Toute cette aventure était venue d’un soldat qui avait trouvé une
bouteille au bord de la mer.
Racontons le fait.
A tout fait se rattache un engrenage.
Un jour un des quatre canonniers composant la garnison du château
de Calshor avait ramassé dans le sable à marée basse une gourde
d’osier jetée là par le flux. Cette gourde, toute moisie, était
bouchée d’un bouchon goudronné. Le soldat avait porté l’épave au
colonel du château, et le colonel l’avait transmise à l’amiral
d’Angleterre. L’amiral, c’était l’amirauté; pour les épaves,
l’amirauté, c’était Barkilphedro. Barkilphedro avait ouvert et
débouché la gourde, et l’avait portée à la reine. La reine avait
immédiatement avisé. Deux conseillers considérables avaient été
informés et consultés, le lord-chancelier, qui est, de par la
loi, «gardien de la conscience du roi d’Angleterre», et le
lord-maréchal, qui est «juge des armes et de la descente de la
noblesse». Thomas Howard, duc de Norfolk, pair catholique, qui
était héréditairement haut-maréchal d’Angleterre, avait fait dire
par son député-comte-maréchal Henri Howard, comte de Bindon,
qu’il serait de l’avis du lord-chancelier. Quant au
lord-chancelier, c’était William Cowper. Il ne faut point
confondre ce chancelier avec son homonyme et son contemporain
William Cowper, l’anatomiste commentateur de Bidloo, qui publia
en Angleterre le _Traité des muscles_ presque au moment où
Étienne Abeille publiait en France l’_Histoire des os_; un
chirurgien est distinct d’un lord. Lord William Cowper était
célèbre pour avoir, à propos de l’affaire de Talbot Yelverton,
vicomte Longueville, émis cette sentence: «qu’au respect de la
constitution d’Angleterre, la restauration d’un pair importait
plus que la restauration d’un roi». La gourde trouvée à Calshor
avait éveillé au plus haut point son attention. L’auteur d’une
maxime aime les occasions de l’appliquer. C’était un cas de
restauration d’un pair. Des recherches avaient été faites.
Gwynplaine, ayant écriteau sur rue, était facile à trouver.
Hardquanonne aussi. Il n’était pas mort. La prison pourrit
l’homme, mais le conserve, si garder c’est conserver. Les gens
confiés aux bastilles y étaient rarement dérangés. On ne
changeait guère plus de cachot qu’on ne change de cercueil.
Hardquanonne était encore dans le donjon de Chatham. On n’eut
qu’à mettre la main dessus. On le transféra de Chatham à
Londres. En même temps on s’informait en Suisse. Les faits
furent reconnus exacts. On leva, dans les greffes locaux, à
Vevey, à Lausanne, l’acte de mariage de lord Linnaeus en exil,
l’acte de naissance de l’enfant, les actes de décès du père et de
la mère, et l’on en eut «pour servir ce que de besoin» de doubles
expéditions, dûment certifiées. Tout cela s’exécuta dans le plus
sévère secret, avec ce qu’on appelait alors _la promptitude
royale_, et avec le «silence de taupe» recommandé et pratiqué par
Bacon, et plus tard érigé en loi par Blackstone, pour les
affaires de chancellerie et d’état, et pour les choses qualifiées
sénatoriales.
Le _jussu regis_ et la signature _Jeffreys_ furent vérifiés.
Pour qui a étudié pathologiquement les cas de caprice dits «bon
plaisir», ce _jussu regis_ est tout simple. Pourquoi Jacques II,
qui, ce semble, eût dû cacher de tels actes, en laissait-il, au
risque même de compromettre la réussite, des traces écrites?
Cynisme. Indifférence hautaine. Ah! vous croyez qu’il n’y a
que les filles d’impudiques! la raison d’état l’est aussi. _Et
se cupit ante videri._ Commettre un crime et s’en blasonner,
c’est là toute l’histoire. Le roi se tatoue, comme le forçat.
On a intérêt à échapper au gendarme et à l’histoire, on en serait
bien fâché, on tient à être connu et reconnu. Voyez mon bras,
remarquez ce dessin, un temple de l’amour et un cœur enflammé
percé d’une flèche, c’est moi qui suis Lacenaire. _Jussu regis._
C’est moi qui suis Jacques II. On accomplit une mauvaise action,
on met sa marque dessus. Se compléter par l’effronterie, se
dénoncer soi-même, faire imperdable son méfait, c’est la bravade
insolente du malfaiteur. Christine saisit Monaldeschi, le fait
confesser et assassiner, et dit: _Je suis reine de Suède chez le
roi de France_. Il y a le tyran qui se cache, comme Tibère, et
le tyran qui se vante, comme Philippe II. L’un est plus
scorpion, l’autre est plus léopard. Jacques II était de cette
dernière variété. Il avait, on le sait, le visage ouvert et gai,
différent en cela de Philippe II. Philippe était lugubre,
Jacques était jovial. On est tout de même féroce. Jacques II
était le tigre bonasse. Il avait, comme Philippe II, la
tranquillité de ses forfaits. Il était monstre par la grâce de
Dieu. Donc il n’avait rien à dissimuler et à atténuer, et ses
assassinats étaient de droit divin. Il eût volontiers, lui
aussi, laissé derrière lui ses archives de Simancas avec tous ses
attentats numérotés, datés, classés, étiquetés et mis en ordre,
chacun dans son compartiment, comme les poisons dans l’officine
d’un pharmacien. Signer ses crimes, c’est royal.
Toute action commise est une traite tirée sur le grand payeur
ignoré. Celle-ci venait d’arriver à échéance avec l’endos
sinistre _Jussu regis_.
La reine Anne, point femme d’un côté, en ce qu’elle excellait à
garder un secret, avait demandé, sur cette grave affaire, au
lord-chancelier un rapport confidentiel du genre qualifié
«rapport à l’oreille royale». Les rapports de cette sorte ont
toujours été usités dans les monarchies. A Vienne, il y avait le
_conseiller de l’oreille_, personnage aulique. C’était une
ancienne dignité carlovingienne, l’_auricularius_ des vieilles
chartes palatines. Celui qui parle bas à l’empereur.
William, baron Cowper, chancelier d’Angleterre, que la reine
croyait, parce qu’il était myope comme elle et plus qu’elle,
avait rédigé un mémoire commençant ainsi: «Deux oiseaux étaient
aux ordres de Salomon, une huppe, la hudbud, qui parlait toutes
les langues, et un aigle, le simourganka, qui couvrait d’ombre
avec ses ailes une caravane de vingt mille hommes. De même, sous
une autre forme, la providence», etc. Le lord-chancelier
constatait le fait d’un héritier de pairie enlevé et mutilé, puis
retrouvé. Il ne blâmait point Jacques II, père de la reine après
tout. Il donnait même des raisons. Premièrement, il y a les
anciennes maximes monarchiques. _E senioratu eripimus. In
roturagio cadat_. Deuxièmement, le droit royal de mutilation
existe. Chamberlayne l’a constaté. _Corpora et bona nostrorum
subjectorum nostra sunt[1]_, a dit Jacques Ier, de glorieuse et
docte mémoire. Il a été crevé les yeux à des ducs de sang royal
pour le bien du royaume. Certains princes, trop voisins du
trône, ont été utilement étouffés entre deux matelas, ce qui a
passé pour apoplexie. Or, étouffer, c’est plus que mutiler. Le
roi de Tunis a arraché les yeux à son père, Muley-Assem, et ses
ambassadeurs n’en ont pas moins été reçus par l’empereur. Donc
le roi peut ordonner une suppression de membre comme une
suppression d’état, etc., c’est légal, etc. Mais une légalité ne
détruit pas l’autre. «Si le noyé revient sur l’eau et n’est pas
mort, c’est Dieu qui retouche l’action du roi. Si l’héritier se
retrouve, que la couronne lui soit rendue. Ainsi il fut fait
pour lord Alla, roi de Northumbre, qui lui aussi avait été
bateleur. Ainsi il doit être fait pour Gwynplaine, qui lui aussi
est roi, c’est-à-dire lord. La bassesse du métier, traversée et
subie par force majeure, ne ternit point le blason; témoin
Abdolonyme; qui était roi et qui fut jardinier; témoin Joseph,
qui était saint et qui fut menuisier; témoin Apollon, qui était
dieu et qui fut berger.» Bref, le savant chancelier concluait à
la réintégration en tous ses biens et dignités de Fermain, lord
Clancharlie, faussement appelé Gwynplaine, «à la seule condition
qu’il fût confronté avec le malfaiteur Hardquanonne, et reconnu
par ledit». Et sur ce, le chancelier, garde constitutionnel de
la conscience royale, rassurait cette conscience.
[2] «La vie et les membres des sujets dépendent du roi.»
(Chamberlayne, 2e partie, chap. iv, p. 76.)
Le lord-chancelier rappelait, en post-scriptum, que, au cas où
Hardquanonne refuserait de répondre, il devait être appliqué à
«la peine forte et dure», auquel cas, pour atteindre la période
dite de _frodmortell_ voulue par la charte du roi Adelstan, la
confrontation devait avoir lieu le quatrième jour; ce qui a bien
un peu l’inconvénient que, si le patient murte le second ou le
troisième jour, la confrontation devient difficile; mais la loi
doit être exécutée. L’inconvénient de la loi fait partie de la
loi.
Du reste, dans l’esprit du lord-chancelier, la reconnaissance de
Gwynplaine par Hardquanonne ne faisait aucun doute.
Anne, suffisamment informée de la difformité de Gwynplaine, ne
voulant point faire tort à sa sœur, à laquelle avaient été
substitués les biens des Clancharlie, décida avec bonheur que la
duchesse Josiane serait épousée par le nouveau lord, c’est-à-dire
par Gwynplaine.
La réintégration de lord Fermain Clancharlie était du reste un
cas très simple, l’héritier étant légitime et direct. Pour les
filiations douteuses ou pour les pairies «in abeyance»
revendiquées par des collatéraux, la chambre des lords doit être
consultée. Ainsi, sans remonter plus haut, elle le fut en 1782
pour la baronnie de Sidney, réclamée par Élisabeth Perry; en
1798, pour la baronnie de Beaumont, réclamée par Thomas
Stapleton; en 1803, pour la baronnie de Chandos, réclamée par le
révérend Tymewell Brydges; en 1813, pour la pairie-comté de
Banbury, réclamée par le lieutenant général Knollys, etc.; mais
ici rien de pareil. Aucun litige; une légitimité évidente; un
droit clair et certain; il n’y avait point lieu à saisir la
chambre, et la reine, assistée du lord-chancelier, suffisait pour
reconnaître et admettre le nouveau lord.
Barkilphedro mena tout.
L’affaire, grâce à lui, resta tellement souterraine, le secret
fut si hermétiquement gardé, que ni Josiane, ni lord David
n’eurent vent du prodigieux fait qui se creusait sous eux.
Josiane, très altière, avait un escarpement qui la rendait aisée
à bloquer. Elle s’isolait d’elle-même. Quant à lord David, on
l’envoya en mer, sur les côtes de Flandre. Il allait perdre la
lordship et ne s’en doutait pas. Notons ici un détail. Il
advint qu’à dix lieues du mouillage de la station navale
commandée par lord David, un capitaine nommé Halyburton força la
flotte française. Le comte de Pembroke, président du conseil,
porta sur une proposition de promotion de contre-amiraux ce
capitaine Halyburton. Anne raya Halyburton et mit lord David
Dirry-Moir à sa place, afin que lord David eût au moins,
lorsqu’il apprendrait qu’il n’était plus pair, la consolation
d’être contre-amiral.
Anne se sentit contente. Un mari horrible à sa sœur, un beau
grade à lord David. Malice et bonté.
Sa majesté allait se donner la comédie. En outre, elle se disait
qu’elle réparait un abus de pouvoir de son auguste père, qu’elle
restituait un membre à la pairie, qu’elle agissait en grande
reine, qu’elle protégeait l’innocence selon la volonté de Dieu,
que la providence dans ses saintes et impénétrables voies, etc.
C’est bien doux de faire une action juste, qui est désagréable à
quelqu’un qu’on n’aime pas.
Du reste, savoir que le futur mari de sa sœur était difforme
avait suffi à la reine. De quelle façon ce Gwynplaine était-il
difforme, quel genre de laideur était-ce? Barkilphedro n’avait
pas tenu à en informer la reine, et Anne n’avait pas daigné s’en
enquérir. Profond dédain royal. Qu’importait d’ailleurs? La
chambre des lords ne pouvait qu’être reconnaissante. Le
lord-chancelier, l’oracle, avait parlé. Restaurer un pair, c’est
restaurer toute la pairie. La royauté, en cette occasion, se
montrait bonne et respectueuse gardienne du privilège de la
pairie. Quel que fût le visage du nouveau lord, un visage n’est
pas une objection contre un droit. Anne se dit plus ou moins
tout cela, et alla simplement à son but, à ce grand but féminin
et royal, se satisfaire.
La reine était alors à Windsor, ce qui mettait une certaine
distance entre les intrigues de cour et le public.
Les personnes seules d’absolue nécessité furent dans le secret de
ce qui allait se passer.
Quant à Barkilphedro, il fut joyeux, ce qui ajouta à son visage
une expression lugubre.
La chose en ce monde qui peut le plus être hideuse, c’est la
joie.
Il eut cette volupté de déguster le premier la gourde de
Hardquanonne. Il eut l’air peu surpris, l’étonnement étant d’un
petit esprit. D’ailleurs, n’est-ce pas? cela lui était bien dû,
à lui qui depuis si longtemps faisait faction à la porte du
hasard. Puisqu’il attendait, il fallait bien que quelque chose
arrivât.
Ce _nil mirari_ faisait partie de sa contenance. Au fond,
disons-le, il avait été émerveillé. Quelqu’un qui eût pu lui
ôter le masque qu’il mettait sur sa conscience devant Dieu même,
eût trouvé ceci: Précisément, en cet instant-là, Barkilphedro
commençait à être convaincu qu’il lui serait décidément
impossible, à lui ennemi intime et infime, de faire une fracture
à cette haute existence de la duchesse Josiane. De là un accès
frénétique d’animosité latente. Il était parvenu à ce paroxysme
qu’on appelle le découragement. D’autant plus furieux qu’il
désespérait. Ronger son frein, expression tragique et vraie! un
méchant rongeant l’impuissance. Barkilphedro était peut-être au
moment de renoncer, non à vouloir du mal à Josiane, mais à lui en
faire; non à la rage, mais à la morsure. Pourtant, quelle chute,
lâcher prise! garder désormais sa haine dans le fourreau, comme
un poignard de musée! Rude humiliation.
Tout à coup, à point nommé,--l’immense aventure universelle se
plaît à ces coïncidences,--la gourde de Hardquanonne vient, de
vague en vague, se placer entre ses mains. Il y a dans l’inconnu
on ne sait quoi d’apprivoisé qui semble être aux ordres du mal.
Barkilphedro, assisté des deux témoins quelconques, jurés
indifférents de l’amirauté, débouche la gourde, trouve le
parchemin, le déploie, lit...--Qu’on se représente cet
épanouissement monstrueux!
Il est étrange de penser que la mer, le vent, les espaces, les
flux et les reflux, les orages, les calmes, les souffles, peuvent
se donner beaucoup de peine pour arriver à faire le bonheur d’un
méchant. Cette complicité avait duré quinze ans. Œuvre
mystérieuse. Pendant ces quinze années, l’océan n’avait pas été
une minute sans y travailler. Les flots s’étaient transmis de
l’un à l’autre la bouteille surnageante, les écueils avaient
esquivé le choc du verre, aucune fêlure n’avait lézardé la
gourde, aucun frottement n’avait usé le bouchon, les algues
n’avaient point pourri l’osier, les coquillages n’avaient point
rongé le mot _Hardquanonne_, l’eau n’avait pas pénétré dans
l’épave, la moisissure n’avait pas dissous le parchemin,
l’humidité n’avait pas effacé l’écriture, que de soins l’abîme
avait dû se donner! Et de cette façon, ce que Gernardus avait
jeté à l’ombre, l’ombre l’avait remis à Barkilphedro, et le
message envoyé à Dieu était parvenu au démon. Il y avait eu abus
de confiance dans l’immensité, et l’ironie obscure mêlée aux
choses s’était arrangée de telle sorte qu’elle avait compliqué ce
triomphe loyal, l’enfant perdu Gwynplaine redevenant lord
Clancharlie, d’une victoire venimeuse, qu’elle avait fait
méchamment une bonne action, et qu’elle avait mis la justice au
service de l’iniquité. Retirer sa victime à Jacques II, c’était
donner une proie à Barkilphedro. Relever Gwynplaine, c’était
livrer Josiane. Barkilphedro réussissait; et c’était pour cela
que pendant tant d’années les vagues, les lames, les rafales,
avaient ballotté, secoué, poussé, jeté, tourmenté et respecté
cette bulle de verre où il y avait tant d’existences mêlées!
c’était pour cela qu’il y avait eu entente cordiale entre les
vents, les marées et les tempêtes! La vaste agitation du prodige
complaisante pour un misérable! l’infini collaborateur d’un ver
de terre! la destinée a de ces volontés sombres.
Barkilphedro eut un éclair d’orgueil titanique. Il se dit que
tout cela avait été exécuté à son intention. Il se sentit centre
et but.
Il se trompait. Réhabilitons le hasard. Ce n’était point là le
vrai sens du fait remarquable dont profitait la haine de
Barkilphedro. L’océan se faisant père et mère d’un orphelin,
envoyant la tourmente à ses bourreaux, brisant la barque qui a
repoussé l’enfant, engloutissant les mains jointes des naufragés,
refusant toutes leurs supplications et n’acceptant d’eux que leur
repentir, la tempête recevant un dépôt des mains de la mort, le
robuste navire où était le forfait remplacé par la fiole fragile
où est la réparation, la mer changeant de rôle, comme une
panthère qui se ferait nourrice, et se mettant à bercer, non
l’enfant, mais sa destinée, pendant qu’il grandit ignorant de
tout ce que le gouffre fait pour lui, les vagues, à qui a été
jetée la gourde, veillant sur ce passé dans lequel il y a un
avenir, l’ouragan soufflant dessus avec bonté, les courants
dirigeant la frêle épave à travers l’insondable itinéraire de
l’eau, les ménagements des algues, des houles, des rochers, toute
la vaste écume de l’abîme prenant sous sa protection un innocent,
l’onde imperturbable comme une conscience, le chaos rétablissant
l’ordre, le monde des ténèbres aboutissant à une clarté, toute
l’ombre employée à cette sortie d’astre, la vérité; le proscrit
consolé dans sa tombe, l’héritier rendu à l’héritage, le crime du
roi cassé, la préméditation divine obéie, le petit, le faible,
l’abandonné, ayant l’infini pour tuteur; voilà ce que
Barkilphedro eût pu voir dans l’événement dont il triomphait;
voilà ce qu’il ne vit pas. Il ne se dit point que tout avait été
fait pour Gwynplaine; il se dit que tout avait été fait pour
Barkilphedro; et qu’il en valait la peine. Tels sont les satans.
Du reste, pour s’étonner qu’une épave fragile ait pu nager quinze
ans sans être avariée, il faudrait peu connaître la profonde
douceur de l’océan. Quinze ans, ce n’est rien. Le 4 octobre
1867, dans le Morbihan, entre l’île de Groix, la pointe de la
presqu’île de Gavres et le rocher des Errants, des pêcheurs de
Port-Louis ont trouvé une amphore romaine du quatrième siècle,
couverte d’arabesques par les incrustations de la mer. Cette
amphore avait flotté quinze cents ans.
Quelque apparence flegmatique que voulût garder Barkilphedro, sa
stupéfaction avait égalé sa joie.
Tout s’offrait; tout était comme préparé. Les tronçons de
l’aventure qui allait satisfaire sa haine étaient d’avance épars
à sa portée. Il n’y avait qu’à les rapprocher et à faire les
soudures. Ajustage amusant à exécuter. Ciselure.
Gwynplaine! il connaissait ce nom. _Masca ridens!_ Comme tout
le monde, il avait été voir l’Homme qui Rit. Il avait lu
l’enseigne-écriteau accrochée à l’inn Tadcaster ainsi qu’on lit
une affiche de spectacle qui attire la foule; il l’avait
remarquée; il se la rappela sur-le-champ dans les moindres
détails, quitte d’ailleurs à vérifier ensuite; cette affiche,
dans l’évocation électrique qui se fit en lui, reparut devant son
œil profond et vint se placer à côté du parchemin des naufragés,
comme la réponse à côté de la question, comme le mot à côté de
l’énigme, et ces lignes: «Ici l’on voit Gwynplaine abandonné à
l’âge de dix ans, la nuit du 29 janvier 1690, au bord de la mer,
à Portland», prirent brusquement sous son regard un
resplendissement d’apocalyse. Il eut cette vision, le
flamboiement de _Mane Thecel Pharès_ sur un boniment de la foire.
C’en était fait de tout cet échafaudage qui était l’existence de
Josiane. Écroulement subit. L’enfant perdu était retrouvé. Il
y avait un lord Clancharlie. David Dirry-Moir était vidé. La
pairie, la richesse, la puissance, le rang, tout cela sortait de
lord David et entrait dans Gwynplaine. Tout, châteaux, chasses,
forêts, hôtels, palais, domaines, y compris Josiane, était à
Gwynplaine. Et Josiane, quelle solution! Qui maintenant
avait-elle devant elle? Illustre et hautaine, un histrion; belle
et précieuse, un monstre. Eût-on jamais espéré cela? La vérité
est que Barkilphedro était dans l’enthousiasme. Toutes les
combinaisons les plus haineuses peuvent être dépassées par la
munificence infernale de l’imprévu. Quand la réalité veut, elle
fait des chefs-d’œuvre. Barkilphedro trouvait bêtes tous ses
rêves. Il avait mieux.
Le changement qui allait se faire par lui se fût-il fait contre
lui, il ne l’eût pas moins voulu. Il existe de féroces insectes
désintéressés qui piquent sachant qu’ils mourront de la piqûre.
Barkilphedro était cette vermine-là.
Mais cette fois, il n’avait pas le mérite du désintéressement.
Lord David Dirry-Moir ne lui devait rien, et lord Fermain
Clancharlie allait lui devoir tout. De protégé, Barkilphedro
allait devenir protecteur. Et protecteur de qui? d’un pair
d’Angleterre. Il aurait un lord à lui! un lord qui serait sa
créature! Le premier pli, Barkilphedro comptait bien le lui
donner. Et ce lord serait le beau-frère morganatique de la
reine! Étant si laid, il plairait à la reine de toute la
quantité dont il déplairait à Josiane. Poussé par cette faveur,
et en mettant des habits graves et modestes, Barkilphedro pouvait
devenir un personnage. Il s’était toujours destiné à l’église.
Il avait une vague envie d’être évêque.
En attendant, il était heureux.
Quel beau succès! et comme toute cette quantité de besogne du
hasard était bien faite! Sa vengeance, car il appelait cela sa
vengeance, lui était mollement apportée par le flot. Il n’avait
pas été vainement embusqué.
L’écueil, c’était lui. L’épave, c’était Josiane. Josiane venait
s’échouer sur Barkilphedro! Profonde extase scélérate.
Il était habile à cet art qu’on appelle la suggestion, et qui
consiste à faire dans l’esprit des autres une petite incision où
l’on met une idée à soi; tout en se tenant à l’écart, et sans
avoir l’air de s’en mêler, il s’arrangea de façon à ce que
Josiane allât à la baraque Green-Box et vît Gwynplaine. Cela ne
pouvait pas nuire. Le saltimbanque vu en sa bassesse, bon
ingrédient dans la combinaison. Plus tard, cela assaisonnerait.
Il avait silencieusement tout apprêté d’avance. Ce qu’il
voulait, c’était on ne sait quoi de soudain. Le travail qu’il
avait exécuté ne pourrait être exprimé que par ces mots étranges:
construire un coup de foudre.
Les préliminaires achevés, il avait veillé à ce que toutes les
formalités voulues fussent accomplies dans les formes légales.
Le secret n’en avait point souffert, le silence faisant partie de
la loi.
La confrontation de Hardquanonne avec Gwynplaine avait eu lieu;
Barkilphedro y avait assisté. On vient d’en voir le résultat.
Le même jour, un carrosse de poste de la reine vint brusquement,
de la part de sa majesté, chercher lady Josiane à Londres pour la
conduire à Windsor où Anne en ce moment passait la saison.
Josiane, pour quelque chose qu’elle avait dans l’esprit, eût bien
souhaité désobéir, ou du moins retarder d’un jour son obéissance
et remettre ce départ au lendemain, mais la vie de cour ne
comporte point ces résistances-là. Elle dut se mettre
immédiatement en route, et abandonner sa résidence de Londres,
Hunkerville-house, pour sa résidence de Windsor, Corleone-lodge.
La duchesse Josiane avait quitté Londres au moment même où le
wapentake se présentait à l’inn Tadcaster pour enlever Gwynplaine
et le mener à la cave pénale de Southwark.
Quand elle arriva à Windsor, l’huissier de la verge noire, qui
garde la porte de la chambre de présence, l’informa que sa
majesté était enfermée avec le lord chancelier, et ne pourrait la
recevoir que le lendemain; qu’elle eût en conséquence à se tenir,
à Corleone-lodge, à la disposition de sa majesté, et que sa
majesté lui enverrait directement ses ordres le lendemain matin à
son réveil. Josiane rentra chez elle fort dépitée, soupa de
mauvaise humeur, eut la migraine, congédia tout le monde, son
mousse excepté, puis le congédia lui-même, et se coucha qu’il
faisait encore jour.
En arrivant elle avait appris que, ce même lendemain, lord David
Dirry-Moir, ayant reçu en mer l’ordre de venir immédiatement
prendre les ordres de la reine, était attendu à Windsor.