SATAN

Tout à coup la dormeuse se réveilla. Elle se dressa sur son

séant avec une majesté brusque et harmonieuse; ses cheveux de

blonde soie floche se répandirent avec un doux tumulte sur ses

reins; sa chemise tombante laissa voir son épaule très bas; elle

toucha de sa main délicate son orteil rose, et regarda quelques

instants son pied nu, digne d’être adoré par Périclés et copié

par Phidias; puis elle s’étira et bâilla comme une tigresse au

soleil levant.

Il est probable que Gwynplaine respirait, comme lorsqu’on retient

son souffle, avec effort.

--Est-ce qu’il y a là quelqu’un? dit-elle.

Elle dit cela tout en bâillant, et c’était plein de grâce.

Gwynplaine entendit cette voix qu’il ne connaissait pas. Voix de

charmeuse; accent délicieusement hautain; l’intonation de la

caresse tempérant l’habitude du commandement.

En même temps, se dressant sur ses genoux, il y a une statue

antique ainsi agenouillée dans mille plis transparents, elle tira

à elle la robe de chambre et se jeta à bas du lit, nue et debout,

le temps de voir passer une flèche, et tout de suite enveloppée.

En un clin d’œil la robe de soie la couvrit. Les manches, très

longues, lui cachaient les mains. On ne voyait plus que le bout

des doigts de ses pieds, blancs avec de petits ongles, comme des

pieds d’enfant.

Elle s’ôta du dos un flot de cheveux qu’elle rejeta sur sa robe,

puis elle courut derrière le lit, au fond de l’alcôve, et

appliqua son oreille au miroir peint qui vraisemblablement

recouvrait une porte.

Elle frappa contre la glace avec le petit coude que fait l’index

replié.

--Y a-t-il quelqu’un? Lord David! est-ce que ce serait déjà

vous? Quelle heure est-il donc? Est-ce toi, Barkilphedro?

Elle se retourna.

--Mais non. Ce n’est pas de ce côté-ci. Est-ce qu’il y a

quelqu’un dans la chambre de bain? Mais répondez donc! Au fait,

non, personne ne peut venir par là.

Elle alla au rideau de toile d’argent, l’ouvrit du bout de son

pied, l’écarta d’un mouvement d’épaule, et entra dans la chambre

de marbre.

Gwynplaine sentit comme un froid d’agonie. Nul abri. Il était

trop tard pour fuir. D’ailleurs il n’en avait pas la force. Il

eût voulu que le pavé se fendît, et tomber sous terre. Aucun

moyen de ne pas être vu.

Elle le vit.

Elle le regarda, prodigieusement étonnée, mais sans aucun

tressaillement, avec une nuance de bonheur et de mépris:

--Tiens, dit-elle, Gwynplaine!

Puis, subitement, d’un bond violent, car cette chatte était une

panthère, elle se jeta à son cou.

Elle lui pressa la tête entre ses bras nus dont les manches, dans

cet emportement, s’étaient relevées.

Et tout à coup le repoussant, abattant sur les deux épaules de

Gwynplaine ses petites mains comme des serres, elle debout devant

lui, lui debout devant elle, elle se mit à le regarder

étrangement.

Elle regarda, fatale, avec ses yeux d’Aldébaran, rayon visuel

mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sidéral. Gwynplaine

contemplait cette prunelle bleue et cette prunelle noire, éperdu

sous la double fixité de ce regard de ciel et de ce regard

d’enfer. Cette femme et cet homme se renvoyaient l’éblouissement

sinistre. Ils se fascinaient l’un l’autre, lui par la

difformité, elle par la beauté, tous deux par l’horreur.

Il se taisait, comme sous un poids impossible à soulever. Elle

s’écria:

--Tu as de l’esprit. Tu es venu. Tu as su que j’avais été

forcée de partir de Londres. Tu m’as suivie. Tu as bien fait.

Tu es extraordinaire d’être ici.

Une prise de possession réciproque, cela jette une sorte

d’éclair. Gwynplaine, confusément averti par une vague crainte

sauvage et honnête, recula, mais les ongles roses crispés sur son

épaule le tenaient. Quelque chose d’inexorable s’ébauchait. Il

était dans l’antre de la femme fauve, homme fauve lui-même.

Elle reprit:

--Anne, cette sotte,--tu sais? la reine,--elle m’a fait venir à

Windsor sans savoir pourquoi. Quand je suis arrivée, elle était

enfermée avec son idiot de chancelier. Mais comment as-tu fait

pour pénétrer jusqu’à moi? Voilà ce que j’appelle être un homme.

Des obstacles. Il n’y en a pas. On est appelé, on accourt. Tu

t’es renseigné? Mon nom, la duchesse Josiane, je pense que tu le

savais. Qui est-ce qui t’a introduit? C’est le mousse sans

doute. Il est intelligent. Je lui donnerai cent guinées.

Comment t’y es-tu pris? dis-moi cela. Non, ne me le dis pas.

Je ne veux pas le savoir. Expliquer rapetisse. Je t’aime mieux

surprenant. Tu es assez monstrueux pour être merveilleux. Tu

tombes de l’empyrée, voilà, ou tu montes du troisième dessous, à

travers la trappe de l’Érèbe. Rien de plus simple, le plafond

s’est écarté ou le plancher s’est ouvert. Une descente par les

nuées ou une ascension dans un flamboiement de soufre, c’est

ainsi que tu arrives. Tu mérites d’entrer comme les dieux.

C’est dit, tu es mon amant.

Gwynplaine, égaré, écoutait, sentant de plus en plus sa pensée

osciller. C’était fini. Et impossible de douter. La lettre de

la nuit, cette femme la confirmait. Lui, Gwynplaine, amant d’une

duchesse, amant aimé! l’immense orgueil aux mille têtes sombres

remua dans ce cœur infortuné.

La vanité, force énorme en nous, contre nous.

La duchesse continua:

--Puisque tu es là, c’est que c’est voulu. Je n’en demande pas

davantage. Il y a quelqu’un en haut, ou en bas, qui nous jette

l’un à l’autre. Fiançailles du Styx et de l’Aurore. Fiançailles

effrénées hors de toutes les lois! Le jour où je t’ai vu, j’ai

dit:--C’est lui. Je le reconnais. C’est le monstre de mes rêves.

Il sera à moi.--Il faut aider le destin. C’est pourquoi je t’ai

écrit. Une question, Gwynplaine? crois-tu à la prédestination?

J’y crois, moi, depuis que j’ai lu le Songe de Scipion dans

Cicéron. Tiens, je ne remarquais pas. Un habit de gentilhomme.

Tu t’es habillé en seigneur. Pourquoi pas? Tu es saltimbanque.

Raison de plus. Un bateleur vaut un lord. D’ailleurs, qu’est-ce

que les lords? des clowns. Tu as une noble taille, tu es très

bien fait. C’est inouï que tu sois ici! Quand es-tu arrivé?

Depuis combien de temps es-tu là? Est-ce que tu m’as vue nue?

je suis belle, n’est-ce pas? J’allais prendre mon bain. Oh! je

t’aime. Tu as lu ma lettre! L’as-tu lue toi-même? Te l’a-t-on

lue? Sais-tu lire? Tu dois être ignorant. Je te fais des

questions, mais n’y réponds pas. Je n’aime pas ton son de voix.

Il est doux. Un être incomparable comme toi ne devrait pas

parler, mais grincer. Tu chantes, c’est harmonieux. Je hais

cela. C’est la seule chose en toi qui me déplaise. Tout le

reste est formidable, tout le reste est superbe. Dans l’Inde, tu

serais dieu. Est-ce que tu es né avec ce rire épouvantable sur

la face? Non, n’est-ce pas? C’est sans doute une mutilation

pénale. J’espère bien que tu as commis quelque crime. Viens

dans mes bras.

Elle se laissa tomber sur le canapé et le fit tomber près d’elle.

Ils se trouvèrent l’un près de l’autre sans savoir comment. Ce

qu’elle disait passait sur Gwynplaine comme un grand vent. Il

percevait à peine le sens de ce tourbillon de mots forcenés.

Elle avait l’admiration dans les yeux. Elle parlait en tumulte,

frénétiquement, d’une voix éperdue et tendre. Sa parole était

une musique, mais Gwynplaine entendait cette musique comme une

tempête.

Elle appuya de nouveau sur lui son regard fixe.

--Je me sens dégradée près de toi, quel bonheur! Être altesse,

comme c’est fade! Je suis auguste, rien de plus fatigant.

Déchoir repose. Je suis si saturée de respect que j’ai besoin de

mépris. Nous sommes toutes un peu des extravagantes, à commencer

par Vénus, Cléopâtre, mesdames de Chevreuse et de Longueville, et

à finir par moi. Je t’afficherai, je le déclare. Voilà une

amourette qui fera une contusion à la royale famille Stuart dont

je suis. Ah! je respire! J’ai trouvé l’issue. Je suis hors de

là majesté. Être déclassée, c’est être délivrée. Tout rompre,

tout braver, tout faire, tout défaire, c’est vivre. Écoute, je

t’aime.

Elle s’interrompit, et eut un effrayant sourire.

--Je t’aime non seulement parce que tu es difforme, mais parce

que tu es vil. J’aime le monstre, et j’aime l’histrion. Un

amant humilié, bafoué, grotesque, hideux, exposé aux rires sur ce

pilori qu’on appelle un théâtre, cela a une saveur

extraordinaire. C’est mordre au fruit de l’abîme. Un amant

infamant, c’est exquis. Avoir sous la dent la pomme, non du

paradis, mais de l’enfer, voilà ce qui me tente, j’ai cette faim

et cette soif, et je suis cette Ève-là. L’Ève du gouffre. Tu es

probablement, sans le savoir, un démon. Je me suis gardée à un

masque du songe. Tu es un pantin dont un spectre tient les fils.

Tu es la vision du grand rire infernal. Tu es le maître que

j’attendais. Il me fallait un amour comme en ont les Médées et

les Canidies. J’étais sûre qu’il m’arriverait une de ces

immenses aventures de la nuit. Tu es ce que je voulais. Je te

dis là un tas de choses que tu ne dois pas comprendre.

Gwynplaine, personne ne m’a possédée, je me donne à toi pure

comme la braise ardente. Tu ne me crois évidemment pas, mais si

tu savais comme cela m’est égal!

Ses paroles avaient le pêle-mêle de l’éruption. Une piqûre au

flanc de l’Etna donnerait l’idée de ce jet de flamme.

Gwynplaine balbutia:

--Madame...

Elle lui mit la main sur la bouche.

--Silence! je te contemple. Gwynplaine, je suis l’immaculée

effrénée. Je suis la vestale bacchante. Aucun homme ne m’a

connue, et je pourrais être Pythie à Delphes, et avoir sous mon

talon nu le trépied de bronze où les prêtres, accoudés sur la

peau de Python, chuchotent des questions au dieu invisible. Mon

cœur est de pierre, mais il ressemble à ces cailloux mystérieux

que la mer roule au pied du rocher Huntly Nabb, à l’embouchure de

la Thees, et dans lesquels, si on les casse, on trouve un

serpent. Ce serpent, c’est mon amour. Amour tout-puissant, car

il t’a fait venir. La distance impossible était entre nous.

J’étais dans Sirius et tu étais dans Allioth. Tu as fait la

traversée démesurée, et te voilà. C’est bien. Tais-toi.

Prends-moi.

Elle s’arrêta. Il frissonnait. Elle se remit à sourire.

--Vois-tu, Gwynplaine, rêver, c’est créer. Un souhait est un

appel. Construire une chimère, c’est provoquer la réalité.

L’ombre toute-puissante et terrible ne se laisse pas défier.

Elle nous satisfait. Te voilà. Oserai-je me perdre? oui.

Oserai-je être ta maîtresse, ta concubine, ton esclave, ta chose?

avec joie. Gwynplaine, je suis la femme. La femme, c’est de

l’argile qui désire être fange. J’ai besoin de me mépriser.

Cela assaisonne l’orgueil. L’alliage de la grandeur, c’est la

bassesse. Rien ne se combine mieux. Méprise-moi, toi qu’où

méprise. L’avilissement sous l’avilissement, quelle volupté! la

fleur double de l’ignominie! je la cueille. Foule-moi aux

pieds. Tu ne m’en aimeras que mieux. Je le sais, moi. Sais-tu

pourquoi je t’idolâtre? parce que je te dédaigne. Tu es si

au-dessous de moi que je te mets sur un autel. Mêler le haut et

le bas, c’est le chaos, et le chaos me plaît. Tout commence et

finit par le chaos. Qu’est-ce que le chaos? une immense

souillure. Et avec cette souillure, Dieu a fait la lumière, et

avec cet égout, Dieu a fait le monde. Tu ne sais pas à quel

point je suis perverse. Pétris un astre dans de la boue, ce sera

moi.

Ainsi parlait cette femme formidable, montrant nu, par sa robe

défaite, son torse de vierge.

Elle poursuivit:

--Louve pour tous, chienne pour toi. Comme on va s’étonner!

l’étonnement des imbéciles est doux. Moi, je me comprends.

Suis-je une déesse? Amphitrite s’est donnée au Cyclope.

_Fluctivoma Amphitrite._ Suis-je une fée? Urgèle s’est livrée à

Bugryx, l’androptère aux huit mains palmées. Suis-je une

princesse? Marie Stuart a eu Rizzio. Trois belles, trois

monstres. Je suis plus grande qu’elles, car tu es pire qu’eux.

Gwynplaine, nous sommes faits l’un pour l’autre. Le monstre que

tu es dehors, je le suis dedans. De là mon amour. Caprice,

soit. Qu’est-ce que l’ouragan? un caprice. Il y a entre nous

une affinité sidérale; l’un et l’autre nous sommes de la nuit,

toi par la face, moi par l’intelligence. A ton tour tu me crées.

Tu arrives, voilà mon âme dehors. Je ne la connaissais pas.

Elle est surprenante. Ton approche fait sortir l’hydre de moi,

déesse. Tu me révèles ma vraie nature. Tu me fais faire la

découverte de moi-même. Vois comme je te ressemble. Regarde

dans moi comme dans un miroir. Ton visage, c’est mon âme. Je ne

savais pas être à ce point terrible. Moi aussi je suis donc un

monstre! O Gwynplaine, tu me désennuies.

Elle eut un étrange rire d’enfant, s’approcha de son oreille et

lui dit tout bas:

--Veux-tu voir une femme folle? c’est moi.

Son regard entrait dans Gwynplaine. Un regard est un philtre.

Sa robe avait des dérangements redoutables. L’extase aveugle et

bestiale envahissait Gwynplaine. Extase où il y avait de

l’agonie.

Pendant que cette femme parlait, il sentait comme des

éclaboussures de feu. Il sentait sourdre l’irréparable. Il

n’avait pas la force de dire un mot. Elle s’interrompait, elle

le considérait: O monstre! murmurait-elle. Elle était farouche.

Brusquement, elle lui saisit les mains.

--Gwynplaine, je suis le trône, tu es le tréteau. Mettons-nous

de plain-pied. Ah! je suis heureuse, me voilà tombée. Je

voudrais que tout le monde pût savoir à quel point je suis

abjecte. Ou s’en prosternerait davantage, car plus on abhorre,

plus on rampe. Ainsi est fait le genre humain. Hostile, mais

reptile. Dragon, mais ver. Oh! je suis dépravée comme les

dieux. On ne peut toujours pas m’ôter cela d’être la bâtarde

d’un roi. J’agis en reine. Qu’était-ce que Rhodope? Une reine

qui aima Phtèh, l’homme à la tête de crocodile. Elle a bâti en

son honneur la troisième pyramide. Penthésilée a aimé le

centaure, qui s’appelle le Sagittaire, et qui est une

constellation. Et que dis-tu d’Anne d’Autriche? Mazarin

était-il assez laid! Tu n’es pas laid, toi, tu es difforme. Le

laid est petit, le difforme est grand. Le laid, c’est la grimace

du diable derrière le beau. Le difforme est l’envers du sublime.

C’est l’autre côté. L’Olympe a deux versants; l’un, dans la

clarté, donne Apollon; l’autre, dans la nuit, donne Polyphème.

Toi, tu es Titan. Tu serais Béhémoth dans la forêt, Léviathan

dans l’océan, Typhon dans le cloaque. Tu es suprême. Il y a de

la foudre dans ta difformité. Ton visage a été dérangé par un

coup de tonnerre. Ce qui est sur ta face, c’est la torsion

courroucée du grand poing de flamme. Il t’a pétri et il a passé.

La vaste colère obscure a, dans un accès de rage, englué ton âme

sous cette effroyable figure surhumaine. L’enfer est un réchaud

pénal où chauffe ce fer rouge qu’on appelle la Fatalité; tu es

marqué de ce fer-là. T’aimer, c’est comprendre le grand. J’ai

ce triomphe. Être amoureuse d’Apollon, le bel effort! La gloire

se mesure à l’étonnement. Je t’aime. J’ai rêvé de toi des

nuits, des nuits, des nuits! C’est ici un palais à moi. Tu

verras mes jardins. Il y a des sources sous les feuilles, des

grottes où l’on peut s’embrasser, et de très beaux groupes de

marbre qui sont du cavalier Bernin. Et des fleurs! Il y en a

trop. Au printemps, c’est un incendie de roses. T’ai-je dit que

la reine était ma sœur? Fais de moi ce que tu voudras. Je suis

faite pour que Jupiter baise mes pieds et pour que Satan me

crache au visage. As-tu une religion? Moi je suis papiste. Mon

père Jacques II est mort en France avec un tas de jésuites autour

de lui. Jamais je n’ai ressenti ce que j’éprouve auprès de toi.

Oh! je voudrais être le soir avec toi, pendant qu’on ferait de

la musique, tous deux adossés au même coussin, sous le tendelet

de pourpre d’une galère d’or, au milieu des douceurs infinies de

la mer. Insulte-moi. Bats-moi. Paye-moi. Traite-moi comme une

créature. Je t’adore. Les caresses peuvent rugir. En

doutez-vous? entrez chez les lions. L’horreur était dans cette

femme et se combinait avec la grâce. Rien de plus tragique. On

sentait la griffe, on sentait le velours. C’était l’attaque

féline, mêlée de retraite. Il y avait du jeu et du meurtre dans

ce va-et-vient. Elle idolâtrait, insolemment. Le résultat,

c’était la démence communiquée. Fatal langage, inexprimablement

violent et doux. Ce qui insultait n’insultait pas. Ce qui

adorait outrageait. Ce qui souffletait déifiait. Son accent

imprimait à ses paroles furieuses et amoureuses on ne sait quelle

grandeur prométhéenne. Les fêtes de la Grande Déesse, chantées

par Eschyle, donnaient aux femmes cherchant les satyres sous les

étoiles cette sombre rage épique. Ces paroxysmes compliquaient

les danses obscures sous les branches de Dodone. Cette femme

était comme transfigurée, s’il est possible qu’on se transfigure

du côté opposé au ciel. Ses cheveux avaient des frissons de

crinière; sa robe se refermait, puis se rouvrait; rien de

charmant comme ce sein plein de cris sauvages, les rayons de son

œil bleu se mêlaient aux flamboiements de son œil noir, elle

était surnaturelle. Gwynplaine, défaillant, se sentait vaincu

par la pénétration profonde d’une telle approche.

--Je t’aime! cria-t-elle.

Et elle le mordit d’un baiser.

Homère a des nuages qui peut-être allaient devenir nécessaires

sur Gwynplaine et Josiane comme sur Jupiter et Junon. Pour

Gwynplaine, être aimé par une femme qui avait un regard et qui le

voyait, avoir sur sa bouche informe une pression de lèvres

divines, c’était exquis et fulgurant. Il sentait devant cette

femme pleine d’énigmes tout s’évanouir en lui. Le souvenir de

Dea se débattait dans cette ombre avec de petits cris. Il y a un

bas-relief antique qui représente le sphinx mangeant un amour;

les ailes du doux être céleste saignent entre ces dents féroces

et souriantes.

Est-ce que Gwynplaine aimait cette femme? Est-ce que l’homme a,

comme le globe, deux pôles? Sommes-nous, sur notre axe

inflexible, la sphère tournante, astre de loin, boue de près, où

alternent le jour et la nuit? Le cœur a-t-il deux côtés, l’un

qui aime dans la lumière, l’autre qui aime dans les ténèbres?

Ici la femme rayon; là la femme cloaque. L’ange est nécessaire.

Est-ce qu’il serait possible que le démon, lui aussi, fût un

besoin? Y a-t-il pour l’âme l’aile de chauve-souris? l’heure

crépusculaire sonne-t-elle fatalement pour tous? la faute

fait-elle partie intégrante de notre destinée non refusable? le

mal, dans notre nature, est-il à prendre en bloc, avec le reste?

est-ce que la faute est une dette à payer? Frémissements

profonds.

Et une voix pourtant nous dit que c’est un crime d’être faible.

Ce que Gwynplaine éprouvait était indicible, la chair, la vie,

l’effroi, la volupté, une ivresse accablée, et toute la quantité

de honte qu’il y a dans l’orgueil. Est-ce qu’il allait tomber?

Elle répéta:--Je t’aime!

Et, frénétique, elle l’étreignit contre sa poitrine.

Gwynplaine haletait.

Tout à coup, tout près d’eux, une petite sonnerie ferme et claire

vibra. C’était le timbre scellé dans le mur qui tintait. La

duchesse tourna la tête, et dit:

--Qu’est-ce qu’elle me veut?

Et brusquement, avec le bruit d’une trappe à ressort, le panneau

d’argent incrusté d’une couronne royale s’ouvrit.

L’intérieur d’un tour, tapissé de velours bleu prince, apparut

avec une lettre sur une assiette d’or.

Cette lettre était volumineuse et carrée et posée de façon à

montrer le cachet, qui était une grande empreinte sur de la cire

vermeille. Le timbre continuait de sonner.

Le panneau ouvert touchait presque au canapé où tous deux étaient

assis. La duchesse, penchée et se retenant d’un bras au cou de

Gwynplaine, étendit l’autre bras, prit la lettre sur l’assiette,

et repoussa le panneau. Le tour se referma et le timbre se tut.

La duchesse cassa la cire entre ses doigts, défit l’enveloppe, en

tira deux plis qu’elle contenait, et jeta l’enveloppe à terre aux

pieds de Gwynplaine.

Le sceau de cire brisé restait déchiffrable, et Gwynplaine put y

distinguer une couronne royale et au-dessous la lettre A.

L’enveloppe déchirée étalait ses deux côtés, de sorte qu’on

pouvait en même temps lire la suscription: A sa grâce la duchesse

Josiane.

Les deux plis qu’avait contenus l’enveloppe étaient un parchemin

et un vélin. Le parchemin était grand, le vélin était petit.

Sur le parchemin était empreint un large sceau de chancellerie,

en cette cire verte dite cire de seigneurie. La duchesse, toute

palpitante et les yeux noyés d’extase, fit une imperceptible moue

d’ennui.

--Ah! dit-elle, qu’est-ce qu’elle m’envoie là? Une paperasse!

Quel trouble-fête que cette femme!

Et, laissant de côté le parchemin, elle entr’ouvrit le vélin.

--C’est de son écriture. C’est de l’écriture de ma sœur. Cela

me fatigue. Gwynplaine, je t’ai demandé si tu savais lire.

Sais-tu lire?

Gwynplaine fit de la tête signe que oui.

Elle s’étendit sur le canapé, presque comme une femme couchée,

cacha soigneusement ses pieds sous sa robe et ses bras sous ses

manches, avec une pudeur bizarre, tout en laissant voir son sein,

et, couvrant Gwynplaine d’un regard passionné, elle lui tendit le

vélin.

--Eh bien, Gwynplaine, tu es à moi. Commence ton service. Mon

bien-aimé, lis-moi ce que m’écrit la reine.

Gwynplaine prit le vélin, il défit le pli, et, d’une voix où il y

avait toutes sortes de tremblements, il lut:

«Madame,

«Nous vous envoyons gracieusement la copie ci-jointe d’un

procès-verbal, certifié et signé par notre serviteur William

Cowper, lord chancelier de ce royaume d’Angleterre, et duquel il

résulte cette particularité considérable que le fils légitime de

lord Linnaeus Clancharlie vient d’être constaté et retrouvé, sous

le nom de Gwynplaine, dans la bassesse d’une existence ambulante

et vagabonde et parmi des saltimbanques et bateleurs. Cette

suppression d’état remonte à son plus bas âge. En conséquence

des lois du royaume, et en vertu de son droit héréditaire, lord

Fermain Clancharlie, fils de lord Linnaeus, sera, ce jourd’hui

même, admis et réintégré dans la chambre des lords. C’est

pourquoi, voulant vous bien traiter et vous conserver la

transmission des biens et domaines des lords Clancharlie

Hunkerville, nous le substituons dans vos bonnes grâces à lord

David Dirry-Moir. Nous avons fait amener lord Fermain dans votre

résidence de Corleone-lodge; nous commandons et voulons, comme

reine et sœur, que notre dit lord Fermain Clancharlie, nommé

jusqu’à ce jour Gwynplaine, soit votre mari, et vous l’épouserez,

et c’est notre plaisir royal.»

Pendant que Gwynplaine lisait, avec des intonations qui

chancelaient presque à chaque mot, la duchesse, soulevée du

coussin du canapé, écoutait, l’œil fixe. Comme Gwynplaine

achevait, elle lui arracha la lettre.

--ANNE, REINE, dit-elle, lisant la signature, avec une intonation

de rêverie.

Puis elle ramassa à terre le parchemin qu’elle avait jeté, et y

promena son regard. C’était la déclaration des naufragés de la

_Matutina_, copiée sur un procès-verbal signé du shériff de

Southwark et du lord-chancelier.

Le procès-verbal lu, elle relut le message de la reine. Puis

elle dit:

--Soit.

Et, calme, montrant du doigt à Gwynplaine la portière de la

galerie par où il était entré:

--Sortez, dit-elle.

Gwynplaine, pétrifié, demeura immobile.

Elle reprit, glaciale:

--Puisque vous êtes mon mari, sortez.

Gwynplaine, sans parole, les yeux baissés comme un coupable, ne

bougeait pas. Elle ajouta:

--Vous n’avez pas le droit d’être ici. C’est la place de mon

amant.

Gwynplaine était comme cloué.

--Bien, dit-elle. Ce sera moi, je m’en vais. Ah! vous êtes mon

mari! Rien de mieux. Je vous hais.

Et se levant, jetant à on ne sait qui dans l’espace un hautain

geste d’adieu, elle sortit.

La portière de la galerie se referma sur elle.

V

L'homme Qui Rit · 第 215 / 247 题