Gwynplaine avait été jeté au fond de la stupéfaction.
On ne prend pas tout de suite pied dans l’inconnu.
Il y a des déroutes d’idées comme il y a des déroutes d’armées;
le ralliement ne se fait point immédiatement.
On se sent en quelque sorte épars. On assiste à une bizarre
dissipation de soi-même.
Dieu est le bras, le hasard est la fronde, l’homme est le
caillou. Résistez donc, une fois lancé.
Gwynplaine, qu’on nous passe le mot, ricochait d’un étonnement
sur l’autre. Après la lettre d’amour de la duchesse, la
révélation de la cave de Southwark.
Dans une destinée, quand l’inattendu commence, préparez-vous à
ceci: coup sur coup. Cette farouche porte une fois ouverte, les
surprises s’y précipitent. La brèche faite à votre mur, le
pêle-mêle des événement s’y engouffre. L’extraordinaire ne vient
pas pour une fois.
L’extraordinaire, c’est une obscurité. Cette obscurité était sur
Gwynplaine. Ce qui lui arrivait lui semblait inintelligible. Il
percevait tout à travers ce brouillard qu’une commotion profonde
laisse dans l’intelligence comme la poussière d’un écroulement.
La secousse avait été de fond en comble. Rien de net ne
s’offrait à lui. Pourtant la transparence se rétablit toujours
peu à peu. La poussière tombe. D’instant en instant, la densité
de l’étonnement décroît. Gwynplaine était comme quelqu’un qui
aurait l’œil ouvert et fixe dans un songe, et qui tâcherait de
voir ce qu’il y a dedans. Il décomposait ce nuage, puis le
recomposait. Il avait des intermittences d’égarement. Il
subissait cette oscillation de l’esprit dans l’imprévu, laquelle,
tour à tour, vous pousse du côté où l’on comprend, puis vous
ramène du côté où l’on ne comprend plus. A qui n’est-il pas
arrivé d’avoir ce balancier dans le cerveau?
Par degré la dilatation se faisait en sa pensée dans les ténèbres
de l’incident comme elle s’était faite en sa pupille dans les
ténèbres du souterrain de Southwark. Le difficile, c’était de
parvenir à mettre un certain espacement entre tant de sensations
accumulées. Pour que cette combustion des idées troubles, dite
compréhension, puisse s’opérer, il faut de l’air entre les
émotions. Ici l’air manquait. L’événement, pour ainsi dire,
n’était pas respirable. En entrant dans la terrifiante cave de
Southwark, Gwynplaine s’était attendu au carcan du forçat; on lui
avait mis sur la tête la couronne de pair. Comment était-ce
possible? Il n’y avait point assez de place entre ce que
Gwynplaine avait redouté et ce qui lui arrivait, cela s’était
succédé trop vite, son effroi se changeait en autre chose trop
brusquement pour que ce fût clair. Les deux contrastes étaient
trop serrés l’un contre l’autre. Gwynplaine faisait effort pour
retirer son esprit de cet étau.
Il se taisait. C’est l’instinct des grandes stupeurs qui sont
sur la défensive plus qu’on ne croit. Qui ne dit rien fait face
à tout. Un mot qui vous échappe, saisi par l’engrenage inconnu,
peut vous tirer tout entier sous on ne sait quelles roues.
L’écrasement, c’est la peur des petits. La foule craint toujours
qu’on ne lui mette le pied dessus. Or Gwynplaine avait été de la
foule bien longtemps.
Un état singulier de l’inquiétude humaine se traduit par ce mot:
voir venir. Gwynplaine était dans cet état. On ne se sent pas
encore en équilibre avec une situation qui surgit. On surveille
quelque chose qui doit avoir une suite. On est vaguement
attentif. On voit venir. Quoi? on ne sait. Qui? on regarde.
L’homme au gros ventre répéta:
--Vous êtes dans votre maison, milord.
Gwynplaine se tâta. Dans les surprises, on regarde, pour
s’assurer que les choses existent, puis on se tâte, pour
s’assurer qu’on existe soi-même. C’était bien à lui qu’on
parlait; mais lui-même était autre. Il n’avait plus son capingot
et son esclavine de cuir. Il avait un gilet de drap d’argent, et
un habit de satin qu’en le touchant il sentait brodé; il sentait
une grosse bourse pleine dans la poche du gilet. Un large
haut-de-chausses de velours recouvrait son étroite culotte
collante de clown; il avait des souliers à hauts talons rouges.
De même qu’on l’avait transporté dans ce palais, on lui avait
changé ses vêtements.
L’homme reprit:
--Que votre seigneurie daigne se souvenir de ceci: C’est moi qui
me nomme Barkilphedro. Je suis clerc de l’amirauté. C’est moi
qui ai ouvert la gourde de Hardquanonne et qui en ai fait sortir
votre destinée. Ainsi, dans les contes arabes, un pêcheur fait
sortir d’une bouteille un géant.
Gwynplaine fixa ses yeux sur le visage souriant qui lui parlait.
Barkilphedro continua:
--Outre ce palais, milord. vous avez Hunkerville-house, qui est
plus grand. Vous avez Clancharlie-castle, où est assise votre
pairie, et qui est une forteresse du temps d’Édouard le Vieux.
Vous avez dix-neuf baillis à vous, avec leurs villages et leurs
paysans. Ce qui met sous votre bannière de lord et de nobleman
environ quatrevingt mille vassaux et fiscalins. A Clancharlie,
vous êtes juge, juge de tout, des biens et des personnes, et vous
tenez votre cour de baron. Le roi n’a de plus que vous que le
droit de frapper monnaie. Le roi, que la loi normande qualifie
chief-signor, a justice, cour et coin. Coin, c’est monnaie. A
cela près, vous êtes roi dans votre seigneurie comme lui dans son
royaume. Vous avez droit, comme baron, à un gibet de quatre
piliers en Angleterre, et, comme marquis, à une potence de sept
poteaux en Sicile; la justice du simple seigneur ayant deux
piliers, celle du châtelain trois, et celle du duc huit. Vous
êtes qualifié prince dans les anciennes chartres de Northumbre.
Vous êtes allié aux vicomtes Valentia en Irlande, qui sont Power,
et aux comtes d’Umfraville en Écosse, qui sont Angus. Vous êtes
chef de clan comme Campbell, Ardmannach, et Mac-Callummore. Vous
avez huit châtellenies, Reculver, Buxton, Hell-Kerters, Homble,
Moricambe, Gumdraith, Trenwardraith et d’autres. Vous avez un
droit sur les tourbières de Pillinmore et sur les carrières
d’albâtre de Trent; de plus vous avez tout le pays de
Penneth-chase, et vous avez une montagne avec une ancienne ville
qui est dessus. La ville s’appelle Vinecaunton; la montagne
s’appelle Moil-enlli. Tout cela vous fait un revenu de quarante
mille livres sterling, c’est-à-dire quarante fois les vingt-cinq
mille francs de rente dont se contente un français.
Pendant que Barkilphedro parlait, Gwynplaine, dans un crescendo
de stupeur, se souvenait. Le souvenir est un engloutissement
qu’un mot peut remuer jusqu’au fond. Tous ces noms prononcés par
Barkilphedro, Gwynplaine les connaissait. Ils étaient inscrits
aux dernières lignes de ces deux placards qui tapissaient la
cahute où s’était écoulée son enfance, et, à force d’y avoir
laissé machinalement errer ses yeux, il les savait par cœur. En
arrivant, orphelin abandonné, dans la baraque roulante de
Weymouth, il y avait trouvé son héritage inventorié qui
l’attendait, et le matin, quand le pauvre petit s’éveillait, la
première chose qu’épelait son regard insouciant et distrait,
c’était sa seigneurie et sa pairie. Détail étrange qui
s’ajoutait à toutes ses surprises, pendant quinze ans, rôdant de
carrefour en carrefour, clown d’un tréteau nomade, gagnant son
pain au jour le jour, ramassant des liards et vivant de miettes,
il avait voyagé avec sa fortune affichée sur sa misère.
Barkilphedro toucha de l’index la cassette qui était sur la
table:
--Milord, cette cassette contient deux mille guinées que sa
gracieuse majesté la reine vous envoie pour vos premiers besoins.
Gwynplaine fit un mouvement.
--Ce sera pour mon père Ursus, dit-il.
--Soit, milord, fit Barkilphedro. Ursus, à l’inn Tadcaster. Le
sergent de la coiffe, qui nous a accompagnés jusqu’ici et qui va
repartir tout à l’heure, les lui portera. Peut-être irai-je à
Londres. En ce cas, ce serait moi. Je m’en charge.
--Je les lui porterai moi-même, repartit Gwynplaine.
Barkilphedro cessa de sourire, et dit:
--Impossible.
Il y a une inflexion de voix qui souligne. Barkilphedro eut cet
accent. Il s’arrêta comme pour mettre un point après le mot
qu’il venait de dire. Puis il continua, avec ce ton respectueux
et particulier du valet qui se sent le maître:
--Milord, vous êtes ici à vingt-trois milles de Londres, à
Corleone-lodge, dans votre résidence de cour, contiguë au château
royal de Windsor. Vous y êtes sans que personne le sache. Vous
y avez été transporté dans une voiture fermée qui vous attendait
à la porte de la geôle de Southwark. Les gens qui vous ont
introduit dans ce palais ignorent qui vous êtes, mais me
connaissent, et cela suffit. Vous avez pu être amené jusqu’à cet
appartement, au moyen d’une clef secrète que j’ai. Il y a dans
la maison des personnes endormies, et ce n’est pas l’heure de
réveiller les gens. C’est pourquoi nous avons le temps d’une
explication, qui sera courte d’ailleurs. Je vais vous la faire.
J’ai commission de sa majesté.
Barkilphedro se mit à feuilleter tout en parlant une liasse de
dossiers qui était près de la cassette.
--Milord, voici votre patente de pair. Voici le brevet de votre
marquisat sicilien. Voici les parchemins et diplômes de vos huit
baronnies avec les sceaux de onze rois, depuis Baldret, roi de
Kent, jusqu’à Jacques VI et Ier, roi d’Angleterre et d’Écosse.
Voici vos lettres de préséance. Voici vos baux à rentes, et les
titres et descriptions de vos fiefs, alleux, mouvances, pays et
domaines. Ce que vous avez au-dessus de votre tête dans ce
blason qui est au plafond, ce sont vos deux couronnes, le tortil
à perles de baron et le cercle à fleurons de marquis. Ici, à
côté, dans votre vestiaire, est votre robe de pair de velours
rouge à bandes d’hermine. Aujourd’hui même, il y a quelques
heures, le lord-chancelier, et le député-comte-maréchal
d’Angleterre, informés du résultat de votre confrontation avec le
comprachicos Hardquanonne, ont pris les ordres de sa majesté. Sa
majesté a signé selon son bon plaisir qui est la même chose que
la loi. Toutes les formalités sont remplies. Demain, pas plus
tard que demain, vous serez admis à la chambre des lords; on y
délibère depuis quelques jours sur un bill présenté par la
couronne ayant pour objet d’augmenter de cent mille livres
sterling, qui sont deux millions cinq cent mille livres de
France, la dotation annuelle du duc de Cumberland, mari de la
reine; vous pourrez prendre part à la discussion.
Barkilphedro s’interrompit, respira lentement, et reprit:
--Pourtant rien n’est fait encore. On n’est pas pair
d’Angleterre malgré soi. Tout peut s’annuler et disparaître, à
moins que vous ne compreniez. Un événement qui se dissipe avant
d’éclore, cela se voit dans la politique. Milord, le silence à
cette heure est encore sur vous. La chambre des lords ne sera
mise au fait que demain. Le secret de toute votre affaire a été
gardé, par raison d’état, laquelle est d’une conséquence
tellement considérable que les personnes graves, seules informées
en ce moment de votre existence et de vos droits, les oublieront
immédiatement, si la raison d’état leur commande de les oublier.
Ce qui est dans la nuit peut rester dans la nuit. Il est aisé de
vous effacer. Cela est d’autant plus facile que vous avez un
frère, fils naturel de votre père et d’une femme qui depuis,
pendant l’exil de votre père, a été la maîtresse du roi Charles
II, ce qui fait que votre frère est bien en cour; or c’est à ce
frère, tout bâtard qu’il est, que reviendrait votre pairie.
Voulez-vous cela? je ne le suppose pas. Eh bien, tout dépend de
vous. Il faut obéir à la reine. Vous ne quitterez cette
résidence que demain, dans une voiture de sa majesté, et pour
aller à la chambre des lords. Milord, voulez-vous être pair
d’Angleterre, oui ou non? La reine a des vues sur vous. Elle
vous destine à une alliance quasi royale. Lord Fermain
Clancharlie, ceci est l’instant décisif. Le destin n’ouvre point
une porte sans en fermer une autre. Après de certains pas en
avant, un pas en arrière n’est plus possible. Qui entre dans la
transfiguration a derrière lui un évanouissement. Milord,
Gwynplaine est mort. Comprenez-vous?
Gwynplaine eut un tremblement de la tête aux pieds, puis il se
remit.
--Oui, dit-il.
Barkilphedro sourit, salua, prit la cassette sous son manteau, et
sortit.
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