LA VIEILLE CHAMBRE

Toute la cérémonie de l’investiture de Gwynplaine, depuis

l’entrée sous le King’s Gate jusqu’à la prise du test dans le

rond-point vitré, s’était passée dans une sorte de pénombre.

Lord William Cowper n’avait point permis qu’on lui donnât, à lui,

chancelier d’Angleterre, des détails trop circonstanciés sur la

défiguration du jeune lord Fermain Clancharlie, trouvant

au-dessous de sa dignité de savoir qu’un pair n’était pas beau,

et se sentant amoindri par la hardiesse qu’aurait un inférieur de

lui apporter des renseignements de cette nature. Il est certain

qu’un homme du peuple dit avec plaisir: ce prince est bossu.

Donc, être difforme, pour un lord, c’est offensant. Aux quelques

mots que lui en avait dits la reine, le lord chancelier s’était

borné à répondre: _Un seigneur a pour visage la seigneurie_.

Sommairement, et sur les procès-verbaux qu’il avait dû vérifier

et certifier, il avait compris. De là des précautions.

Le visage du nouveau lord pouvait, à son entrée dans la chambre,

faire une sensation quelconque. Il importait d’obvier à cela.

Le lord-chancelier avait pris ses mesures. Le moins d’événement

possible, c’est l’idée fixe et la règle de conduite des

personnages sérieux. La haine des incidents fait partie de la

gravité. Il importait de faire en sorte que l’admission de

Gwynplaine passât sans encombre, comme celle de tout autre

héritier de pairie.

C’est pourquoi le lord-chancelier avait fixé la réception de lord

Fermain Clancharlie à une séance du soir. Le chancelier étant

portier, _quodammodo ostiarius_, disent les chartes normandes,

_januarum cancellorumque potestas_, dit Tertullien, il peut

officier en dehors de la chambre sur le seuil, et lord William

Cowper avait usé de son droit en accomplissant dans le rond-point

vitré les formalités d’investiture de lord Fermain Clancharlie.

De plus, il avait avancé l’heure pour que le nouveau pair fit son

entrée dans la chambre avant même que la séance fût commencée.

Quant à l’investiture d’un pair sur le seuil, et en dehors de la

chambre même, il y avait des précédents. Le premier baron

héréditaire créé par patente, John de Beauchamp, de Holtcastle,

fait par Richard II, en 1387, baron de Kidderminster, fut reçu de

cette façon.

Du reste, en renouvelant ce précédent, le lord-chancelier se

créait à lui-même un embarras dont il vit l’inconvénient moins de

deux ans après, lors de l’entrée du vicomte Newhaven à la chambre

des lords.

Myope, comme nous l’avons dit, lord William Cowper s’était aperçu

à peine de la difformité de Gwynplaine; les deux lords parrains,

pas du tout. C’étaient deux vieillards presque aveugles.

Le lord-chancelier les avait choisis exprès.

Il y a mieux, le lord-chancelier, n’ayant vu que la stature et la

prestance de Gwynplaine, lui avait trouvé «fort bonne mine».

Au moment où les door-keepers avaient ouvert devant Gwynplaine la

grande porte à deux battants, il y avait à peine quelques lords

dans la salle. Ces lords étaient presque tous vieux. Les vieux,

dans les assemblées, sont les exacts, de même que, près des

femmes, ils sont les assidus. On ne voyait au banc des ducs que

deux ducs, l’un tout blanc, l’autre gris, Thomas Osborne, duc de

Leeds, et Schonberg, fils de ce Schonberg, allemand par la

naissance, français par le bâton de maréchal, et anglais par la

pairie, qui, chassé par l’édit de Nantes, après avoir fait la

guerre à l’Angleterre comme français, fit la guerre à la France

comme anglais. Au banc des lords spirituels, il n’y avait que

l’archevêque de Canterbury, primat d’Angleterre, tout en haut, et

en bas le docteur Simon Patrick, évêque d’Ély, causant avec

Evelyn Pierrepont, marquis de Dorchester, qui lui expliquait la

différence entre un gabion et une courtine, et entre les

palissades et les fraises, les palissades étant une rangée de

poteaux devant les tentes, destinée à protéger le campement, et

les fraises étant une collerette de pieux pointus sous le parapet

d’une forteresse empêchant l’escalade des assiégeants et la

désertion des assiégés, et le marquis enseignait à l’évêque de

quelle façon on fraise une redoute, en mettant les pieux moitié

dans la terre et moitié dehors. Thomas Thynne, vicomte Weymouth,

s’était approché d’un candélabre et examinait un plan de son

architecte pour faire à son jardin de Long Leate, en Wiltshire,

une pelouse dite «gazon coupé», moyennant des carreaux de sable

jaune, de sable rouge, de coquilles de rivière et de fine poudre

de charbon de terre. Au banc des vicomtes il y avait un

pêle-mêle de vieux lords, Essex, Ossulstone, Peregrine, Osborn,

William Zulestein, comte de Rochfort, parmi lesquels quelques

jeunes, de la faction qui ne portait pas perruque, entourant

Price Devereux, vicomte Hereford, et discutant la question de

savoir si une infusion de houx des apalaches est du thé.--A peu

près, disait Osborn.--Tout à fait, disait Essex. Ce qui était

attentivement écouté par Pawlets de Saint-John, cousin du

Bolingbroke dont Voltaire plus tard a été un peu l’élève, car

Voltaire, commencé par le père Porée, a été achevé par

Bolingbroke. Au banc des marquis, Thomas de Grey, marquis de

Kent, lord chambellan de la reine, affirmait à Robert Bertie,

marquis de Lindsey, lord chambellan d’Angleterre, que c’était par

deux français réfugiés, monsieur Lecoq, autrefois conseiller au

parlement de Paris, et monsieur Ravenel, gentilhomme breton,

qu’avait été gagné le gros lot de la grande loterie anglaise en

1614. Le comte de Wymes lisait un livre intitulé: _Pratique

curieuse des oracles des sibylles_. John Campbell, comte de

Greenwich, fameux par son long menton, sa gaîté et ses

quatrevingt-sept ans, écrivait à sa maîtresse. Lord Chandos se

faisait les ongles. La séance qui allait suivre devant être une

séance royale où la couronne serait représentée par commissaires,

deux assistants door-keepers disposaient en avant du trône un

banc de velours couleur feu. Sur le deuxième sac de laine était

assis le maître des rôles, _sacrorum scriniorum magister_, lequel

avait alors pour logis l’ancienne maison des juifs convertis.

Sur le quatrième sac, les deux sous-clercs à genoux feuilletaient

des registres.

Cependant le lord-chancelier prenait place sur le premier sac de

laine, les officiers de la chambre s’installaient, les uns assis,

les autres debout, l’archevêque de Canterbury se levait et disait

la prière, et la séance commençait. Gwynplaine était déjà entré

depuis quelque temps, sans qu’on eût pris garde à lui; le

deuxième banc des barons, où était sa place, étant contigu à la

barre, il n’avait eu que quelques pas à faire. Les deux lords

ses parrains s’étaient assis à sa droite et à sa gauche, ce qui

avait à peu près masqué la présence du nouveau venu. Personne

n’étant averti, le clerc du parlement avait lu à demi-voix et,

pour ainsi dire, chuchoté les diverses pièces concernant le

nouveau lord, et le lord-chancelier avait proclamé son admission

au milieu de ce qu’on appelle dans les comptes rendus

«l’inattention générale». Chacun causait. Il y avait dans la

chambre ce brouhaha pendant lequel les assemblées font toutes

sortes de choses crépusculaires, qui quelquefois les étonnent

plus tard.

Gwynplaine s’était assis, silencieusement, tête nue, entre les

deux vieux pairs, lord Fitz Walter et lord Arundel.

Ajoutons que Barkilphedro, renseigné à fond comme un espion qu’il

était, et déterminé à réussir dans sa machination, avait dans ses

dires officiels, en présence du lord-chancelier, atténué dans une

certaine mesure la difformité de lord Fermain Clancharlie, en

insistant sur ce détail que Gwynplaine pouvait à volonté

supprimer l’effet de rire et ramener au sérieux sa face

défigurée. Barkilphedro avait probablement même exagéré cette

faculté. D’ailleurs, au point de vue aristocratique, qu’est-ce

que cela faisait? Lord William Cowper n’était-il pas le légiste

auteur de la maxime: En Angleterre, la restauration d’un pair

importe plus que la restauration d’un roi? Sans doute la beauté

et la dignité devraient être inséparables, il est fâcheux qu’un

lord soit contrefait, et c’est là un outrage du hasard; mais,

insistons-y, en quoi cela diminue-t-il le droit? Le

lord-chancelier prenait des précautions et avait raison d’en

prendre, mais, en somme, avec ou sans précautions, qui donc

pouvait empêcher un pair d’entrer à la chambre des pairs? La

seigneurie et la royauté ne sont-elles pas supérieures à la

difformité et à l’infirmité? Un cri de bête fauve n’avait-il pas

été héréditaire comme la pairie elle-même dans l’antique famille,

éteinte en 1347, des Cumin, comtes de Buchan, au point que

c’était au cri de tigre qu’on reconnaissait le pair d’Ecosse?

Ses hideuses taches de sang au visage empêchèrent-elles César

Borgia d’être duc de Valentinois? La cécité empêcha-t-elle Jean

de Luxembourg d’être roi de Bohême? La gibbosité empêcha-t-elle

Richard III d’être roi d’Angleterre? A bien voir le fond des

choses, l’infirmité et la laideur acceptées avec une hautaine

indifférence, loin de contredire la grandeur, l’affîrment et la

prouvent. La seigneurie a une telle majesté que la difformité ne

la trouble point. Ceci est l’autre aspect de la question, et

n’est pas le moindre. Comme on le voit, rien ne pouvait faire

obstacle à l’admission de Gwynplaine, et les précautions

prudentes du lord-chancelier, utiles au point de vue inférieur de

la tactique, étaient de luxe au point de vue supérieur du

principe aristocratique.

En entrant, selon la recommandation que lui avait faite le roi

d’armes et que les deux lords parrains lui avaient renouvelée, il

avait salué «la chaise royale».

Donc c’était fini. Il était lord.

Cette hauteur, sous le rayonnement de laquelle, toute sa vie, il

avait vu son maître Ursus se courber avec épouvante, ce sommet

prodigieux, il l’avait sous ses pieds.

Il était dans le lieu éclatant et sombre de l’Angleterre.

Vieille cime du mont féodal regardée depuis six siècles par

l’Europe et l’histoire. Auréole effrayante d’un monde de

ténèbres.

Son entrée dans cette auréole avait eu lieu. Entrée irrévocable.

Il était là chez lui.

Chez lui sur son siège comme le roi sur le sien.

Il y était, et rien désormais ne pouvait faire qu’il n’y fût pas.

Cette couronne royale qu’il voyait sous ce dais était sœur de sa

couronne à lui. Il était le pair de ce trône.

En face de la majesté, il était la seigneurie. Moindre, mais

semblable.

Hier, qu’était-il? histrion. Aujourd’hui, qu’était-il? prince.

Hier, rien. Aujourd’hui, tout.

Confrontation brusque de la misère et de la puissance, s’abordant

face à face au fond d’un esprit dans une destinée et devenant

tout à coup les deux moitiés d’une conscience.

Deux spectres, l’adversité et la prospérité, prenant possession

de la même âme, et chacun la tirant à soi. Partage pathétique

d’une intelligence, d’une volonté, d’un cerveau, entre ces deux

frères ennemis, le fantôme pauvre et le fantôme riche. Abel et

Caïn dans le même homme.

V

L'homme Qui Rit · 第 226 / 247 题