III

Cette occasion se présenta.

Un jour on apprit qu’il était arrivé au vieil absent, lord

Linnaeus Clancharlie, diverses choses dont la principale était

qu’il était trépassé. La mort a cela de bon pour les gens,

qu’elle fait un peu parler d’eux. On raconta ce qu’on savait, ou

ce qu’on croyait savoir, des dernières années de lord Linnaeus.

Conjectures et légendes probablement. A en croire ces récits,

sans doute très hasardés, vers la fin de sa vie, lord Clancharlie

aurait eu une recrudescence républicaine telle, qu’il en était

venu, affirmait-on, jusqu’à épouser, étrange entêtement de

l’exil, la fille d’un régicide, Ann Bradshaw,--on précisait le

nom,--laquelle était morte aussi, mais, disait-on, en mettant au

monde un enfant, un garçon, qui, si tous ces détails étaient

exacts, se trouverait être le fils légitime et l’héritier légal

de lord Clancharlie. Ces dires, fort vagues, ressemblaient

plutôt à des bruits qu’à des faits. Ce qui se passait en Suisse

était pour l’Angleterre d’alors aussi lointain que ce qui se

passe en Chine pour l’Angleterre d’aujourd’hui. Lord Clancharlie

aurait eu cinquante-neuf ans au moment de son mariage, et

soixante à la naissance de son fils, et serait mort fort peu de

temps après, laissant derrière lui cet enfant, orphelin de père

et de mère. Possibilités, sans doute, mais invraisemblances. On

ajoutait que cet enfant était «beau comme le jour», ce qui se lit

dans tous les contes de fées. Le roi Jacques mit fin à ces

rumeurs, évidemment sans fondement aucun, en déclarant un beau

matin lord David Dirry-Moir unique et définitif héritier, _à

défaut d’enfant légitime,_ et par le bon plaisir royal, de lord

Linnæus Clancharlie, son père naturel, _l’absence de toute autre

filiation et descendance étant constatée;_ de quoi les patentes

furent enregistrées en chambre des lords. Par ces patentes, le

roi substituait lord David Dirry-Moir aux titres, droits et

prérogatives dudit défunt lord Linnæus Glancharlie, à la seule

condition que lord David épouserait, quand elle serait nubile,

une fille, en ce moment-là tout enfant et âgée de quelques mois

seulement, que le roi avait au berceau faite duchesse, on ne

savait trop pourquoi. Lisez, si vous voulez, on savait trop

pourquoi. On appelait cette petite la duchesse Josiane.

La mode anglaise était alors aux noms espagnols. Un des bâtards

de Charles Il s’appelait Carlos, comte de Plymouth. Il est

probable que _Josiane_ était la contraction de Josefa y Ana.

Cependant peut-être y avait-il Josiane comme il y avait Josias.

Un des gentilshommes de Henri III se nommait Josias du Passage.

C’est à cette petite duchesse que le roi donnait la pairie de

Clancharlie. Elle était pairesse en attendant qu’il y eût un

pair. Le pair serait son mari. Cette pairie reposait sur une

double châtellenie, la baronnie de Clancharlie et la baronnie de

Hunkerville; en outre les lords Clancharlie étaient, en

récompense d’un ancien fait d’armes et par permission royale,

marquis de Corleone en Sicile. Les pairs d’Angleterre ne peuvent

porter de titres étrangers; il y a pourtant des exceptions; ainsi

Henry Arundel, baron Arundel de Wardour, était, ainsi que lord

Clifford, comte du Saint-Empire, dont lord Cowper est prince; le

duc de Hamilton est en France duc de Chatellerault; Basil

Feilding, comte de Denbigh, est en Allemagne comte de Hapsbourg,

de Lauffenbourg et de Rheinfelden. Le duc de Malborough était

prince de Mindelheim en Souabe, de même que le duc de Wellington

était prince de Waterloo en Belgique. Le même lord Wellington

était duc espagnol de Ciudad-Rodrigo, et comte portugais de

Vimeira.

Il y avait en Angleterre, et il y a encore, des terres nobles et

des terres roturières. Les terres des lords Clancharlie étaient

toutes nobles. Ces terres, châteaux, bourgs, bailliages, fiefs,

rentes, alleux et domaines adhérents à la pairie

Clancharlie-Hunkerville appartenaient provisoirement à lady

Josiane, et le roi déclarait qu’une fois Josiane épousée, lord

David Dirry-Moir serait baron Clancharlie.

Outre l’héritage Clancharlie, lady Josiane avait sa fortune

personnelle. Elle possédait de grands biens, dont plusieurs

venaient des dons de Madame sans queue au duc d’York. _Madame

sans queue_, cela veut dire Madame tout court. On appelait ainsi

Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, la première femme de

France après la reine.

L'homme Qui Rit · 第 107 / 247 题