Ursus eut encore une autre alerte, assez terrible. Cette fois,
c’était lui qui était en question. Il fut mandé à Bishopsgate
devant une commission composée de trois visages désagréables.
Ces trois visages étaient trois docteurs, qualifiés préposés;
l’un était un docteur en théologie, délégué du doyen de
Westminster, l’autre était un docteur en médecine, délégué du
collège des Quatrevingts, l’autre était un docteur en histoire et
droit civil, délégué du collège de Gresham. Ces trois experts
_in onmi re scibili_ avaient la police des paroles prononcées en
public dans tout le territoire des cent trente paroisses de
Londres, des soixante-treize de Middlesex, et, par extension, des
cinq de Southwark. Ces juridictions théologales subsistent
encore en Angleterre, et sévissent utilement. Le 23 décembre
1868, par sentence de la cour des Arches, confirmée par arrêt des
lords du conseil privé, le révérend Mackonochie a été condamné au
blâme, plus aux dépens, pour avoir allumé des chandelles sur une
table. La liturgie ne plaisante pas.
Ursus donc un beau jour reçut des docteurs délégués un ordre de
comparution qui, heureusement, lui fut remis en mains propres et
qu’il put tenir secret. Il se rendit, sans mot dire, à la
sommation, frémissant à la pensée qu’il pouvait être considéré
comme donnant prise jusqu’au point d’avoir l’air de pouvoir être
soupçonné d’être peut-être, dans une certaine mesure, téméraire.
Lui qui recommandait tant le silence aux autres, il avait là une
rude leçon. _Garrule, sana te ipsum_.
Les trois docteurs préposés et délégués siégeaient à Bishopsgate
au fond d’une salle de rez-de-chaussée, sur trois chaises à bras
en cuir noir, avec les trois bustes de Minos, d’Éaque et de
Rhadamante au-dessus de leur tête dans la muraille, une table
devant eux, et à leurs pieds une sellette.
Ursus, introduit par un estafier paisible et sévère, entra, les
aperçut, et, sur-le-champ, dans sa pensée, donna à chacun d’eux
le nom d’un juge d’enfer que le personnage avait au-dessus de sa
tête.
Minos, le premier des trois, le préposé à la théologie, lui fit
signe de s’asseoir sur la sellette.
Ursus salua correctement, c’est-à-dire jusqu’à terre, et, sachant
qu’on enchante les ours avec du miel et les docteurs avec du
latin, dit, en restant à demi courbé par respect:
--_Tres faciunt capitulum_.
Et tête basse, la modestie désarme, il vint s’asseoir sur le
tabouret.
Chacun des trois docteurs avait devant lui sur la table un
dossier de notes qu’il feuilletait.
Minos commença:
--Vous parlez en public.
--Oui, répondit Ursus.
--De quel droit?
--Je suis philosophe.
--Ce n’est pas là un droit.
--Je suis aussi saltimbanque, fit Ursus.
--C’est différent.
Ursus respira, mais humblement. Minos reprit:
--Comme saltimbanque, vous pouvez parler, mais comme philosophe,
vous devez vous taire.
--Je tâcherai, dit Ursus.
Et il songea en lui-même:--Je puis parler, mais je dois me taire.
Complication.
Il était fort effrayé.
Le préposé à Dieu continua:
--Vous dites des choses mal sonnantes. Vous outragez la
religion. Vous niez les vérités les plus évidentes. Vous
propagez de révoltantes erreurs. Par exemple, vous avez dit que
la virginité excluait la maternité.
Ursus leva doucement les yeux.
--Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que la maternité excluait la
virginité.
Minos fut pensif et grommela:
--Au fait, c’est le contraire.
C’était la même chose. Mais Ursus avait paré le premier coup.
Minos, méditant la réponse d’Ursus, s’enfonça dans la profondeur
de son imbécillité, ce qui fit un silence.
Le préposé à l’histoire, celui qui pour Ursus était Rhadamante,
masqua la déroute de Minos par cette interpellation:
--Inculpé, vos hardiesses et vos erreurs sont de toutes sortes.
Vous avez nié que la bataille de Pharsale eût été perdue parce
que Brutus et Cassius avaient rencontré un nègre.
--J’ai dit, murmura Ursus, que cela tenait aussi à ce que César
était un meilleur capitaine.
L’homme de l’histoire passa sans transition à la mythologie.
--Vous avez excusé les infamies d’Actéon.
--Je pense, insinua Ursus, qu’un homme n’est pas déshonoré pour
avoir vu une femme nue.
--Et vous avez tort, dit le juge sévèrement. Rhadamante rentra
dans l’histoire.
--A propos des accidents arrivés à la cavalerie de Mithridate,
vous avez contesté les vertus des herbes et des plantes. Vous
avez nié qu’une herbe, comme la securiduca, pût faire tomber les
fers des chevaux.
--Pardon, répondit Ursus. J’ai dit que cela n’était possible
qu’à l’herbe sferra-cavallo. Je ne nie la vertu d’aucune herbe.
Et il ajouta à demi-voix:
--Ni d’aucune femme.
Par ce hors-d’œuvre ajouté à sa réponse, Ursus se prouvait à
lui-même que, si inquiet qu’il fût, il n’était pas désarçonné.
Ursus était composé de terreur et de présence d’esprit.
--J’insiste, reprit Rhadamante. Vous avez déclaré que ce fut une
simplicité à Scipion, quand il voulut ouvrir les portes de
Carthage, de prendre pour clef l’herbe Aethiopis, parce que
l’herbe Aethiopis n’a pas la propriété de rompre les serrures.
--J’ai simplement dit qu’il eût mieux fait de se servir de
l’herbe Lunaria.
--C’est une opinion, murmura Rhadamante touché à son tour.
Et l’homme de l’histoire se tut.
L’homme de la théologie, Minos, revenu à lui, questionna de
nouveau Ursus. Il avait eu le temps de consulter le cahier de
notes.
--Vous avez classé l’orpiment parmi les produits arsenicaux, et
vous avez dit qu’on pouvait empoisonner avec de l’orpiment. La
bible le nie.
--La bible le nie, soupira Ursus, mais l’arsenic l’affirme.
Le personnage en qui Ursus voyait Éaque, qui était le préposé à
la médecine et qui n’avait pas encore parlé, intervint, et, les
yeux superbement fermés à demi, appuya Ursus de très haut. Il
dit:
--La réponse n’est pas inepte.
Ursus remercia de son sourire le plus avili.
Minos fit une moue affreuse.
--Je continue, reprit Minos. Répondez. Vous avez dit qu’il
était faux que le basilic soit roi des serpents sous le nom de
Cocatrix.
--Très révérend, dit Ursus, j’ai si peu voulu nuire au basilic
que j’ai dit qu’il était certain qu’il avait une tête d’homme.
--Soit, répliqua sévèrement Minos, mais vous avez ajouté que
Poerius en avait vu un qui avait une tête de faucon.
Pourriez-vous le prouver?
--Difficilement, dit Ursus.
Ici il perdit un peu de terrain.
Minos, ressaisissant l’avantage, poussa.
--Vous avez dit qu’un juif qui se fait chrétien ne sent pas bon.
--Mais j’ai ajouté qu’un chrétien qui se fait juif sent mauvais.
Minos jeta un regard sur le dossier dénonciateur.
--Vous affirmez et propagez des choses invraisemblables. Vous
avez dit qu’Elien avait vu un éléphant écrire des sentences.
--Non pas, très révérend. J’ai simplement dit qu’Oppien avait
entendu un hippopotame discuter un problème philosophique.
--Vous avez déclaré qu’il n’est pas vrai qu’un plat de bois de
hêtre se couvre de lui-même de tous les mets qu’on peut désirer.
--J’ai dit que, pour qu’il eût cette vertu, il faut qu’il vous
ait été donné par le diable.
--Donné à moi!
--Non, à moi, révérend!--Non! à personne! à tout le monde!
Et, à part, Ursus songea: Je ne sais plus ce que je dis. Mais
son trouble extérieur, bien qu’extrême, n’était pas trop visible.
Ursus luttait.
--Tout ceci, repartit Minos, implique une certaine foi au diable.
Ursus tint bon.
--Très révérend, je ne suis pas impie au diable. La foi au
diable est l’envers de la foi en Dieu. L’une prouve l’autre.
Qui ne croit pas un peu au diable ne croit pas beaucoup en Dieu.
Qui croit au soleil doit croire à l’ombre. Le diable est la nuit
de Dieu. Qu’est-ce que la nuit? la preuve du jour.
Ursus improvisait ici une insondable combinaison de philosophie
et de religion. Minos redevint pensif et refit un plongeon dans
le silence.
Ursus respira de nouveau.
Une brusque attaque eut lieu. Éaque, le délégué de la médecine,
qui venait de protéger dédaigneusement Ursus contre le préposé à
la théologie, se fit subitement d’auxiliaire assaillant. Il posa
son poing fermé sur son dossier, qui était épais et chargé.
Ursus reçut de lui en plein torse cette apostrophe:
--Il est prouvé que le cristal est de la glace sublimée et que le
diamant est du cristal sublimé; il est avéré que la glace devient
cristal en mille ans, et que le cristal devient diamant en mille
siècles. Vous l’avez nié.
--Point, répliqua Ursus avec mélancolie. J’ai seulement dit
qu’en mille ans la glace avait le temps de fondre, et que mille
siècles, c’était malaisé à compter.
L’interrogatoire continua, les demandes et les réponses faisant
comme un cliquetis d’épées.
--Vous avez nié que les plantes pussent parler.
--Nullement. Mais il faut pour cela qu’elles soient sous un
gibet.
--Avouez-vous que la mandragore crie?
--Non, mais elle chante.
--Vous avez nié que le quatrième doigt de la main gauche eût une
vertu cordiale.
--J’ai seulement dit qu’éternuer à gauche était un signe
malheureux.
--Vous avez témérairement et injurieusement parlé du phénix.
--Docte juge, j’ai simplement dit que, lorsqu’il a écrit que le
cerveau du phénix était un morceau délicat, mais qui causait des
maux de tête, Plutarque s’était fort avancé, attendu que le
phénix n’a jamais existé.
--Parole détestable. Le cinnamalque qui fait son nid avec des
bâtons de cannelle, le rhintace que Parysatis employait à ses
empoisonnements, le manucodiate qui est l’oiseau de paradis, et
la semenda dont le bec a trois tuyaux, ont passé à tort pour le
phénix; mais le phénix a existé.
--Je ne m’y oppose pas.
--Vous êtes une bourrique.
--Je ne demande pas mieux.
--Vous avez confessé que le sureau guérissait l’esquinancie, mais
vous avez ajouté que ce n’était pas parce qu’il avait dans sa
racine une excroissance fée.
--J’ai dit que c’était parce que Judas s’était pendu à un sureau.
--Opinion plausible, grommela le théologien Minos, satisfait de
rendre son coup d’épingle au médecin Êaque.
L’arrogance froissée est tout de suite colère. Eaque s’acharna.
--Homme nomade, vous errez par l’esprit autant que par les pieds.
Vous avez des tendances suspectes et surprenantes. Vous côtoyez
la sorcellerie. Vous êtes en relation avec des animaux inconnus.
Vous parlez aux populaces d’objets qui n’existent que pour vous
seul, et qui sont d’une nature ignorée, tels que l’hoemorrhoüs.
--L’hoemorrhoüs est une vipère qu’a vue Tremellius.
Cette riposte produisit un certain désarroi dans la science
irritée du docteur Éaque.
Ursus ajouta:
--L’hoemorrhoüs est tout aussi réel que l’hyène odoriférante et
que la civette décrite par Castellus.
Éaque s’en tira par une charge à fond.
--Voici des paroles textuelles de vous, et très diaboliques.
Écoutez.
L’œil sur le dossier, Éaque lut:
--«Deux plantes, la thalagssigle et l’aglaphotis sont lumineuses
le soir. Fleurs le jour, étoiles la nuit.»
Et regardant fixement Ursus:
--Qu’avez-vous à dire?
Ursus répondit:
--Toute plante est lampe. Le parfum est de la lumière.
Éaque feuilleta d’autres pages.
--Vous avez nié que les vésicules de loutre fussent équivalentes
au castoreum.
--Je me suis borné à dire qu’il fallait peut-être se défier
d’Aétius sur ce point.
Éaque devint farouche.
--Vous exercez la médecine?
--Je m’exerce à la médecine, soupira timidement Ursus.
--Sur les vivants?
--Plutôt que sur les morts, fit Ursus.
Ursus ripostait avec solidité, mais avec platitude; mélange
admirable où la suavité dominait. Il parlait avec tant de
douceur que le docteur Éaque sentit le besoin de l’insulter.
--Que nous roucoulez-vous là? dit-il rudement.
Ursus fut ébahi et se borna à répondre:
--Le roucoulement est pour les jeunes et le gémissement pour les
vieux. Hélas! je gémis.
Éaque répliqua:
--Soyez averti de ceci: si un malade est soigné par vous, et s’il
meurt, vous serez puni de mort.
Ursus hasarda une question.
--Et s’il guérit?
--En ce cas-là, répondit le docteur, adoucissant sa voix, vous
serez puni de mort.
--C’est peu varié, dit Ursus.
Le docteur reprit:
--S’il y a mort, on punit l’ânerie. S’il y a guérison, on punit
l’outrecuidance. La potence dans les deux cas.
--J’ignorais ce détail, murmura Ursus. Je vous remercie de me
renseigner. On ne connaît pas toutes les beautés de la
législation.
--Prenez garde à vous.
--Religieusement, dit Ursus.
--Nous savons ce que vous faites.
--Moi, pensa Ursus, je ne le sais pas toujours.
--Nous pouvons vous envoyer en prison.
--Je l’entrevois, messeigneurs.
--Vous ne pouvez nier vos contraventions et vos empiétements.
--Ma philosophie demande pardon.
--On vous attribue des audaces.
--On a énormément tort.
--On dit que vous guérissez les malades?
--Je suis victime des calomnies.
La triple paire de sourcils horrifiques braquée sur Ursus se
fronça; les trois savantes faces se rapprochèrent et
chuchotèrent. Ursus eut la vision d’un vague bonnet d’âne
s’esquissant au-dessus de ces trois têtes autorisées; le
bougonnement intime et compétent de cette trinité dura quelques
minutes, pendant lesquelles Ursus sentit toutes les glaces et
toutes les braises de l’angoisse; enfin Minos, qui était le
praeses, se tourna vers lui et lui dit d’un air furieux:
--Allez-vous-en.
Ursus eut un peu la sensation de Jonas sortant du ventre de la
baleine.
Minos continua:
--On vous relaxe!
Ursus se dit:
--Si l’on m’y reprend!--Bonsoir la médecine!
Et il ajouta dans son for intérieur:
--Désormais je laisserai soigneusement crever les gens.
Ployé en deux, il salua tout, les docteurs, les bustes, la table
et les murs, et se dirigea vers la porte à reculons,
disparaissant presque comme de l’ombre qui se dissipe.
Il sortit de la salle lentement, comme un innocent, et de la rue
rapidement, comme un coupable. Les gens de justice sont d’une
approche si singulière et si obscure, que, même absous, on
s’évade.
Tout en s’enfuyant, il grommelait:
--Je l’ai échappé belle. Je suis le savant sauvage, eux sont les
savants domestiques. Les docteurs tracassent les doctes. La
fausse science est l’excrément de la vraie; et on l’emploie à la
perte des philosophes. Les philosophes, en produisant les
sophistes, produisent leur propre malheur. De la fiente de la
grive naît le gui, avec lequel on fait la glu, avec laquelle on
prend la grive. _Turdus sibi malum cacat_.
Nous ne donnons pas Ursus pour un délicat. Il avait
l’effronterie de se servir des mots qui rendaient sa pensée. Il
n’avait pas plus de goût que Voltaire.
Ursus rentra à la Green-Box, raconta à maître Nicless qu’il
s’était attardé à suivre une jolie femme, et ne souffla mot de
son aventure.
--Seulement le soir il dit tout bas à Homo:
--Sache ceci. J’ai vaincu les trois têtes de Cerbère.