légitime?

--Oui. Qui est mort.

--Qui est vivant.

--Vivant?

--Vivant.

--Pas possible.

--Réel. Prouvé. Constaté. Homologué. Enregistré.

--Mais alors ce fils va hériter de la pairie de Clancharlie?

--Il ne va pas en hériter.

--Pourquoi?

--Parce qu’il en a hérité. C’est fait.

--C’est fait?

--Tournez la tête, milord Eure. Il est assis derrière vous au

banc des barons.

Lord Eure se retournait; mais le visage de Gwynplaine se dérobait

sous sa forêt de cheveux.

--Tiens! disait le vieillard, ne voyant que ses cheveux, il a

déjà adopté la nouvelle mode. Il ne porte pas perruque.

Grantham abordait Colepepper.

--En voilà un qui est attrapé!

--Qui ça?

--David Dirry-Moir.

--Pourquoi ça?

--Il n’est plus pair.

--Comment ça?

Et Henry Auverquerque, comte de Grantham, racontait à John, baron

Colepepper, toute «l’anecdote», la bouteille épave portée à

l’amirauté, le parchemin des comprachicos, le _jussu régis_

contre-signé _Jeffreys_. la confrontation dans la cave pénale de

Southwark, l’acceptation de tous ces faits par le lord-chancelier

et par la reine, la prise du test dans le rond-point vitré, et

enfin l’admission de lord Fermain Clancharlie au commencement de

la séance, et tous deux faisaient effort pour distinguer entre

lord Fitz Walter et lord Arundel la figure, dont on parlait tant,

du nouveau lord, mais sans y mieux réussir que lord Eure et lord

Annesley.

Gwynplaine, du reste, soit hasard, soit arrangement de ses

parrains avertis par le lord-chancelier, était placé dans assez

d’ombre pour échapper à la curiosité.

--Où ça? où est-il?

C’était le cri de tous en arrivant, mais aucun ne parvenait à le

bien voir. Quelques-uns, qui avaient vu Gwynplaine à la

Green-Box, étaient passionnément curieux, mais perdaient leur

peine. Comme il arrive quelquefois qu’on embastille prudemment

une jeune fille dans un groupe de douairières, Gwynplaine était

comme enveloppé par plusieurs épaisseurs de vieux lords infirmes

et indifférents. Des bons hommes qui ont la goutte sont peu

sensibles aux histoires d’autrui.

On se passait de main en main des copies de la lettre en trois

lignes que la duchesse Josiane avait, affirmait-on, écrite à la

reine sa sœur, en réponse à l’injonction que lui avait faite sa

majesté d’épouser le nouveau pair, l’héritier légitime des

Clancharlie, lord Fermain. Cette lettre était ainsi conçue:

«Madame,

«J’aime autant cela. Je pourrai avoir lord David pour amant.»

Signé _Josiane_. Ce billet, vrai ou faux, avait un succès

d’enthousiasme.

Un jeune lord, Charles d’Okehampton, baron Mohun, dans la faction

qui ne portait pas perruque, le lisait et le relisait avec

bonheur. Lewis de Duras, comte de Feversham, anglais qui avait

de l’esprit français, regardait Mohun et souriait.

--Eh bien, s’écriait lord Mohun, voilà la femme que je voudrais

épouser!

Et les voisins des deux lords entendaient ce dialogue entre Duras

et Mohun:

--Épouser la duchesse Josiane, lord Mohun!

--Pourquoi pas?

--Peste!

--On serait heureux!

--On serait plusieurs.

--Est-ce qu’on n’est pas toujours plusieurs?

--Lord Mohun, vous avez raison. En fait de femmes, nous avons

tous les restes les uns des autres. Qui est-ce qui a eu un

commencement?

--Adam, peut-être.

--Pas même.

--Au fait, Satan!

--Mon cher, concluait Lewis de Duras, Adam n’est qu’un prête-nom.

Pauvre dupe. Il a endossé le genre humain. L’homme a été fait à

la femme par le diable.

Hugo Cholmley, comte de Cholmley, fort légiste, était interrogé

du banc des évêques par Nathanaël Crew, lequel était deux fois

pair, pair temporel, étant baron Crew, et pair spirituel, étant

évêque de Durham.

--Est-ce possible? disait Crew.

--Est-ce régulier? disait Cholmley.

--L’investiture de ce nouveau venu s’est faite hors de la

chambre, reprenait l’évêque, mais on affirme qu’il y a des

précédents.

--Oui. Lord Beauchamp sous Richard II. Lord Chenay sous

Élisabeth.

--Et lord Broghill sous Cromwell.

--Cromwell ne compte pas.

--Que pensez-vous de tout cela?

--Des choses diverses.

--Milord, comte de Cholmley, quel sera le rang de ce jeune

Fermain Clancharlie dans la chambre?

--Milord évêque, l’interruption républicaine ayant déplacé les

anciens rangs, Clancharlie est aujourd’hui situé dans la pairie

entre Barnard et Somers, ce qui fait que, dans un cas de tour

d’opinions, lord Fermain Clancharlie parlerait le huitième.

--En vérité! un bateleur de place publique!

--L’incident en soi ne m’étonne point, milord évêque. Ces

choses-là arrivent. Il en arrive de plus surprenantes. Est-ce

que la guerre des deux roses n’a pas été annoncée par

l’assèchement subit de la rivière Ouse en Bedford le 1er janvier

1399? Or, si une rivière peut tomber en sécheresse, un seigneur

peut tomber dans une condition servile. Ulysse, roi d’Ithaque,

fit toutes sortes de métiers. Fermain Clancharlie est resté lord

sous son enveloppe d’histrion. La bassesse de l’habit ne touche

point la noblesse du sang. Mais la prise du test et

l’investiture hors séance, quoique légale à la rigueur, peut

soulever des objections. Je suis d’avis qu’il faudra s’entendre

sur la question de savoir s’il y aurait lieu plus tard à

questionner en conversation d’état le lord-chancelier. On verra

dans quelques semaines ce qu’il y aura à faire.

Et l’évêque ajoutait:

--C’est égal. C’est une aventure comme on n’en a pas vu depuis

le comte Gesbodus.

Gwynplaine, l’Homme qui Rit, l’inn Tadcaster, la Green-Box,

_Chaos vaincu_, la Suisse, Chillon, les comprachicos, l’exil, la

mutilation, la république, Jeffreys, Jacques II, le _jussu

regis_, la bouteille ouverte à l’amirauté, le père, lord

Linnaeus, le fils légitime, lord Fermain, le fils bâtard, lord

David, les conflits probables, la duchesse Josiane, le

lord-chancelier, la reine, tout cela courait de banc en banc.

Une traînée de poudre, c’est le chuchotement. On s’en ressassait

les détails. Toute cette aventure était l’immense murmure de la

chambre. Gwynplaine, vaguement, au fond du puits de rêverie où

il était, entendait ce bourdonnement sans savoir que c’était pour

lui.

Cependant il était étrangement attentif, mais attentif aux

profondeurs, non à la surface. L’excès d’attention se tourne en

isolement.

Une rumeur daus une chambre n’empêche point la séance d’aller son

train, pas plus qu’une poussière sur une troupe ne l’empêche de

marcher. Les juges, qui ne sont à la chambre haute que de

simples assistants ne pouvant parler qu’interrogés, avaient pris

place sur le deuxième sac de laine, et les trois secrétaires

d’état sur le troisième. Les héritiers de pairie affluaient dans

leur compartiment à la fois dehors et dedans, qui était en

arrière du trône. Les pairs mineurs étaient sur leur gradin

spécial. En 1705, ces petits lords n’étaient pas moins de douze:

Huntingdon, Lincoln, Dorset, Warwick, Bath, Burlington,

Derwentwater, destiné à une mort tragique, Longueville, Lonsdale,

Dudley and Ward, et Carteret, ce qui faisait une marmaille de

huit comtes, de deux vicomtes et de deux barons.

Dans l’enceinte, sur les trois étages de bancs, chaque lord avait

regagné son siège. Presque tous les évêques étaient là. Les

ducs étaient nombreux, à commencer par Charles Seymour, duc de

Somerset, et à finir par Georges Augustus, prince électoral de

Hanovre, duc de Cambridge, le dernier en date et par conséquent

le dernier en rang. Tous étaient en ordre, selon les préséances;

Cavendish, duc de Devonshire, dont le grand-père avait abrité à

Hardwick les quatrevingt-douze ans de Hobbes; Lennox, duc de

Richmond; les trois Fitz-Roy, le duc de Southampton, le duc de

Grafton et le duc de-Northumberland; Butler, duc d’Ormond;

Somerset, duc de Beaufort; Beauclerk, duc de Saint-Albans;

Pawlett, duc de Bolton; Osborne, duc de Leeds; Wriothesley

Russell, duc de Bedford, ayant pour cri d’armes et pour devise:

_Che sara sara_, c’est-à-dire l’acceptation des événements;

Sheffîeld, duc de Buckingham; Manners, duc de Rutland, et les

autres. Ni Howard, duc de Norfolk, ni Talbot, duc de Shrewsbury,

ne siégeaient, étant catholiques; ni Churchill, duc de

Marlborough,--notre Malbrouck,--qui était en guerre et battait la

France en ce moment-là. Il n’y avait point alors de duc

écossais, Queensberry, Montrose et Roxburghe n’ayant été admis

qu’en 1707.

L'homme Qui Rit · 第 227 / 247 题